MOIS DE NOVEMBRE
Les dernières feuilles ont jonché les allées attristées. Le pâle soleil n'a plus la force de dorer de ses rayons la rivière brumeuse. La campagne ne peut plus faire illusion à ses hôtes les plus obstinés. Aussi déjà plus d'un retour désiré est-il venu nous réjouir. Encore quelques jours et Paris aura secoué son long sommeil. Vienne donc cette renaissance fortunée , sortons au plus vite de ce triste mois , antichambre de l'hiver.
Notre plus grand événement , les élections ont fourni le sujet d'un jeu d'esprit fort ingénieux. Je ne résiste pas au désir de vous en apprendre les règles : étant donnés les noms des députés, noms qui expriment pour la plupart un sens quelconque , il s'agit , par les combinaisons diverses de ces mots , de composer des odes, des drames, des élégies. Cette littérature constitutionnelle au berceau est déjà bien riche. Nous avons remarqué une pastorale tout-àfait dans le goût de Florian , qui commençait ainsi : Lebœuf Paixhans Lherheltc, Lcbeaii Berger Colin Laborde. -— On nous a montré de séduisans madrigaux , tournés de cette façon galante , des ballades jolies. Car toutes les formes , tous les genres sont admis. L'épopée seule est interdite; l'élément épique surabondant à la chambre , ce serait trop facile. — Il n'y aurait plus de plaisir ; mais la fable , qui recrute ailleurs ses personnages , est en honneur.
Cette aimable invention nous a consolés des statistiques électorales. Pauvre chambre I à peine née , et déjà toisée en tout sens par d'impitoyables géomètres î Les chefs de parti n'ont pas suffi cette fois : on a imaginé des orateurssymboles. Edgard Quinet en a tressailli de joie.
Tandis que nous nous abandonnions à ces divertissemens mythiques, l'Autriche et l'Angleterre se donnaient de plus vils plaisirs. Vienne se passait la splendide fantaisie d'un concert de 1000 musiciens. Londres offrait un banquet municipal à sa jeune reine. La Cité a été éblouie de ces magnificences qui ont rappelé les foules ondoyantes que l'on voit défiler dans Froissart , en pourpoint de velours et de satin , au son des fanfares triomphantes , sur de fiers chevaux, secouant des housses de drap d'or. Si cette cérémonie appartenait au moyen-âge par ses pompes oubhées, l'apparition d'un assassin, qui devient de nos jours le parasite obhgé des fêtes royales , lui imprimait un cachet tristement moderne.
Notre vanité nationale a gémi de voir surpasser les merveilles de la Juive. Un bien autre échec lui était réservé; nous nous étions figuré, en vrai parisjen que nous sommes, que la carte du café de Paris avait atteint la plus haute poésie culinaire possible. Nous ne demandions jamais , sans une émotion à laquelle vous croirez sans peine, des côtelettes à la Soubise. — Les mets assaisonnés au souvenir historique , plus l'assaisonnement , nous semblaient délicieux , le turbot j sauce à la crcnie , coquet ; le catinclon, sauce à r orange , délirant.
— Mais ce n'est plus rien; c'est de la littérature de l'empire, du Jouy, de TArnault , je dirai même du Baour. Une nouvelle école s'est levée , son art poétique , c'est la carte dressée pour le repas de Guidhall par le Carême britannique. On a YU à cette mémorable représentation des rougets farcis à la Villeroi , des timballes de volaille à la dauphin , voilà une cuisine que le duc de Saint-Simon eût aimée ; des filets de bœuf à la sanglier en chasse , à la bonne heure , voilà qui est clair, on sait ce que l'on mange. Ne désespérons donc pas de la poésie , lorsque nous là voyons parfumer l'Angleterre de si brillantes fleurs.
En fait de choses imprévues , je n'oublierai point Télection de M. Caraffa , ancien écuyer de Murât , à la place de Lesueur , au détriment de M. Onslow, qui n'est qu'un grand musicien , fort peu cavalier du reste , n'ayant jamais songé à faire entrer l'équitation dans ses études musicales. Sans doute l'Académie de Musique voulait avoir son Dupaty. Ce choix est tout-à-fait du goût de M. de Montalivet, qui a reçu en héritage cette intelligence de la musique , sœur de l'éloquence, de son prédécesseur, Téloquent dilettante M. de Gasparin.
J'aimerais mieux savoir quand reviendront les artistes bien-aimés , quand se reformera la phalange séraphique dont Panofka et Ernst se sont faits les brillans avant-coureurs. La Belgique ne rougirait-elle pas de nous reprendre nosBatta, cette unique et pourtant suffisante expiation de tant de griefs? Ne nous donneront-ils pas bientôt ce troisième frère promis , ce violon dont ils doivent s'enrichir ?
Seigneurs , ayez pitié de nous ! ne nous laissez pas en proie aux fantaisies sur le trombonne , qui rappellent la danse de Miss Djeck , aux caprices sur l'ophicléide. Jamais , colosse vénérable , je ne t'aurais soupçonné de ces airs folâtres ! Le besoin d'indépendance le plus indiscret travaille les instrumens qui semblaient voués à la soumission et à l'obscurité. Si ce mouvement devient contagieux , la grosse caisse , forçant son naturel , voudra se créer une position personnelle. Quelle fatuité ! déjà le chapeau chinois , merveilleuse sagacité d'un étranger , s'est fait industriel , il vend de la bière. Chaque jour vous le rencontrerez , servant de héraut aux baquets de la brasserie lyonnaise , rival de la sonnette qui prête, depuis l'origine de Paris peut-être, son bruit argentin aux débitans nomades du plus pacifique des breuvages. Venez mettre ordre à ce scandale. Venez souffler sur cette musique d'été qui s'éteint d'ordinaire sans laisser de vifs regrets, avec les derniers feux de Bengale de Tivoli.
Au milieu de cette désolation , Strauss a été le bien-venu. Il l'eût été en tout temps, riche de ces walses délicieuses dont Musard s'était fait, l'hiver dernier, l'introducteur officieux. D'ailleurs, ne venait-il pas escorté de ces belles transfuges des Italiens, qui, sur la foi de son entiaînante réputation, avaient cru à je ne sais quelle walse fantastique , et , la taille cambrée , les lèvres souriantes , l'œil étincelant, s'étonnaient, naïves et charmantes , que le démon qu'elles avaient rêvé ne vînt pas les enlacer de ses bras amoureux. — Mais non î Strauss n'a pas cet archet impérieux qui saisit, transporte et lance les plus calmes dans un irrésistible tourbillon. 11 séduit , il enchante de ses mélodies, qui, parfois égoïstes , brodent de leurs arabesques sans fin le rhythme disparu. Ce n'est pas à la folle danse des jeunes femmes qu'il nous
excite. Ce n'est pas la fougueuse ardeur du boléro qu'il inspire. Ecoutez..., cette douce harmonie n'est-elle pas empreinte de toute la grâce rêveuse d'une chanson tyrolienne ? Voyez. . . cette danse n'est-elle pas blonde comme Marguerite, mélancolique comme une ballade de Gœthe ? Croyez-moi, lord Byron ne l'eût pas maudite.
La statue de Philopœmen fixe les regards des rares promeneurs des Tuileries. Les médecins n'ont pas assez d'éloges pour cette ostentation anatomique quit fait du héros grec un digne sujet du musée Dupuytien. Pour les profanes, qui ne vont pas chercher dans la statuaire des leçons d'ostéologie, l'énergie de la figure et la vérité de la pose ne rachètent pas le hideux spectacle de cette poitrine creusée, de ces membres appauvris par l'âge. Nous savons un sculpteur qui emploie plus heureusement que M. David un égal talent d'imitation. Barre choisit avec tant de goût ses modèles , qu'ils laissent oisive cçtte puissance d'idéaliser que nous a révélée sa statue de V Ange et V Enfant. Son atelier est un écrin de perles exquises que nous pourrions sans crainte opposer aux pages les plus ravissantes du Book of Beautf. Interrompant ces gracieuses études pour des œuvres plus graves, il achève une statuette de M. Berryer, dont nous espérons bientôt saluer l'inauguration dans toajs les salons d'élite. Au moment de l'ouverture des chambres et du renouvellement de l'année , ce bel ouvrage nous viendra avec un double à propos.
Au début d'une session, on lit avec intérêt les études parlementaires du cidevant vicomte de Cormenin, qui cache aujourd'hui, sous le nom aimable et patriotique de Timon, sa noblesse hois de saison. Timon, puisque ce pseudonyme lui plaît, en se renfermant dans un prudent silence, après ses apparitions à la tribune, a fait preuve de tact et d'une profonde connaissance des qualités exigées de l'orateur par les assemblées délibérantes. Aussi , nous voici tout disposé à nous rendre à ses appréciations. Nous le supposons impartial, puisque ce ne sont pas des émules qu'il juge. Laissons-le donc faire modestement du sens critique la faculté reine. C'est aussi la prétention de M. Nisard. Tous savez pourquoi. Laissons-le exalter l'auteur aux dépens de l'orateur. Nous n'ignorons pas que le rôle de Quintilien lui sied mieux que le rôle de Cicéron. Doué d'un goût aussi fin, aussi difficile , le Luther de la liste civile, lorsqu'il parle, serait pour lui-même un pénible sujet d'étude, si l'œil se voyait. Ecrit -il , il a de la justesse souvent, de l'esprit toujours. Mais une des plus précieuses, des plus rares qualités du critique lui a été refusée: il n'a pas su discipliner, dompter l'épigramme. 11 se laisse aller aux tentations qui l'assiègent, et cette faiblesse enlève toute autorité à la plupart de ses jugemens.
Le mois s'enfuit avec une médiocre moisson dramatique. — Une représentation monstre à rimage, . . oh I qu'est-ce que j e dis là ! . . au bénéfice de mademoiselle Georges; les Indépendans^ comédie de M. Scribe, jugée généralement avec une liberté digne du sujet : voilà tout notre butin.
Mais que le mois qui se lève est riche de promesses I Caligula, d'Alexandre Dumas ; Mauprat, de Georges Sand, une parade tragique de M. Dupaty ; l'ouverture de rOdéon, et du Casino, sous l'invocation de Paganini ; les débuts de M. de Candia, le Dupré de l'aristocratie. I>e<î émotions de tout genre nous attendent. A. H.