‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 66 sur 75 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

RéelC de rémlgrration des» Helvétleus.

(Extrait inédit d'une histoire des Gaules.)

Telle était la situation de la Gaule, lorsqu'un nouveau danger vint menacer ce pays déjà exposé à tant de périls. C'était du côté de l'Helvétie que s'amoncelait l'orage qui frappait tous les esprits de terreur, et il est utile d'expliquer les causes de cette catastrophe, parce qu'elles tiennent à la position générale de la contrée.

Les Helvétiens , qui habitaient un territoire séparé de la Germanie par le Rhin, dans l'endroit où son lit a le plus de profondeur et d'étendue; des Séquanais , par les hautes crêtes du Jura; de la province romaine , par le lac Léman et le Rhône , se trouvaient à l'étroit dans ces limites. Un de leurs citoyens les plus illustres par la naissance , Orgetorix, et le propriétaire le plus opulent de toute l'Helvétie, voulut profiter de cette disposition pour pousser ses compatriotes à une émigration armée, pendant laquelle il espérait parvenir à se saisir de l'autorité suprême, à l'aide de la noblesse. C'était, selon toute probabilité, une réaction politique contre le mouvement social qui prévalait depuis quelque temps. Les Helvétiens saisirent avec empressement cette idée. Ils consacrèrent deux ans aux préparatifs que ncces-

silait l'expédition , et aux négociations qui pouvaient leur ouvrir un passage à travers les populations gauloises ; le moment du départ était marqué pour le commencement de la troisième année. Auteur du projet, Orgetorix fui chargé par ses concitoyens d'en préparer l'exécution à titre d'ambassadeur. Dans la tournée diplomatique qu'il entreprit, il s'entendit chez les Séquanais, avec Gasticus, fils de Catamanlalide , lequel avait été roi , et il lui persuada de se saisir de l'autorité suprême dans sa patrie. Il n'eut point de peine à inspirer le même dessein à Dumnorix , qui occupait le premier rang chez les Éduens , et, comme frère de Divitiac, jouissait d'une grande popularité; pour resserrer les nœuds de cette alliance politique , il lui donna sa fille en mariage. Grâce à ce triumvirat de trois royautés et de trois peuples les plus puissans de toute la Gaule , les conjurés ne doutaient point (ju'ils ne devinssent facilement maîtres du reste de la contrée. C'était une entreprise conçue sur une vaste échelle , et si cette espèce de révolution politique , à laquelle le départ des Helvétiens devait servir de signal, s'était accomplie, il est permis de croire que la conquête romaine aurait été prévenue ou au moins retardée. Dumnorix , Gasticus et Orgetorix, par le fait seul de leur succès, donnaient au pays cette unité nationale qui lui manquait ; et ceux qui vainquirent les Gaulois en détail auraient peut-être échoué contre le formidable ensemble de trois nations puissantes , ralliant tout à leur drapeau. Il y a une chose qui prouve bien que la conjuration de ces trois hommes devait , en dernière analyse , tourner à l'avantage de la Gaule : c'est que le sénat romain n'eut rien de plus pressé que de chercher à former une ligue dans le pays contre les Helvétiens, et qu' Arioviste , au lieu de s'opposer à cette ligue, n'y mit aucun empêchement. Or, les deux plus grands ennemis des Gaules étaient Arioviste et Rome. Tous deux prévoyaient donc un obstacle pour leurs projets de conquête dans la migration helvéticnne et le mouvement politique qui s'y rattachait.

Une catastrophe inopinée vint enlever à la conlcdération celui qui en était l'ame. Les projets d'Orgetorix furent denoacés à sa patrie. Cité , suivant l'usage, à rendre compte de sa conduite, il devait, s'il était convaincu , subir la peine du feu. Au jour marqué, il se présenta suivi de dix mille vassaux et d'un nombre immense de clients , et les juges durent se retirer devant cette armée. Mais les magistrats levant h leur tour des troupes, et s'apprêlant à employer les moyens les plus décisîls

pour que force demeurât à la loi, il paraît qu'Orgetorix, ne voulant point livrer sa patrie aux horreurs de la guerre civile, mit lui-même fin à son existence. Les Helvétiens avaient ainsi sacrifié l'intérêt politique à une susceptibilité de liberté ; ils avaient ôté à leur entreprise la plus belle de ses chances, et ils purent s'en convaincre lorsqu'ils essayèrent de mettre à exécution le projet d'Orgetorix, après avoir causé la mort de son auteur.

La nation tout entière persistant dans sa résolution d'abandonner le sol natal, les tribus helvétiennes incendient toutes leurs villes, au nombre de douze , tous leurs bourgs, au nombre de quatre cents , toutes les habitations isolées; elles brûlent tout le blé qu'elles ne peuvent emporter, afin de s'imposer la nécessité de surmonter tous les obstacles, en ne se laissant aucun espoir de retour. Il est enjoint à chacun de se munir de blé mis en farine , pour une expédition de trois mois. Les émigrans s'assurent en outre les populations voisines, à qui elles persuadent d'incendier aussi leurs cités pour courir avec eux les chances de la fortune. Parmi ces populations , on comptait les Boiens, descendans de ce peuple héroïque , dernier champion de la liberté cisalpine contre la conquête romaine.

(58 ans av. J.-C.) Le jour du rendez-vous général était le vingt-huit mars ; le lieu marqué, la rive du Rhône. On dressa avant le départ des rôles sur lesquels on inscrivit à part les hommes en état de porter les armes, les femmes , les vieillards et les enfans. Le chiffre total de cette multitude était de trois cent soixante-neuf mille têtes, dont deux cent soixante-trois mille Helvétiens , et trente-deux mille Boiens. Le nombre de ceux en état de porter les armes s'élevait à quatre-vingtdouze mille.

Deux chemins se présentaient devant cette caravane armée : l'un , entre le mont Jura et le Rhône, étroit et presque impraticable, car à peine deux chariots pouvaient y passer de front, et les indigènes , maîtres des hauteurs, étaient en mesure, avec une poignée d'hommes, d'arrêter les forces les plus imposantes; l'autre, plus large et plus court, c'était celui qui traversait la province romaine. Les Helvétiens choisirent ce dernier ; ils comptaient sur la connivence des Allobroges, qui , depuis peu subjugués, devaient nourrir des ressentimens contre Rome. En cas de refus, ils sauraient bien s'ouvrir un passage à force ouverte.

Mais César, chargé du gouvernement de la province pour cinq ans, était déjà arrivé à Genève^ et faisait de tous côtés des levées, car il n'y avait qu'une légion dans la Gaule ultérieure , et ordonnait de couper le pont par lequel les Helvétiens pouvaient passer. Il y eut des pourparlers entre le consul et les chefs de la horde, qui demandaient passage sur les terres des Romains , promettant de ne commettre aucun dégât et de s'abstenir de tout désordre. César , qui se souvenait de la défaite du consul Cassius, et de la catastrophe de son armée, que les Helvétiens avaient fait passer sous le joug , pensa qu'il fallait user de prudence, et traîner les choses en longueur pour donner le temps à son armée de se rassembler. Il renvoya donc les ambassadeurs en leur disant qu'il réfléchirait à leur demande et qu'il leur transmettrait sa réponse avant les ides d'avril (le i3 avril ).

Pendant cet intervalle de temps, il fit construire, à partir du lac Léman jusqu'au Jura, une muraille longue de dix-neuf mille pas, et haute de seize pieds , défendue par un large fossé. Lorsqu'il eut ainsi fortifié toute la ligne , il déclara aux Helvétiens que la république ne pouvait consentir à leur livrer passage , et que s'ils voulaient continuer leur marche malgré sa défense , on saurait bien les repousser. Après quelques tentatives inutiles, les Helvétiens virent bien qu'il fallait renoncer à leur premier projet , devenu impraticable par la faute qu'ils avaient faite d'attendre du consentement de Rome le passage qu'ils auraient dû emporter de vive force. Restait la seconde route, celle qui traversait le territoire des Séquanais. Il ne fallait point penser à s'y aventurer sans le consentement des nationaux ; c'était marcher à une défaite certaine. Ce fut alors que les Helvétiens purent apprécier la sagesse de la politique d'Orgetorix ; malgré sa mort , ils recueillirent le fruit de ses négociations par l'entremise de Dumnorix , son gendre, et la persistance de ce personnage à se maintenir dans l'alliance helvétienne , même après la catastrophe de son beau-père , indique bien qu'il y avait plus qu'une conspiration personnelle dans cette affaire, et que c'était à la fois un mouvement politique et national. La négociation eut un heureux succès ; les deux nations échangèrent des otages et les Helvétiens purent traverser en toute sécurité le défilé du Jura.

A la nouvelle de cet événement , César partit en toute hâte pour l'Italie , afin d'en ramener cinq légions, laissant Labienus, son lieutenant, à la tête de sa petite armée. Lors de son retour, les Helvétiens

ravageaient les terres des Éduens , chez qui Dumnorix n'avait pu , malgré tous ses efforts , faire livrer passage à la horde ; l'influence du parti romain ayant été plus grande , les Éduens appelaient donc à grands cris la protection de la république. Lorsque César parut, les trois principaux corps de l'armée helvétienne avaient passé la Saône , le quatrième était encore sur l'autre rive. Instruit par ses éclaireurs de la faute de l'ennemi , le général romain se hâte d'en profiter , et à la troisième veille , c'est-à-dire sur le minuit, il se jette à l'improviste sur cette division qui , surprise et attaquée avant d'avoir eu le temps de se mettre en défense , prend la fuite en laissant la plaine couverte de ses morts. Les Helvétiens avaient conservé leurs distinctions géographiques sur le champ de bataille ; ce fut le canton des Tigurins qui éprouva cette sanglante défaite ; c'était précisément celui qui , sortant bien des années avant de son territoire , avait tué le consul Gassius et avait fait passer son armée sous le joug.

César , d'autant plus satisfait de cette victoire qu'elle lavait une ancienne injure, s'empressa de suivre son avantage, et, jetant un pont sur la Saône , il fut bientôt en présence de l'armée ennemie. Cette promptitude donna à penser aux Helvétiens ; ils éprouvèrent quelque inquiétude en présence d'un général qui franchissait en douze heures un fleuve qu'ils avaient mis , eux , plus de vingt jours à traverser : les négociations furent donc renouées. Cependant l'ambassadeur de la horde n'avait rien qui put plaire aux Romains, c'était ce même Divicon qui commandait l'armée helvétienne lors du désastre de Cassius et qui , chargé de gloire et d'années, venait encore une fois essayer sa fortune contre ces légions romaines , auxquelles il avait imposé dans sa jeunesse l'ignominie du joug. Un tel envoyé ne pouvait porter que de fîères paroles , et César , qui nous a conservé celles de Divicon , ne leur a point ôté leur caractère hautain et dédaigneux. « Si le peuple » romain veut la paix, disait le vieil ambassadeur, que César nous » assigne un territoire, et les Helvétiens consentiront à s'y rendre et à )) s'y fixer. Si César veut la guerre, qu'il se souvienne du courage de )) notre nation , courage dont le peuple romain a fait une fois déjà une » dure expérience. S'il a attaqué à l'improviste un de nos cantons sé- )) paré du gros de l'armée et trop éloigné pour être secouru , ce n'est )) point là un succès bien honorable , et qui lui donne le droit de se » croire supérieur à la nation helvétienne. Nous avons appris de nos

» ancêtres à préférer h courage à la ruse, à conquérir la victoire et » non à la dérober. C'est à César de prendre garde que le lieu où nous )) sommes, devenant le théâtre d'une catastrophe , ne soit immortalisé )) aujourd'hui par la destruction d'une armée romaine. » La réponse du consul ne fut ni moins hautaine ni moins vive , et l'on se sépara plus irrité que jamais.

Dans une escarmouche de cavalerie qui eut lieu le lendemain , les Éduens, au nombre de quatre mille, tournèrent bride ^ après quelques momens de combat , devant cinq cents Helvétiens. Un pareil succès enfla le courage de ceux-ci, et ils présentèrent plusieurs fois la bataille. Mais César ne l'accepta point pour le moment , et , pendant près de quinze jours , les deux armées se suivirent à cinq ou six mille pas de distance. Le consul avait conçu des inquiétudes sur les dispositions des Éduens. Il sentait que quelque chose se tramait contre la république , il y avait une conjuration dans l'air; rien de ce qu'on avait promis ne s'exécutait; les vivres qu'on s'était engagé à fournir n'arrivaient pas ; on remettait de jour en jour à donner une réponse catégorique , et cependant l'époque de la distribution des vivres approchait. Un conseil de guerre fut assemblé, et César, y ayant fait comparaître les principaux chefs des Éduens, entre autres Divitiac et Liscus, leur vergobret , il éclata en reproches et en plaintes , et , les interpellant avec sévérité , leur demanda comment il se faisait qu'il n'éprouvât que défection et trahison de la part de leur ville dans une guerre qu'il avait entreprise sur ses instances et pour sa sécurité. Ce fut alors que Liscus , désignant Dumnorix sans le nommer ,^dénonça à César l'existence de ce parti anti-romain qui, plus fort que les autorités établies , entravait toutes les mesures qu'elles voulaient prendre. Parmi les paroles que prononça Liscus dans cette occasion , il y en a une de remarquable parce qu'elle confirme l'opinion plus haut émise, qu'il y avait quelque chose de national dans cette résolution politique que voulaient tenter Orgetorix et ses deux associés. « Les sé- » ditieux répètent au peuple , dit Liscus à César , ils lui répètent que , i) s'il n'est plus en position de régner sur la Gaule , il vaut encore » mieux voir la puissance suprême dans des mains gauloises que dans » des mains romaines , car il n'est pas douteux qu'une fois vainqueurs )) des Helvétiens , les Romains ne ravissent toute liberté aux Éduens « comme au reste de la Gaule. » Pour des gens dans lesquels César

veut faire voir des brouillons et des ambitieux sans portée, ce n'était point trop mal raisonner pourtant que de juger ainsi les choses. Dans un entretien plus intime , Liscus fit des confidences plus explicites , il dénonça nominativement Dumnorix, apprenant à César la popularité dont il jouissait , ses richesses immenses provenant des droits de péages et des autres fermes de l'État qu'il tenait à vil prix depuis plusieurs années , parce que personne n'osait surenchérir en présence d'un tel adversaire ; ses largesses au dedans et au dehors , ses alliances avec les principaux chefs des nations voisines, avec lesquels sa famille avait contracté des hymens politiques; le crédit moral qu'il avait acquis, sa puissance matérielle qui consistait dans une nombreuse cavalerie qu'il avait levée el équipée à ses frais ; enfin , sa sympathie pour les Helvctiens et sa haine contre les Romains. Ainsi Liscus reconnaissait déjà tacitement que sa patrie était sujette de Rome , puisque c'était à César qu'il dénonçait un coupable qu'il n'osait punir, lui , le premier mao^istrat de la cité ; on peut donc dire qu'il justifiait Dumnorix en l'accusant.

Le consul balança un moment avant de prendre une détermination. Enfin , après un long entretien avec Divitiac , craignant de s'aliéner les esprits par une rigueur intempestive , il accorda à ce dernier la grâce de son frère et se contenta de le mander devant lui pour lui adresser une admonestation sévère , l'avertissant de toutes les charofes qui s'élevaient contre lui, des griefs de ses concitoyens, des griefs de Rome , et lui conseillant à l'avenir de ne point donner d'ouverture à de nouvelles accusations. Après quoi il ajouta qu'il lui pardonnait le passé en considération de Divitiac, son frère , et se contenta d'éclairer sa conduite par une surveillance active , afin d'être instruit de toutes ses démarches et de savoir jour par jour avec quelle sorte de personnes il avait des relations.

A peine César avait-il démêlé cette affaire , que l'occasion favorable qu'il attendait depuis si long-temps pour engager la bataille se présenta. L'ennemi ayant pris son campement au-dessous d'une montagne , le général romain envoya Labienus s'emparer des hauteurs. Il v réussit. César était déjà en marche , lorsqu'une fausse alarme, donnée par Considius , qui prétendait que Labienus n'avait pu occuper la position , arrêta l'armée romaine. La bataille n'eut donc pas lieu , et CésBr, voyant chaque jour diminuer les vivres, considérant qu'il n'était

r|u'à une très-pelile distance de Bibracte (ÂuUin), capitale des Édueiis, pensa qu'il était urgent de ravitailler son arnfiée,sauf à s'écarter un moment de l'ennemi, et, changeant de route , se dirigea sur Bibracte. Dès que les Hehétiens s'aperçurent de ce mouvement^ ils se précipitèrent à la poursuite des Romains. Le consul donna ordre de faire halte et, rangeant son armée sur trois lignes, il mit de son côté l'avantage du terrain en étageant ses bataillons sur une colline. La première ligne était composée de quatre légions de vétérans, la seconde de deux légions nouvellement levées dans la Gaule citérieure; tous les auxiliaires composaient la troisième.

La bataille eut trois actes. D'abord les Helvétiens, ayant repoussé la cavalerie romaine, se formèrent en phalange et arrivèrent jusqu'à la première ligne; mais les traits des légionnaires, tombant de haut en bas, perçaient d'outre en outre les boucliers gaulois, et, y restant attachés, gênaient le mouvement des combattans. Presque tous prirent le parti de jeter cette arme défensive devenue inutile, et de combattre à découvert ; mais les légions, mettant l'épée à la main, chargèrent la phalange dont le front était ainsi désarmé, et parvinrent bientôt à la rompre. Alors les Helvétiens effectuèrent leur retraite sur un monticule éloigné a peu près d'un mille du premier champ de bataille. Les Romains les y suivirent, et ils allaient commencer l'attaque, lorsqu'ils furent euxmêmes chargés en flanc par la réserve tle l'armée ennemie, composée de quinze mille hommes, et de front par ceux qu'ils venaient de vaincre dans un premier choc. Le combat fut long et opiniâtre , et le résultat resta long-temps douteux. De l'aveu même de Gésar, quoique le combat eut coqimencé à une heure après midi et que la nuit vînt , personne ne put dire qu'il eût vu un seul Gaulois par derrière.

Enfin , les Helvétiens rompus une seconde fois , se réfugièrent en partie sur la colline d'où ils venaient de descendre, en partie dans leur campement. Une troisième et dernière lutte s'engagea sur ce point. Les femmes et les enfans s'en mêlèrent avec le courage du désespoir , et les Romains, accablés de traits qui partaient du haut des chariots, de dessous les chariots, à travers les roues, de toutes les mains et par tous les côtés à la fois, payèrent cher leur victoire. Enfin, à une heure avancée de la nuit, ils réussirent à percer la ligne et à pénétrer dans le camp; alors le carnage fut horrible : on tua ou l'on prit une multitude de femmes et d'onfans parmi lesquels se trouvaient un fils et une fille

d'Orgetorix. Les autres réussireni à gagner la colline où s'étaient réfugiés les restes de l'armée ; cent trente mille personnes avaient seules survécu au désastre.

Il fallait que la victoire eût été vaillamment disputée , car l'armée romaine eut besoin de trois jours de repos avant de pouvoir se mettre à la poursuite des fugitifs qui, n'ayant point interrompu leur course de toute la nuit, parvinrent en quatre jours sur le territoire des Lingons. Mais César avait défendu, sous peine d'être traités en ennemis , à tous les peuples gaulois , de fournir des vivres aux Helvétiens. Ils furent donc obligés de subir la loi du vainqueur, et d'attendre, suivant l'ordre qui leur en avait été donné , l'arrivée de l'armée romaine.

Les conditions qu'on leur imposa furent sévères. Ils durent donner des otages, livrer leurs armes et les transfuges. Six mille d'entre eux ne pouvant se résigner à l'ignominie de ces conditions , décampèrent secrètement pendant la nuit, se dirigeant à marches forcées vers la Germanie. Dès que César en eut avis, il enjoignit aux peuples dont ils traversaient le territoire, de lui ramener ces fugitifs, et il les traita en ennemis, selon ses propres paroles, c'est-à-dire probablement qu'il les fît passer au fil de l'épée. Alors il fit connaître au reste de la nation sa volonté. Il fallut qu'elle retournât sur le territoire qu'elle venait d'abandonner, et, comme les vivres lui manquaient, les Allobroges eurent ordre de lui en fournir, pour qu'au milieu de ses villes et de ses bourgs incendiés, elle ne trouvât pas la famine. Il est probable que le vieux Divicon avait rencontré sur le champ de bataille un asile qui le sauva de la honte de souscrire un pareil traité, car il n'en est plus question dans l'histoire. Nettement.

( 2' article. )

Il eût été bien doux pour saint Bernard de jouir au milieu de ses frères des saintes joies de la solitude^ de leur rompre le pain délicieux de la parole , de s'animer de jour en jour avec eux à la pratique des plus sublimes vertus , et de se faire un Eden anticipé à l'ombre de ces chênes et de ces hêtres séculaires qu'il avait pris , disait-il , j^our ses

maîtres. Cette ame pure n'avait jamais rêvé d'autres délices que celles de la retraite où le bien-aimé se dévoilait à elle et l'enivrait de voluptés inefTables. Mystérieuses extases du divin amour , je ne chercherai point à vous dépeindre, car je ne vous trouve point au fond de mon cœur, et mes lèvres souillées ne sauraient vous faire comprendre; oh ! que vous aviez de charmes pour le jeune solitaire de Clairvaux ! vous lui rendiez au centuple ces voluptés de la terre dont il avait fait le généreux sacrifice pour s'attacher à la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, seule digne de son amour.

Il faudra bientôt que saint Bernard s'arrache à sa vallée silencieuse. Le monde chrétien est dans l'elTroi. Un schisme éclate en Occident. La robe sans couture de l'épouse du Christ est déchirée par ses enfans. Pierre de Léon s'est assis sur la chaire du prince des apôtres, a chassé de Rome le vénérable pontife, élu selon les^antiques règles de l'Église, et a désolé la ville éternelle avec l'acharnement d'un impie et l'insolence d'un ravisseur. Le pape légitime se sauve dans Pise, qui l'accueille avec des transports de joie , et de là députe ses légats vers les souverains de la chrétienté. La France , toujours si tendrement attachée aux souverains pontifes, est dans l'agitation et le doute. Les prélats s^assemblent au concile d'Étampes pour décider h qui est due l'obéissance ; mais ils ne veulent rien faire sans l'abbé de Clairvaux. Il est mandé au concile qui . d'une voix unaninue, remet à lui seul cette décision importante. L'humble Bernard est saisi de crainte et refuse ce terrible honneur; mais les prélats ordonnent, et le docteur de l'Église, après avoir prié avec larmes et consulté l'esprit du Seigneur, reconnaît le droit d'Innocent II. Bernard consacre sept années à l'extinction de ce schisme déplorable. Rien ne résiste à son zèle et à ses prédications entraînantes. L'inflexible Guillaume, duc d'Aquitaine, est terrassé par sa foudroyante parole. Ses genoux ont plié devant le prophète, qui le menace de la colère céleste, et il a besoin qu'on lui donne la main pour l'aider à se relever. Bernard le console et le rassure ; et ce lion adouci reste dans le bercail de l'Église avec la docilité de l'agneau.

Saint Bernard se hâte de regagner Clairvaux pour se reposer de tant de courses et de fatigues. Il s'enfonce dans une cellule faite de feuillages entrelacés où il commence son admirable exposition sur le Cantique des Cantiques. La douce colombe ne demeura pas long-temps dans sa retraite mystérieuse ; il fallut se sevrer encore des délices de la soli-

tude. Des ordres pressans du souverain pontife appellent Bernard en Italie , où de nombreux partisans maintenaient encore l'autorité de l'anti-pape. Le grand homme déploie de nouveau toutes les ressources de son génie pour terminer enfin une lutte si malheureuse pour l'Église. La gloire en rejaillit sur lui toute entière, et l'Occident le salua du nom de père des fidèles. Rome et l'Italie entière le comblèrent de louanges et d'honneurs. Les premières dignités de l'Église lui furent offertes. Il refusa ces places éminenles avec l'humilité du cénobite. Il supplia avec instance qu'on le laissât à sa chère solitude. Il exposa avec des larmes éloquentes qu'il ne s'appartenait point à lui-même , qu'il était à ces enfans de Clairvaux dont il ne pouvait consentira se séparer, que d'ailleurs la cuculle lui paraissait plus légère que la mitre , et le râteau des champs plus facile à manier que le bâton pastoral. L'on n'osa pas le forcer, et dans la crainte qu'on ne leur ravit dans la suite leur vénérable père, les moines de Clairvaux firent intervenir l'autorité du souverain pontife. Le saint leur avait indiqué lui-même ce moven^ qui rassurait à la foi son humilité profonde et la tendre sollicitude de ses enfans. En partant de Rome il ne voulut d'autre récompense des services rendus à l'Église, que des reliques précieuses des martyrs, seul trophée qui fût digne de lui, près de ce capitole qui avait vu passer tant de gloires.

L'ange tutélaire de la foi , vainqueur dans la grande lutte contre le schisme , ne songeait qu'à plier ses ailes pour aller reprendre ses mystiques et harmonieux accords ; il ne savait pas que le combat contre les novateurs allait réclamer son zèle, que les maux de l'Orient devaient l'attendrir , et que le nom du Christ à la bouche il parcourrait l'Europe avec ce cri terrible , jeté comme un dard enflammé dans tous les cœurs : Jésus m'a dit : Je vais être crucifié de noui^eau à Jérusalem. Double mission qui demandait des sueurs et des paroles magiques à l'Orphée du moyen-âge et qu'il accepta des mains de la Providence, comme il eût accepté les suaves communications d'en haut dans sa cellule de feuillages.

Au milieu du chaos des intelligences s'élèvent de ces génies, hardis investigateurs dans le domaine immense des idées, sentinelles perdues qui se dévouent au profit de la conquête de la pensée et qui contemplent la foudre sans effroi, pour en comprendre le secret , et , s'il était possible, le dérober au ciel, hommes dont les noms ne franchissent

les siècles que noircis par la poussière qu'ils ont secouée autour d'eux, comme celui d'Erostrate que l'histoire ne nous a transmis qu'à travers l'incendie d'une des merveilles du monde. Quelque chose de grand s'attache à leur renommée , car l'homme aime surtout la lutte des intelligences , et lorsque ces combats s'engagent à des époques de poésie et de merveilleux , ces mêlées de géans ont pour les populations tout 1 intérêt du drame : on se presse vers le point où les combattans brisent leurs lances; on se passionne pour ces fiers champions qui lèvent la visière avec audace; et quand le plus faible est tombé, le peuple mêle un sentiment honorable de compassion pour le vaincu aux applaudissemens qu'il décerne au vainqueur.

Aujourd'hui , les luttes des hautes questions religieuses n'entraînent plus, comme autrefois, des nations entières. L'erreur a perdu ses dangers, elle partage le triste privilège de la vérité, c'est de se briser comme elle devant l'indifférence. Qui se passionnerait aujourd'hui poui* les querelles religieuses qui allumèrent des bûchers et firent couler le sang de nos pères ? Les nouveautés en matière de religion avaient d'autant plus de dangers aux époques du moyen-âge , que l'élément intellectuel cherchait à se faire jour de toutes parts, après avoir été longtemps resserré par la barbarie. Henry, disciple de Pierre de Bruys, fut le précurseur de cette hérésie des Albigeois, qui désola le midi dans le siècle suivant. Abeilard, illustre maître en l'Université de Paris, et Gilbert de la Porée , évéque de Poitiers , grands génies que la dialectique subtile de leur temps avait égarés , avaient voulu rendre la foi trop accessible au flambeau de la raison , et sans s'en douter, étaient allés réveiller les erreurs de Nestorius et de Pelage. Mais l'on doit dire à l'éloge de ces Fénélons du XIP siècle, que s'ils soutinrent quelque temps la lutte contre l'Église, éclairés et vaincuspar S. Bernard, ils rachetèrent par une soumission entière et filiale des erreurs de pensée qui n'étaient pas allées jusqu'à leur cœur. Le rôle de S. Bernard fut beau dans cette lice, où les prélats l'avaient en quelque sorte traîné, pour l'opposer à ces deux grands hommes. Au concile de Sens, Abeilard, jusqu'alors si hardi dans ses opinions , et qui s'était laissé aller jusqu'à la pensée de provoquer S. Bernard à une discussion solennelle et publique, comme interdit par une puissance surnaturelle;, ne prononça pas une seule parole et rendit au génie de 8. Bernard cet hommage ^iivolontairc^ f|(ic IVireur n".i\ai( pis mémo la force de se lornuiler de-

vaut lui. L'abbé de Clairvaux dicta avec une précision adiniiable le symbole que le concile de Reims opposa aux erreurs du savant évcque de Poitiers, qu'on traita avec tous les égards di:s à son mérite éminent et à sa haute dignité dans l'Eglise.

Mais le mal était grand dans le midi de la France : ce n'était plus la métaphysique peu intelligible d'Abeilard et des disputes de l'école. Henry prêchait la révolte contre l'Église , les populations se laissaient séduire. Le légat du pape s'appuie aussitôt de l'éloquence de S. Bernard. Les villes du midi reçoivent avec une vénération protonde l'apôtre et le thaumaturge de l'Occident. Le moine bavard et hypocrite qui avait trompé les peuples prend honteusement la fuite ; les fidèles sont rassurés , les brebis égarées se remettent sous la houlette de l'Église; et le midi, témoin des miracles étonnans de l'homme de Dieu^, ébranlé par cette éloquence qui était en quelque sorte un plus grand miracle, revient d'un égarement si funeste.

Le calme est enfin rendu à l'Église menacée. L'humble Bernard reprend le chemin de Clairvaux; les évéques le retiennent à son passage : l'on accourt des pays les plus reculés pour entendre la parole évangélique annoncée avec tant de simplicité et de force par le grand orateur du moyen-âge. Elle est si belle, l'éloquence populaire, lorsque attirant aux pieds de la chaire sainte l'humanité souffreteuse et en haillons, elle prêche un Dieu pauvre à des pauvres, et promet les couronnes de l'autre patrie à ceux qui n'ont eu ici-bas aucun foyer, aucune patrie !

S. Bernard était encore au berceau lorsque s'accomplit la première croisade,'qui eut pour résultats la délivrance du saint Sépulcre et l'érection du royaume chrétien de Jérusalem. Depuis cette brillante expédition qui avait porté au cœur même de l'Asie la blessure faite par l'invasion des Sarrasins au midi de l'Europe, quarante-cinq ans s'étaicni écoulés et avaient vu s'affaiblir les ressources d'un empire harcelé de toutes parts. Les plus fortes villes de la Palestine étaient tombées aux mains des infidèles; Edesse venait de succomber dans une lutte glorieuse, et la France d'Orient, privée du secours de la mère-patrie , abandonnée à ses propres forces , au milieu de si grands dangers , poussait un cri de désespoir qui devait retentir jusqu'aux rivages do l'Europe. Un évêque de Syrie, des pèlerins, des chevaliers, furent envoyés en ambassade au père de la chrélicntc, qui pleura sur les mal-

hcuis de la ville sainte, et adressa des lettres pressantes aux souverains de l'Europe pour solliciter une seconde croisade.

Le roi de France, Louis-le-Jeune , dans la prise de Vitry , poussé par une aveugle vengeance , avait livré aux flammes treize cents habitans renfermés sans défense dans une église, et attendant grâce aux pieds des autels. Cette action barbare souleva contre lui l'indignation des peuples, et S. Bernard, comme un autre Ambroise, osa, dans une lettre éloquente, reprocher au monarque ce trait de cruauté, si indigne d'un prince chrétien. Louis reconnut sa faute , versa d'abondantes larmes, et résolut de réparer son crime en prenant la croix contre les infidèles ; il fît part de son dessein au souverain pontife, qui ne pouvant à l'exemple d'Urbain II, lors de la première croisade, venir en France réveiller le zèle des princes et des barons, chargea l'abbé de Glairvaujc de prêcher la sainte expédition dans tout l'Occident. Louis convoqua une assemblée générale à Vezelai, petite ville de Bourgogne. Les plus illustres seigneurs du royaume, les chevaliers, les prélats s'y trouvèrent en grand nombre, ainsi qu'une foule immense de peuple. L'assemblée se tint sur le penchant d'une colline hors de la ville. Une vaste tribune fut dressée, où le monarque, dans l'appareil de la royauté, et S. Bernard, dans son costume de religieux, furent salués par des acclamations unanimes. L'orateur de la croisade , dans un discours admirable, exposa avec tant de pathétique les maux de l'Orient^ qu'il n'y eut dans toute l'assemblée qu'un seul cri : Dieu le veut! Dieu le veut! Le roi, vivement ému , se jeta aux pieds de S. Bernard et lui demanda la croix. Revêtu de ce signe révéré, il exhorta l'assemblée à suivre son exemple. Tous fondaient en larmes. Princes^ prélats, barons prennent la croix; jusqu'à cette Éléonore, femme de Louis, qui devait causer tant de maux à la France.

L'élan donné à Vézelai par saint Bernard fut soutenu par ses prédications éloquentes : d'éclatans miracles confirmèrent cette grande mission. Les princes et les barons qui avaient pris la croix parlaient déjà de donner au saint le commandement de cette croisade. Saint Bernard , effrayé de ces suffrages, conjura le souverain pontife de ne pas l'abandonner aux fantaisies des hommes. Le pape lui répondit qu'il ne devait porter d'autre glaive que celui de la parole et se contenter de prendre la trompette évangélique pour annoncer la guerre. L'abbé de Clairvaux ne s'occupa plus alors que d'accomplir sa mission. Il renouvela

dans toute l'Allemagne les prodiges d'éloquence de Vézelai. Il entraîne l'empereur qui avait jusque-là refusé de prendre la croix ; une foule de barons et de chevaliers suivent son exemple^ et bientôt les deux monarques, h la tcte des colonnes innombrables des croisés, prennent la route de l'Orient. Quelque malheureuse qu'ait été l'issue de cette guerre , il fut beau pour saint Bernard d'avoir appelé les peuples sous la sainte bannière. Il est des causes qui sont toujours nobles et glorieuses, lors même qu'elles ne sont pas légitimées par le succès.

S'il y eut des triomphes dans la mission éclatante de saint Bernard pendant près de quarante ans, cette grande ame eut aussi ses douleurs et son agonie! Oh! que de fois le calice de la vie lui fut amer! Nul n'est exempt de souffrances , et moins que tous les autres celui que Dieu fait son prophète et son apôtre. Clairvaux vit bien des fois combien le Seigneur laisse jeter d'ignominie sur ceux qu'il fait ici-bas les représentans de sa gloire. Pour l'ame de feu de saint Bernard, ce fut sans doute chaque jour un lourd fardeau à porter que ce corps frêle et délicat , usé dans les longues mortifications des premières années de sa solitude , auquel Dieu n'avait laissé que le souffle mélodieux et la voix forte nécessaire à l'homme qui proclamerait ses oracles. Quand les prodiges naissaient sous ses pas et que , vaincu dans son humilité par la prière d'une créature malheureuse ou souffrante , il avait consenti comme son divin maître à imposer les mains à quelque malade dont il réparait les forces au nom de son Dieu, que de fois ses proches parens même ne lui reprochèrent-ils pas de se laisser aller à l'orgueil en se faisant un homme de miracles, pendant que lui, le vénérable père , rougissait comme d'un crime de ces manifestations d'en haut dont il ^tait le ministre , courbait la tête, s'humiliait, versait des larmes devant eux comme l'enfant grondé par le maître , et cherchait avec un soin ingénieux les moyens de cacher tout ce qui pouvait lui attirer les applaudissemens du monde.

Le grand homme devait avoir aussi des jaloux. L'on ne dicte pas les décisions des conciles , l'on n'est pas consulté par les rois et les souverains pontifes , l'on n'est pas le thaumaturge et la bouche d'or de son siècle , sans que l'envie soit là pour rabaisser tant de mérite et tant de gloire. Les hommes de la pourpre cherchèrent souvent à perdre l'humble moine couvert de la tunique. On ne lui épargna ni les injures , ni les calomnies , ni les persécutions ; on alla même jusqu'à prévenir con-

Ire lui le pnpc Iiinocenl II, qui lui était redevable de l'extinction i\u schisme de Pierre de Léon. Le souverain pontife eut le malheur d'être ingrat et de donner les noms d'importun et de traître à celui qui ne lui parla jamais qu'avec l'humilité d'un saint, tout en conservant la liberté d'un apôtre.

Au concile de Rheims, où son génie avait été si nécessaire pour débrouiller les subtilités des novateurs, ses envieux allèrent jusqu'à dire qu'étant religieux il serait mieux dans son cloître qu'au milieu des prélats. Saint Bernard ne s'offensa point de ces plaintes injustes : quelque amertume que son cœur en ressentît, il demanda humblement qu'on ne l'employât plus à ce qui n'était pas de sa charge , et qu'on laissât h grenouille dans son marais, l'oiseau dans son nid et la colombe dans les fentes de la pierre.

Nous l'avons vu^ l'homme de la Providence ne lui a point été infidèle. Placé comme la sentinelle vigilante , partout où l'Église a demandé ses fatigues, ses sueurs, sa parole , saint Bernard s'est trouvé sur la brèche ; et je dis l'Église , car au douzième siècle l'Église , c'était le monde ; il n'y avait ni peuples, ni rois hors de son sein. L'Église portait dans ses bras l'humanité encore entourée de langes et l'allaitait de ses croyances, penchée sur le berceau où son souffle réchauffait les nations dans leur sommeil. Le moment n'est peut-être pas éloigné où le prêtre sera comme alors le soutien et le tuteur des peuples, parce que dans la transformation des âges , ils doivent renaître de leurs cendres. L'humanité ne meurt pas si elle consent à se rajeunir par des croyances impérissables. Le christianisme seul renferme la sève féconde qui renouvelle les sociétés. Elles seront sauvées le jour où Dieu fera naître un saint à la parole énergique et entraînante, qui prendra son siècle , l'appellera autour de lui , ira le chercher jusque dans le dernier des hameaux , le serreia dans ses bras comme Jacob l'ange du Seigneur, et le jettera tout épuisé et haletant aux pieds de la croix.

Aujourd'hui moins que jamais il ne faut pas séparer le génie et la foi. Leurs sublimes accens mêlés ici-bas doivent s'élever ensemble comme le plus bel hommage que des créatures intelligentes puissent adresser à celui qui trouve partout sa gloire , et dans le chant inspiré du poète et dans la prière silencieuse du dernier de ses enfans.

L'Abbé MiCHON,

i»-^,-^''^^^^l Supérieur de l'École des Thibaudiéics.

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