PHILOSOPHIE
Défense de l'Ordre social contre le Carbonarisme moderne, par M. Bojer', directeur du séminaire de St-Sulpice.
La première partie de cet ouvrage a paru depuis long-temps. L'auteur s'était attaché à combattre en faveur de la vieille cause de la civilisation et de la royauté , en remontant à l'origine du pouvoir ; et une seule dissertation sur ce sujet important remplit le premier volume presque tout entier.
Dans la seconde partie , M. Boyer vient d'examiner successivement la souveraineté du peuple, l'insurrection que nos prédicans révolutionnaires ont proclamée comme le plus juste de tous les droits , comme le plus saint de tous les devoirs, au milieu d'une multitude avide de ruine et de pillage, la liberté, l'égaUté et la séparation du spirituel et du temporel ; deux autres fragmens terminent cet ouvrage , où les points de vues politiques viennent s'appuyer sur
la science religieuse et philosophique. Le premier a pour but le progrès /m/«û/i/taire , comme on l'appelle de nos jours , qui fait tendre l'humanité vers une perfection en dehors de la foi chrétienne ; et le second , enfin , examine cet ardent ^amour de la religion qui s'est emparé de bien des âmes et qui pousse l'esprit humain à la croyance et à la certitude religieuse.
Voilà , en résumé , tout l'ouvrage de M. Boyer. Il a considéré la souveraineté du peuple dans son origine, ses progrès et son influence quelconque sur la civilisation. On la voit surgir tout-à-coup au milieu de la nuit du moyen-âge, alimenter et soutenir les procédures de l'épiscopat français contre les différens papes compétiteurs du trône pontifical et coupables du schisme d'Occident. Luther arrive , et le drapeau de la réforme lui promet une espèce d'émancipation qui grandira dans l'avenir. Elle se préparera dans les écoles et deviendra enfin une théorie de l'esprit humain , un système que l'orgueil de l'homme voudra poser un jour sur les débris de la foi et sur les décombres des monarchies chrétiennes. Aidée et soutenue par les sectateurs de Calvin , elle partagera l'Europe en deux camps et donnera le signal d'une guerre désastreuse dont la conséquence finale sera l'implantation du régime populaire dans Téglise catholique et dans l'ordre social.
La souveraineté du peuple a enfanté la puritanisme en Ecosse et la démocratie logique et purement rationnelle de son clergé presbytérien ; elle a placé Marie Stuart en présence de sa cousine Elisabeth , et l'a conduite devant un tribunal sanglant qui préparait déjà le supplice pour cette ancienne reine de France au nom de la reine d'Angleterre I et voilà la première tache de sang qui rejaillit sur le front de la souveraineté populaire !
L'Angleterre a son jour marqué au nom de la même doctrine. Il y a là le principe follement régulateur des niveleurs et des indépendans et les querelles du long-parlement avec le roi qui propagent les fureurs d'une guerre civile. La souveraineté du peuple , comme l'a si bien dit M. Boyer , sert de degrés à Cromvjell pour monter sur le cadaç're de Charles I", et y du piédestal d!une répu" hlique fictive^ s* élever jus qu à la monarchie la plus absolue et au despotisme le plus arbitraire.
«< Avec les puritains rigides, ajoute l'écrivain, défenseurs de la vieille cause, c*est- » à-dire de la république à cheval de Cromivell , elle se réfugie en Amérique. Là , » elle fonde la répubhque fédérative des Etats-Unis; c'est elle qui dirige con- » stamment la guerre civile des Anglo-Américains contre la métropole. » Dans l'ardeur de cette lutte , tous les élémens de la démagogie passent sous les yeux des rois de l'Europe qui semblent y applaudir comme à une belle philosophie. La France , cette terre classique de la liberté , selon l'expression de M. Boyer, envoie les esprits forts de sa noblesse combattre en faveur d'une souveraineté qui les précipitera plus tard dans le sang et la ruine en leur tendant la main pour les faire monter sur l'échafaud I
Ce dernier volume , de près de six cents pages , aborde toutes les plus hautes questions de l'ordre social et les résout à la manière d'un professeur dnétien, habitué à la parole de Dieu et à l'inspiration de la philosophie , digne héritier de la plume savante des pères de l'Eglise et des penseurs du ^ix-septième siècle.
L'Agonie du genre humain , par M. F. Ponchon (i).
« Le monde s'en va I » telle est l'idée-nière de cet ouvrage que la province BOUS envoie ; il se distingue de toutes les productions du jour par une couleur sombre qui fait passer dans l'ame du lecteur tous les combats, toutes les luttes dont l'auteur a dû être agité en l'écrivant. Il y a une verve étincelante, une logique profonde, une force d'expression qui tient de la plus haute satire, et surtout une conscience à toute épreuve qui semble dire : « Si je connaissais » une vérité bien forte , bien terrible^ qui fût inconnue des autres hommes , je » la proclamerais de toute ma voix II! »
M. Ponchon a suivi, du fond de sa province, tous les mouvemens de notre civilisation si folle et si décrépite , si pleine d'erreurs et d'apostasies. Il a vu le malaise général qui travaille toutes les intelligences et qui préside au déplacement de toutes les classes de la génération actuelle, et il a bientôt reconnu que tout était mort autour d'elle , et ce qui faisait autrefois l'exaltation héroïque de nos pères , Dieu , le roi , la patrie I et ce qui les rendait si aimables , si spirituels , si enjoués , si français enfin , l'amour , la volupté , la jeunesse. Tous les sentimens nationaux ont disparu de nos cœurs dégradés par l'égoisme. L'auteur s'est élevé par la pensée dans les hautes régions, il en est redescendu pour sonder ta terre, et il s'est écrié: Depuis les hauteurs des airs jusqu'aux profondeurs de C abîme , partout il y a désordre^ partout le principe de ruine est en progrès. . . le monde s'en va !!
Et qu'on ne vienne pas accuser M. Ponchon d'être prophète de malheur par calcul ou entêtement peut-être ; car , avant de prononcer cette terrible parole , il a étudié la société tout entière, il a considéré tous les rouages qui la font se mouvoir au milieu de toutes les criailleries des passions humaines. Les beautés du siècle ont passé devant lui , le suicide lui a montré son poignard encore tout dégoûtant de sang , le progrès lui a dit ses ridicules fanfaronnades, et il l'a vu dégoiser sur le bord d'une tombe, \e journalisme a. entassé ses ruines devant lui, la famositc a élevé ses tourbillons , Végoïsme a rongé le cœur de l'homme comme un vampire , et puis la loi lui est apparue comme une croyance éteinte , le législateur comme un être assimilé à la banquette, la liberté coinme un leurre, la patrie comme un fantôme , les rois de l'Europe comme des trembleurs , et la France , enfin , comme un condamné qui marche au supplice.
Maintenant , figurez-vous un homme plein de religion et de vertu , plein de science et d'entraînement, qui se demande : Où va le genre humain avec tani d'élémens hétérogènes , tant de passions et de discordes , tant de vices et si peu de vertus ? Le genre humain est à l^ agonie ! s'écriera-t-il ; mais il n'abandonnera pas entièrement la cause de l'humanité , car il connaît les miracles du catholicisme, et il vous dira , avec la foi et la croyance , que le catholicisme seul peut saui^cr le genre humain.
Telle est l'analyse succincte de l'ouvrage de M. F. Ponchon ; ce livre a été
(1) Lyon, chez MM. Pelagaud, Lesne, etc. ; Paris, Poussielguc-Riisaïul. rue Hautefeuille, 12.
composé sous l'influence d'une idée magnifique qui, poussée à l'exagération, semblerait porter atteinte à Tordre providentiel qui régit les sociétés humaines , qui les frappe d'impuissance ou les relève avec grandeur, selon le souffle de la volonté divine.
VOYAGES
Voyage du duc de Raguse (i).
M. le duc de Raguse a visité la Hongrie , la Transylvanie , la Russie méridionale, la Crimée, les bords de la mer d'AzofF, Constantinople , quelques lieux de r Asie-Mineure, la Syrie, la Palestine et l'Egypte, dans Tespace de dix mois et vingt jours , et présente aujourd'hui à l'Europe les notes rapides de son itinéraire.
La Hongrie garde encore Tempreinte du moyen-âge : la propriété y est basée uniquement sur la législation des fiefs : tout émane de Tétat pour y revenir après l'extinction de la famille de celui qui en a reçu l'investiture. De là vient la rareté des discordes politiques et des transactions civiles de ce peuple contenu par le système féodal. La Transylvanie renferme deux millions d'habitans qui offrent un pêle-mêle de Hongrois, d'Allemands, de Szeklers, d'Arméniens et de Valaques, peuple indigène qui comprend la moitié de la population. L'état ne reconnaît politiquement que trois nations : les Hongrois, les Szeklers et les Saxons , terme générique qui comprend tous les autres peuples.
Le maréchal de France a visité les colonies militaires de la Russie , dont il a pu connaître les ressources matérielles et l'organisation. Pour maintenir la grandeur de sa puissance et son influence dans les affaires politiques , la Russie est obligée d'avoir en temps de paix une armée beaucoup plus nombreuse que les autres nations européennes. Mais Tentretien de ces troupes est beaucoup moins cher pour la Russie qu'il ne l'est pour la France, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre. Le soldat anglais est celui qui coûte le plus.
La situation de la Syrie et de l'Egypte a été parfaitement bien décrite par M. le duc de Raguse ; il a été traité sur un pied de parfaite égalité par Méhéinet-Ali, qui lui a montré toutes les ressources de son administration politique et militaire. L'empire ottoman est en pleine décadence ; les divisions des Turcs et des indigènes a fait voir combien la puissance des premiers était mal assise : les vaincus n'ont fait que plier la tête sous la force des armes, mais avec l'espérance de la relever bientôt. De là vient que l'amalgame entre les vainqueurs et les vaincus n'a pu avoir lieu, et le Grand-Seigneur , pour retenir sa puissance, est obligé d'avoir recours à la protection d'autrui. H faut qu'il choisisse l'un des deux grands systèmes qui partagent TEurope. D'un côté se trouve la Russie, ce grand colosse qui épouvantait Napoléon dans ses prévisions pour l'avenir, et de l'autre les puissances maritimes, y compris l'Autriche.
A la première émeute qui fera trembler Constantinople, dès qu'on signalera
(1) 4 vol., avec atlas, chez Ladvocut.
sur les mers les flottes de la France et de l'Angleterre, une escadre russe franchira le Bosphore avec quelques mille soldats de l'armée de terre, tandis qu'une plus forte armée sautera le Danube et les Balkans pour se jeter dans Andrinople. Qu'on y prenne garde ! Pendant que nous faisons des protocoles , pendant que les affaires de l'intérieur de l'Occident nous poursuivent, quelque chose de plus grand se remue là-bas^ là-bas, derrière les Dardanelles. La Russie a toujours les yeux fixés sur sa proie ; elle sait qu'il est presque impossible qu'elle lui échappe , aussi dédaigne-t-elle d'en prendre possession. Mais, que la France le sache bien, les passages du Bosphore et de l'Hellespont sont étroits, deux nations ne peuvent pas y tenir à l'aise, et le pavillon de la Russie peut nous barrer tout une mer.
Nous ne suivrons pas le voyageur dans toutes ses courses dans la Syrie et dans l'Egypte , qui vit les exploits de son épée. Mais nous nous arrêterons au Caire avec lui, et nous serons reçus avec le maréchal, par Soliman-Pacha, français, né à Lyon, qui a servi sous ses ordres et dont le nom primitif est Selves. On trouvera dans cet ouvrage des renseignemens positifs, des indications claires et précises, et des considérations politiques qui trahissent partout l'homme de guerre et l'administrateur. Enfin, on reconnaîtra dans ses pensées comme dans son style, dans sa marche aventureuse comme dans ses considérations, la grande école de Napoléon qui classe les objets au pas de charge.