‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 67 sur 75 · UN ÉPISODE · texte numérisé non relu

UN ÉPISODE

Le jour se levait, le ciel était pur, quand je m'acheminai sur la pcnlc (lu Simplon, à travers les belles et sauvages forets de mélèzes , où la route promène ses contours. Et parfois, avec ce sentiment de tristesse qui suit le départ d'un ami, je me retournais pour saluer encore dii regard le Rhône, notre grand fleuve, que je voyais naître et descendre du mont de la Fourche , et dont les eaux majestueuses s'en allaient se promener par la France. Bientôt je le perdis, et ma pensée s'absorba dans la contemplation des magnifiques tableaux qui se déployaient devant moi. Ma vue se perdait dans ces ravins où elle voulait descendre, à ces pics où elle ne pouvait atteindre , et dans les sinuosités de ce chemin suspendu par l'homme à mi-flanc de la montagne et sur les plus effroyables précipices. Le temps passait sans que je pusse le compter , et je marchais en silence. Par degrés la végétation avait cessé , la montagne s'étaient faite nue et aride, l'horizon s'était rétréci, les bruits de la vallée étaient morts; autour de moi, tout était solitude. Puis les nuages étaient descendus, le temps se gonfla, grossit; lèvent faisait entendre des sifflemens sinistres contre les cimes de glaciers où il se brisait : le ciel baissa encore, et ma tète était dans la nue , et une brume épaisse étendit son voile gris devant moi. Une bise froide et humide frappait contre ma poitrine; et cette grande tristesse de la nature, qu'augmentaientencore les mugissemens d'un torrent et les craqucmens plaintifs d'un char dans le lointain , m'avait jeté dans de sombres et religieuses méditations.

Oh! que l'homme se trouve frêle et chétif quand il se mesure face à face avec ces immuables colosses dont les siècles ont noirci la cime, et dont la moindre parcelle en tombant l'écraserait ! C'est là , mieux que jamais peut-être, que l'on comprend ce que vaut une vie ; et que l'on trouve fous tous les rêves de gloire et d'avenir, quand on se dit que la gloire et l'avenir auront passé avant que l'eau qui suinte de ces neiges se soit tarie, avant que la mousse ait cessé de couvrir le flanc noueux de ces pierres , avant que les angles tranchans du rocher se soient ar«rondis au frottement de la vague. Un instant je me sentis dominé par nac terreur indélinissable ; mon imagination, égarée dans dos concep-

lions étranges 5 se créait d'absurdes fantômes; je sentis ma poitrine oppressée par une de ces impressions pénibles dont on ne se rend pas compte : j'avais peur enfin , seul ainsi au milieu des plus sublimes effets dé la nature. Mais, à quelques pas, dans un enfoncement de la roche, une cabane laissait échapper de son toit de chaume quelques tourbillons du fumée; à l'entour, des enfans se jouaient, des chèvres paissaient^ une vache tintait sa clochette , une fontaine murmurait en s'échappant d'un tuyau d'écorce , des oiseaux voltigeaient et chantaient : et leur cri avait quelque chose de bien triste , pauvres petits ! si loin de la verdure et des fleurs ! — Je retrouvai de la vie, et j'en éprouvai un indicible soulagement. Et pendant que je considérais ces enfans, et tous ces êtres dont le calme refluait sur mon ame , un voyageur vint à passer.

Il était jeune comme moi ; il portait dans sa tournure et sur sa physionomie ce cachet où se révèlent toujours la naissance ou l'éducation ; nous échangeâmes un regard dont l'interprétation ne pouvait être douteuse , et nous cheminâmes ensemble. C'est que , quand les hommes ont paru nous manquer un instant , on subit le besoin de les retrouver, de se rapprocher d'eux , la confiance devient un instinct, et le salut de deux êtres que le hasard réunit au milieu d'un paysage désert usurpe tous les dehors d'une vieille amitié. Notre conversation n'eut point les embarras d'une étude préliminaire ; elle fut intime tout d'abord.

Il y avait quelques instans à peine que notre connaissance s'était faite, lorsque, passant devant la chapelle d'une madone, élevée sur le bord de la route , je vis mon compagnon se découvrir pieusement , s'agenouiller sur la terre, et réciter une courte prière. Bien que je n'eusse pu me défendre de l'imiter, il lut quelque surprise dans mon regard , et posant sa main sur mon bras: (( Ceci est une histoire , dit-il , la voici :

» Il y a quatre ans environ , quelques artistes pèlerins traversaient cette montagne pour aller demander à l'Italie ses modèles et ses inspirations. Ils étaient bien gais, ma foi, et bien fous, tous ensemble, narguant la neige qui venait blanchir leurs épaules, et l'ennui qui n'osait appi'ocher de leur bruyante caravane. Arrivés près de cette même chapelle , ils rencontrèrent des bûcherons occupés à relever le corps ensanglanté d'un enfant roidi par la mort et par le froid. L'infortuné! une main criminelle l'avait frappé lorsqu'à peine il faisait ses premiers

pas dans la vie , car son menton était vierge encore, et la mort n'avait pu ternir tout-à-fait le coloris rosé de ses joues. Cette scène a dû laisser dans ma mémoire d'ineffaçables souvenirs, j'y assistais.

)) Avide de voir et d'apprendre , plein de confiance et d'espoir , heureux , car il avait quelque fortune et une mère qui l'aimait , Albert était parti par le monde avec un ami de collège , qui partageait ses joies, ses fatigues et sa bourse, et qui lui avait en retour promis protection. Cet ami, qui se nommait Léon, avait vingt-trois ans. Il était né entre la misère et le vice, et si on l'avait jugé aux traits de son visage , on aurait pu pressentir que cette tache originelle avait laissé dans son ame des germes qui n'attendaient qu'une occasion pour se développer. L'éducation qu'il avait due aune bienveillante charité, loin de détruire ces funestes penchans, n'avait fait qu'y ajouter un aiguillon nouveau , en lui donnant un sens de plus pour percevoir le venin de la basse jalousie dont son cœur était dévoré. Mais, doué d'un grand empire sur lui-même, d'une maturité précoce, d'une présence d'esprit plus qu'ordinaire, il était parvenu à donner le change aux plus clairvoyans; il avait la réputation d'un jeune homme sage, modeste et réfléchi ; la mère d'Albert l'avait choisi pour servir de Mentor à son fils, et celui-ci s'était livré à ce guide avec d'autant plus d'abandon , qu'il y avait moins de rapports entre leurs caractères. Les affections d'enfance, vous l'avez remarqué sans doute, se lient le plus souvent entre les contrastes: le fort et le faible^ le riche et le pauvre, la franchise et la dissimulation.

i) Ils allaient donc, faisant des rêves et des projets, ils allaient avec joie et séeurité, car la bourse d'Albert était ronde , et ils n'avaient aucune des inquiétudes de la vie. L'enthousiasme d'Albert devenait plus verbeux et plus expansif à mesure qu'ils s'approchaient de cette contrée, berceau poétique des arts et de la science, dont chaque écho redit une gloire, dont chaque pierre porte un souvenir du peuple roi. Accoutumé aux fréquens accès de taciturnité de son ami , il ne s'arrêtait pas à chercher une inquiétante interprétation au silence obstiné qui accueillait ses transports; son ame candide n'aurait osé concevoir un soupçon; les saillies de sa gaîté luttaient contre ce qu'il appelait la rêverie du philosophe ; et , quand une contraction nerveuse se trahissait sur le visage de Léon , loin d'y lire la révélation de ce terrible combat que se livrent, sur le seuil d'un premier crime, la cupidité et la conscience,

il s'apitoyait sur une tristesse dont il ne pouvait découvrir la cause.

)) Ils côtoyaient ainsi le précipice. Léon marchait par derrière. Plusieurs fois déjà, on aurait pu le voir commencer un mouvement qu'arrêtait une effrayante hésitation ; plusieurs fois il avait pressé le pas, et serré convulsivement dans sa main le couteau avec lequel il affectait de se jouer; sa figure était couverte d'une sueur qu'il ne songeait point à essuver ; son regard était étrange et égaré; sa poitrine se soulevait avec effort.... Enfin ^ poussant un ràlement sauvage , il s'élance sur le malheureux Albert ; d'un bras l'étreint avec une vigueur surhumaine et de l'autre dirige vers son cœur la pointe de son poignard. — Albert n'eut le temps ni de comprendre , ni de jeter un cri; il put à peine étendre une main suppliante vers la madone dont il implorait la protection, et tomba privé de sentiment contre le parapet — »

L'émotion extraordinaire qu'éprouva mon compagnon de voyage pendant cette partie de son récit le força à s'interrompre. Une pâleur extrême s'était répandue sur ses traits , et sa voix s'était sensiblement altérée. J'étais moi-même ému , et j'interrogeais sa contenance avec quelque inquiétude. Il s'en aperçut et reprit :

(c La frénésie de l'assassin s'était dissipée subitement, le vertige avait cessé; il avait ce calme extérieur et exagéré qui succède à une grande crise. Il s'empara du porte-feuille et de la bourse de sa victime ; il le dépouilla de ses bijoux et de sa montre; puis, saisissant le corps par les pieds , le traîna jusque sur la pente du ravin ^ et l'on entendit une masse qui, tombant sur la neige, glissa pendant quelque temps, et s'arrêta contre une pierre au bord du torrent.

» Léon alors poussa avec son pied un peu de neige fraîche sur le sang qui couvrait la terre, et comme d'ailleurs il neigeait abondamment, il s'en rapporta au ciel pour faire disparaître les autres traces de son crime , et continua sa route.

)) Mais il n'était point assez endurci encore pour résister à une si violente secousse ; bientôt une lassitude invincible se répandit dans tous ses membres; toute sa force physique l'abandonna, il sentit ses jambes fléchir, et fut contraint d'aller demander au premier refuge qu'il rencontra quelques liqueurs qui l'aidassent à surmonter cet accablement.

» Il ne devait pas attendre long-temps le prix de son forfait ; il avait compte sur la solitude et le silence pour échapper à la justice des

Jiomnies , mais il avait oublié que le doigt de Dieu sait, quand il lui plaît , retrouver le coupable. Le sang avait reparu sur la neige qu'il avait fait fondre; le corps d'Albert avait été immédiatement aperçu par des voyageurs que la Providence avait envoyés sans doute. Léon fut arrêté, et à un mois de là son cadavre se balançait au gibet. Il mourut sans faire un aveu , sans donner le moindre signe de repentir!.... Puisse son ame avoir trouvé grâce devant la miséricorde infinie î . . . .

» Et si j'ai dit une prière aux pieds de cette madone, c'est pour qu'elle veille sur moi, qu'elle me préserve de tout accident dans mes voyages, c'est pour qu'elle soit ma protectrice; c'est enfin le tribut de la foi et ûe la reconnaissance ))

Il se ttit, et nous gardâmes quelque temps le silence , car il m'avait fait partager , par l'accent de vérité qu'il avait donné à ses paroles , toutes les impressions qu'il avait paru lui-même en ressentir. Mais lorsque son visage eut repris sa sérénité , et que je fus moi-même remis de mon trouble momentané :

(c Votre histoire est bien triste et bien intéressante, lui dis-je. Mais, maintenant que vous m'en avez donné toutes les émotions, vous ne refuserez pas saus doute d'y ajouter, comme épilogue, l'aveu d'une aimable supercherie dont je vous sais d'autant plus de gré, qu'elle est venue ajouter les grands effets d'un drame aux sublimes beautés de la nature qui nous entoure. Pour donner à votre narration tout le coloris de la vérité., vous l'avez embellie de détails fort minutieusement circonstanciés; je dois vous faire remarquer que ces détails n'ont pu être connus de personne ; car le crime , m'avez-vous dit , n''a pas eu de témoins , l'assassin n'a rien confessé, et je ne pense pas que du sein de la mort, Albert...,

)) Albert?... interrompit-il, avec un sourire dont je n'oublierai jamais la touchante expression Albert! c'était moi. »

Victor de Nouvion,

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