POÉSIE
VoLBERG , poème , par M, Siméon P écoutai (2).
Lorsqu'un nom littéraire se montre pour la première fois aux yeux du critique , celui-ci l'interroge d'abord sur la couleur de sa cocarde. Il mesure , le compas prosaïque à la main , l'inspiration de sa muse , l'élévation de sa pensée
(1) L'étude de M. Sainte-Beuve sera complétée par un article détaillé sur les Pensées d'août ; il sera fait à part.
(2) 1 vol , chez Charles Gosselin.
et la profondeur Je ses sentimens, et lorsque ce travail préparatoire, est accompli, une niche est toute prête dans la république des lettres pour y placeile nouveau-venu.
Peu nous importe à nous que M. Pécontal marche sur les traces de M. de Lamartine ou de M. Victor Hugo, lorsque nous pouvons enregistrer un véritable succès. Le poète a longuement rnûri dans sa tête le sujet de son livre , il l'a étudié sous toutes ses faces , et il a voulu le traiter selon les élans de son cœur, sans prendre garde si un autre écrivain avait essayé de remuer, avant lui, le même élément poétique dans la conscience du public. Une seule pensée a dirigé ses louables efforts, c'est la tendance du siècle et de l'iiumanité toute entière vers une existence plus forte et plus réelle , si nous pouvons parler ainsi, dans le sein de Dieu.
Voilà l'idée mère qui a présidé à la composition de ce poème : Volberg est un des heureux du siècle ; il a des châteaux avec leurs tours féodales ; il compte bien des noms illustres parmi ses ancêtres ; il a assisté à toutes nos révolutions sans en chercher l'énigme ; mais un cri a retenti dans sa conscience, et il a répété avec les esprits forts de la philosophie : Les dieux s'en, vont !!
Et seul , tristement assis au milieu des ruines du présent , osant à peine élever sa pensée dans les hautes régions de l'avenir, parce que la foi ne donne plus d'ailes à son intelligence, il se sent balloté entre le néant qui l'appelle et l'espérance qu'il n'a plus, mais qu'il voudrait avoir. Les sombres figures de Don Juan et de Faust, de Méphistophélès et de Manfred, de Werther et de Child- Harold l'épouvantent. C'est en vain que, pour échapper à leurs clameurs, il invoque la sagesse des temps antiques et les lumières de la révélation ; le doute, cette négation indécise et flottante , s'est assis dans son cœur et le dévore. Il a goûté , en passant dans la vie , toutes les jouissances physiques et matérielles ; il a connu l'amour , l'amour qui , seul , eût suffi pour ramener à Dieu les anges rebelles , et le voilà rejetant aujourd'hui l'existence humaine comme un vêtement usé dont il veut se dépouiller d'un seul coup I Mais un prêtre arrive, avec ses paroles d'espérance et de foi , qui retient le poignard et lui dit :
)) O mon fils, comme vous, j'ai suivi ce chemin.
» Fils du siècle dernier, et mon Voltaire en main,
» Le jeune âge passé, je désertai l'Eglise
» Pour le raisonnement et la grande analyse. ^
M Je fus mêler ma voix à ce chœur infernal
» Qui renia le Christ, et qui prit pour Jhnal
)) La déesse Raison!... Plus tard, quand la démence
» Eut promené partout la salurnale immense ;
» Religion et lois, quand on eût tout jeté
» Par terre, — sur les morts un autel fut planté !
» Vous savez quel autel. — A ce hideux calvaire, » Le peuple, pour servant, nomma le viclimaire, » Et sur nous il se fit une profonde nuit ; M Le sang alors coula par tOTens, et le bruit « S'accrut, et la charrette, un jour, devant ma porte, " Passa, portant le tronc d'une royauté morte !...
« Mon fils, l'orgueil est grand, mais l'esprit perverti n Recule quelquefois et se sent averti. i) Pour moi, lorsque je vis toute ville baignée « Dans le sang ; quand je vis l'œuvre de la cognée, » Je sentis en moi-même un douloureux frisson, » Et mon esprit flotta dans le vaste horizon » De ses rêves passés ; il me sembla connaître » Que j'avais mal compris et mal choisi le maître ; » Il me sembla sentir le vide au fond du cœur, » Et sur mon front passer le vertige, — j'eus peur ! » Et je fus, comme vous, à l'ombre des platanes, » Feuilleter en tout sens le livre des brachmanes ; » Puis, mon esprit chercha la lettre de Memnon ; » Puis, j'écoutai parler Épictète et Zenon.
i> Mais ces traditions obscures de la terre, » Cette raison des Grecs sur le vaste mystère » Ne versaient qu'une pâle et douteuse lueur. » O mon fils, j'eus alors la sanglante sueur ! i> Et l'afifreux suicide, au fond de ma pensée, » Se leva pour m'ofïrir une tombe glacée. » Mais une main puissante écarta le poison : » Le malheur et la mort vinrent dans ma maison. j> Or, quand l'homme ici-bas dans son orgueil sommeille, » Le malheur a cela de grand qu'il le réveille ! »
C'est ainsi que le prêtre attaque les doctrines de Volberg en lui montrant son cœur tout sillonné de longues cicatrices ; il pleure encore sur les égaremens de la pensée et sur les suites funestes qu'ils entraînent, et bientôt un retour vers la croyance grandira dans l'ame de Volberg , et l'amour lui préparera les voies pour sa réhabilitation complète aux pieds de la croix I
Le fragment que nous avons cité porte l'empreinte du talent du poète. Il y a je ne sais quelle énergie , dans l'expression poétique , qui plaît , et la pensée n'enlève rien au coloris et à la fraîcheur du style. Le christianisme a inspiré à M. Siméon Pécontal des passages bien faits et bien sentis qui sont comme la promesse d'un avenir poétique ; mais , nous devons le dire aussi , nous y avons rencontré de loin en loin quelques images fausses qui déparent une poésie harmonieuse et facile.
Les Loisirs d'une Femme , par Mlle Mélanie de Grandmaison.
Ce tout petit volume de poésies est le premier pas d'une jeune muse languedocienne dans la carrière des lettres. Nous l'avons lu avec un charme parfait , une satisfaction bien douce ; car il ne s'agit pas ici de ces douleurs factices, de ces tièdes inspirations et de ces froides élégies dont la littérature a été inondée pendant si long-temps. Non , Mademoiselle Mélanie de Grandmaison n'imite pas ces poètes aux joues fraîches et bien jouflues qui viennent chanter quelques airs plaintifs pour obtenir un hélas I sympathique. Dans sou livre , tantôt ce sont deux muses qui s'entretiennent tout bas, bien bas; tantôt c'est
un souhait accompli, une épître à un ami, à un brave officier de marine que V Héroïne emporte loin des rivages de la patrie, et quelquefois aussi une sympathie pour le pauvre enfant qui pleure.
C'est ainsi que la jeune poète , douée de nobles facultés , se sent naître tout naturellement des larmes dans les yeux , car la douleur est contagieuse. Elle pleure , elle aussi, mais jamais par égoïsme. Alors, assise au bord du beau lac Léman , admirant les teintes vaporeuses du soleil qui va se perdre derrière le Mont-Blanc , elle prête une oreille attentive aux moindres bruits que le vent lui apporte. C^esl la fia d'un beau jour cl d'une courte vie ! et la cloche du soir tinte mélancoliquement au fond de la vallée , et , dans ce moment, une femme, jeune, belle, riche, puissante, adorée, s'endort dans la paix de Dieu:
Viennent aussi les souvenirs du sol natal avec leurs parfums poétiques :
Doux pays ! mes aïeux t'ont choisi pour patrie, Et vinrent t'apporter leur épée et leur nom, Quand, exilés des champs de la Keustrie,
Ils fuyaient le joug d'Albion.
De vous encor je garde souvenance, Abondantes moissons, fruits dorés, fraîches fleurs,
La brise des mers vous balance, Et les feux du matin animent vos couleurs. O mon Occitanie, ainsi brillante et belle, Je t'ai chantée avec amour, Et si j'étais une agile hirondelle L'on me verrait partir pour ton riant séjour.
Ce livre est rempli de pages tendres et bien senties. L'inspiration en est calme et transparente. On pourrait reprocher peut-être au poète un peu trop de réserve dans son élan et de retenue dans sa mélancolie.