‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 71 sur 75 · ROMANS · texte numérisé non relu

ROMANS

Mâuprat, par Georges SancL

Mauprat n'est pas une de ces œuvres , comme on en voit tous les jours, qui passent légères et tremblottantes comme des fantômes errans pendant la nuit et qui disparaissent au premier rayon du soleil. Le talent de Georges Sand est trop grand, son intelligence trop profonde pour avorter dans le délire. Avec lui, tous les rêves du génie se colorent en prenant une forme brillante et gracieuse, et, si les autres romanciers n'écrivent plus que ^ur le sable, Georges Sand gravé toujours sur l'airain.

Dans l'ouvrage dont nous parlons, l'auteur a voulu mettre en scène toute la société du dix-huitième siècle, cette époque d'incertitude et d'attente où les passions sommeillent encore pour se traduire bientôt par le crime et l'écliafaud, où la guerre d'Amérique attire vers elle la plus belle partie de la noblesse de France, cette folle guerrière qui a besoin de combattre avant tout, et qui part, imprudente qu'elle est , sans songer que chaque pas qu'elle fait vers la terre de l'Union est une heure de moins qui la rapproche de sa tombe.

Mauprat, l'abbé Aubert^ Patience et Edmée , voilà les principaux caractères du roman ; chacun est une personnification symbolique d'une partie de la société. Mauprat, c'est le gentilhomme enthousiaste qui rêve de combats et d'amour. Georges Sand a jeté sur son front je ne sais quelle tache de sang dont il a hérité de ses ancêtres; il est constamment obsédé de livides fantômes, il a parfois le

glapissement du tigre dans la bouche. C'est une injustice bien grande que celle-là, et surtout quand elle se trouve écrite de la plume d& Georges Sand I Pourquoi donc ces terreurs qui l'assiègent, ces élans de cruauté que Mauprat a tant de peine à contenir, et cette passion sauvage qui sent le fond des bois ? Non, ce n'est point ^d le caractère distinctif de cette vaillante noblesse qui a expié, dans les larmes et la misère, les crimes dont vous l'accusez et qu'elle n'avait point commis. Pourquoi donc ne l'admireriez-vous pas, au contraire , vous, écrivain de cœur rt d'intelligence, lorsque vous la voyez téméraire jusqu'au délire, remuante et ambitieuse, mais vaillante et héroïque, parfumer sa tombe avant de s'y coucher, en Tinondantde son sang?

L'abbé Aubert , c'est le clergé du dix-huitième siècle, le prêtre qui éprouve toute l'influence du voisinage de Voltaire et qui vit au milieu d'une époque maudite qui n'a gardé un peu de foi que pour croire aux révolutions. Après bien des hésitations et des tremblemens, le doute, comme une main glacée, s'est appesanti sur sa tête et sur son cœur. Tout est ténébreux autour de lui et l'atmosphère est imprégnée de je ne sais quelle odeur fétide qui va se mêler aux parfums des autels! les croyances s'en vont I elles tombent, incertaines et tremblantes, sous les coups du philosophisme qui accomplit une mission de l'enfer. Cependant l'abbé Aubert n'abandonnera pas la lutte. Il retourne ses yeux vers Rome, cette lumière évangélique, et le cœur vient au secours de la foi pour tenir tête à la raison î

Patience, c'est l'homme du peuple , c'est l'ouvrier en sabots qui doit monter sur la scène lorsque les deux premiers auront quitté la partie. Son amour philantropique est enté sur l'évangile et le contrat social, et toutefois, son caractère n'est pas encore troublé î II attend , en silence , l'heure des événemens ; le voilà humble et soumis avec résignation, mais il aime l'égalité,. comme le devoir, sans comprendre ni l'un ni l'autre, et va sécher la sueur de son front à la grande clarté des deux qui brillent sur sa tête avec leur cortège d'étoiles î

Edmée, c'est la femme philosophe et chrétienne à la fois , c'est l'idéal de toU' tes les perfections, un astre de l'Eldorado. Elle veille également auprès de son père, auprès de Mauprat, comme auprès de Patience, car elle a brisé son écusson, par avance , afin de mieux pratiquer la bienfaisance et toutes les vertus. Enfm, pour tout dire en un mot, c'est une jeune fille légère et rieuse , quelquefois impérieuse et arrogante auprès de son amant qu'elle subjugue , toujours douce et compatissante, toujours bonne et toujours aimée.

Voilà Mauprat. On retrouve dans cet ouvrage les traits principaux de cette époque bâtarde , si pleine de vices et de vertus. Le dix-huitième siècle est là, tout entier , devant vous avec ses misères dorées et son esprit qu'il jette à tous les vents. Le tableau en est savamment colorié. Le style de Georges Sand est toujours le même , c'est-à-dire léger et facile, brillant et animé, plein d'ornemens et sans apprêt. Bertrand Bop , bibliophile.

CHRONIQUE DE PARIS

Page 1