RENAISSANCE DU PRIEURE DE SOLESME
Sur les bords rians de la Sarthe, à une demi-lieue de la petite ville de Sablé, existait , avant notre première révolution , dans un village appelé Solesme , un prieuré, dont la fondation remontait à l'an 1010. Elle était due à Geoffroy de Sablé, qui , ayant acheté de son frère Raoul , vicomte du Maine , les biens et la terre de Solesme , voulut y établir une communauté religieuse sous la règle de St-Benoît ; règle fameuse , car elle produisit , comme chacun sait , une foule d'hommes célèbres qui propagèrent l'agricultm-e, adoucirent les mœurs barbares de FEurope , et répandirent au loin les arts , les sciences et la civiUsation dont jouissaient depuis des siècles les peuples de l'Asie.
Un jeune prêtre , rempli d'instniction et d'un zèle éclairé ^ a pensé que l'époque actuelle était propice pour ressusciter en France l'ordre de St-Benoît. Il a compris que , pour combattre avec plus de succès les mauvais ouvrages que l'on ne cessait de répandre dans la société , il était nécessaire de réunir des hommes pieux et savans, capables dès-lors de défendre avec succès la religion contre ses ardens ennemis , en opposant la vraie science à l'ignorance et au sophisme , et la vérité au mensonge. Il n'eut pas de peine à trouver de ces hommes qui répondirent à sa voix. Et lorsqu'il les eut assemblés il songea à rétablir parmi nous l'ordre fondé par St-Benoît, au cinquième siècle, ainsi qu'à reprendre des travaux que la tempête révolutionnaire avait pu interrompre en France, mais que la science n'avait cessé de respecter et de redemander.
Cependant il fallait trouver un lieu convenable pour habiter ensemble. L'abbé Guéranges , ce prêtre plein de zèle dont je viens de parler, apprit, en 1833, que le prieuré de Solesme était encore sur pied , mais qu'après avoir échappé à la destruction révolutionnaire de 1793 , il était destiné à périr ainsi que les magnifiques sculptures de son église , et que déjà une partie des voûtes de son cloître venait d'être renversée. Il part , il arrive , marchande l'édifice , et , quoiqu'il ne possède rien des 30,000 fr. qu'on lui demande pour la valeur de ces ruines , plein de confiance en la Providence et en l'inépuisable charité de la piété française, il conclut le marché, sauvant ainsi de la destruction, des œuvres qu'envieraient les plus magnifiques églises gothiques de France, et que ne mépriseraient pas celles mêmes d'Italie.
Me trouvant , au mois de juillet 1835, à cinq lieues do Solesme, au château de C , chez le marquis de la S , mon paient , je lui lis part du dé<ir que j'a-
vais d'aller visiter cette solitude ; il voulut m'y accompagner et dès le 25 juillet nous parcourions la route de Sablé , petite ville du Maine , célèbre par divers combats qui eurent lieu entre les Vendéens et les soldats de la république.
En arrivant au Prieuré , nous fûmes introduits dans un parloir , et , peu de temps après ;, l'abbé Guéranges, ou plutôt le Prieur de Solesme , vint nous y rejoindre, avec cet air aft'able, poli, affectueux qu'on lui connaît ; il nous invita à le suivre dans l'intérieur du cloître et à visiter le couvent , « bien qu'il soit encore, nous dit-il, dans un bien triste état.^-> En effet, il n'y avait que sa confiance dans la charité qui piit lui donner l'espoir , et de payer l'édifice et de le réparer ; car, outre la partie de la voûte du cloître renversée , tout le couvent off"rait l'aspect d'un lieu mis au pillage, et que la main des hommes plutôt que la faux du temps avait dégradé. Le réfectoire seul et la salle du chapitre avaient conservé leurs anciennes boiseries et leurs tables; tout le reste était démeublé et dans le plus grand dénùment.
Cependant que ne fait-on pas avec du zèle , de la persévérance et un ferme vouloir I Une partie d'un des corridors du premier étage a été convertie en bibliothèque dont les rayons , posés le long des murs latéraux , contiennent déjà 4,000 volumes , compulsés chaque jour par les studieux enfans de Solesme. A peine nés, ayant à peine touché le sol, ces religieux s'occupent déjà d'un vaste ouvrage religieux et scientifique (1).
Ainsi , après quarante-cinq ans et plus d'abandon , la providence à permis qu'une association , dont le but est de ressusciter l'antique règle de St-Benoît , avec les statuts de la congrégation de St-jMaur, et de s'appliquer en même temps aux études sérieuses des anciens bénédictins, vint s'établir dans un local qui jadis appartenait à ce même ordre. Ce fut le 11 juillet 1833 , jour de la translation de St-Benoît, que, par l'autorité de Mgr Carron, évêque du Mans , le prieuré et son église furent réconciliés, et les novices intallés dans leur cloître.
L'appartement du prieur n'est composé que d'une chambre et d'un cabinet d'étude aux murs blanchis. Lui seul possède deux pièces. Les religieux étudient en commun. Lorsqu'il nous eut fait asseoir , je le priai de vouloir bien nous dire comment se divisait le temps pour les rehgieux, et quelles étaient leurs occupations ?
u Elles sont tellement variées , me répondit-il , que nous n'avons pas le loisir de nous ennuyer. »
En eff'et , rien n'est mieux distribué que les heures de ces rehgieux ; toujours occupés , leur imagination ne peut errer à l'aventure , mais cette variété d'occupations nourrit leur esprit sans trop fatiguer leur corps. Admirable distribution qui empêche l'ennui et l'oisiveté , en même temps qu'elle exerce les facultés physiques et morales sans les user 1 Avantage immense sur les gens du monde qui , n'ayant pas et ne pouvant avoir des heures aussi réglées , font trop ou trop peu, et tombent dans la fatigue , dans le dégoût ou dans le désœuvrement.
L'horloge, qui sonna neuf heures, interrompit notre conversation ; nous des-
(1) Intitulé, JQ crois, Jrchcologic de Pllisloirc ccclcsiastiquc.
ceiidîmes et allâmes assister à l'office et à la grand'messe des religieux. Lorsque celle-ci fut terminée . le prieur vint nous rejoindre et nous fit présent à chacun d'un exemplaire de la Notice sur le Prieuré de Solesme^ écrite avec talent, et dont nous reconnûmes l'impartiale exactitude , lorsque nous eûmes parcouru en détail et le monastère , et les belles sculptures de l'église.
Ayant arraché de la modestie du prieur l'aveu qu'il était l'auteur de cette Notice, ï\ nous dit qu'il avait été déterminé à l'écrire pour l'usage de la grande quantité de curieux qui , se succédant sans cesse à Solesme, le contraignaient de donner à chacun des explications longues, fatigantes et continuelles, qui absorbaient une grande partie de son temps ; au lieu que maintenant , grâce à cet imprimé , il se trouve exempté de cette pénible tâche , et peut employer les momens , auparavant perdus , à des objets utiles à la communauté.
« Mais pourquoi, hii dis-je, à raison de l'état de pénurie où se trouve cet étabhssement , n'accepteriez-vous pas , comme en Angleterre , en Allemagne , en Italie , quelque chose de vos nombreux visiteurs? personne, j'en suis certain, ne se refuserait à cette offrande ; on vous approuverait même , et cet argent vous servirait à réparer les fractures et les mutilations que j'aperçois dans ces monumens?
— Cela nous répugnerait , me répondit-il , nous savons que cela ne va point aux mœurs de la nation française , naturellement noble et généreuse , et qui , seule peut-être parmi les autres nations , laisse parcourir et admirer publiquejnent et sans rétribution tout ce que les arts possèdent en France de richesses,
— Mais au moins , répliquai-je , vous avez tort de ne point placer dans votre église un tronc où toute ame charitable pourrait aller déposer son offrande sans forcer la parcimonie à l'imiter , et sans blesser votre délicatesse ?
Pour changer d'entretien ce digne prieur nous proposa de nous aider à parcourir en détail les belles sculptures que nous avions devant les yeux : ce que nous acceptâmes avec reconnaissance. ÎMais comme cette explication serait trop longue pour entrer dans ce récit succinct, je me bornerai à dire en abrégé que , dans la chapelle à droite de l'église, sous une voûte bordée à l'extérieur, d'un encadrement du genre gothique le plus délicat , tel qu'il était en usage en 1490 , veille de la renaissance , huit personnes ensevelissent le corps du Sauveur. La figure de Joseph d'Arimathie, ayant le costume du temps de Louis XII , et décoré 4ie quelque ordre de chevalerie , est évidemment un portrait représentant un des anciens seigneurs de Sablé , probablement René II , duc de Lorraine , qui , en 1486, par un arrêt du parlement , se fit adjuger cette seigneurie , et la posséda jusqu'à sa mort , en 1508.
M Mais , nous fit observer le prieur , ce qui étonne le plus dans ce groupe , déjà » fort remarquable, c'est cette Madeleine sur le premier plan de la scène, assise to et plongée dans la méditation.
;. » L n sentiment profond , rendu avec une exquise pureté de ciseau , a fait , de \) cette seule figure, une merveille qui demande à être considérée à part. Ce )) n'est plus la pétrification gothique : Madeleine est ici vivante, elle respire j) doucement. Son silence est en même temps de la mélancolie et de la prière.
» Rien ici qui ressente l'inspiration toute profane de l'antique : l'artiste n'a pris » qu'en lui-même , dans leurs mœurs et les croyances de son temps , le type qu'il » a réalisé. En un mot c'est Var^t catholique dct^eloppé , mais réduit à ses seules for-
» ces , produisant lui-même en 1496
» Observez maintenant le centre extérieur de la grotte , et admirez le double » arceau de branches et de feuillages qui s'élèvent au-dessus. Nul monument » en France , à quelle époque qu'il appartienne , n'offre rien qui lui soit supé- » rieur en élégance et en délicatesse. »
La chapelle de gauche révèle dans toute sa pureté le siècle de François I" , ou de la renaissance des arts. Elle renferme cinq grandes scènes de la vie de la sainte Vierge. Lorsque nous en eûmes parcouru quatre , où nous admirâmes de belles choses , le prieur nous dit :
<t Maintenant arrêtons-nous en face du groupe de la sépulture de la Vierge : » jusqu'ici nous avons entrevu des éclairs de génie ; un chef-d'œuvre de pensée » et d'exécution est maintenant sous vos yeux. Considérez cette Vierge au tom- » beau , si doucement endormie , si gracieusement exposée , si chastement » drapée I On a dit que cette statue rappelait VAlala de Girodet. Oui , comme » la mort rappelle la vie , comme la nature rappelle l'élément surnaturel. C'est » bien là la mère de Dieu ; celle que les liens de la mort nont pu retenir , parce que » de sa chair dii^ine , elle a fourni un corps au fils de V Eternel (1). La corruption » du tombeau n'eut jamais de droit sur cette céleste créature , et l'ame , en s'é- » Joignant pour quelques heures de ce corps virginal , l'a laissé beau , flexible, » évangélique ; en un mot , il est encore le trésor de la terre j en attendant qu'il » deviemie la merveille des cieux.
» Par un de ces anachronismes, si communs dans les œuvres de l'art , à l'épo- » que de la renaissance , un moine bénédictin tient aussi , comme vous voyez , » un des coins du linceul. Vous considérerez, avec respect et intérêt, sans » doute , ce beau portrait, quand vous saurez qu'il représente dom Jehan Bou- » gler, prieur de Solesme, mort en 1553, et qui fit exécuter toutes les statues » et décorations qui font de cette chapelle de gauche un véritable musée.
» x^lais , pourriez-vous le croire , si vous ne le voyiez ; la tête de dom Bougler » a été sciée, aussi bien que celle de cet autre personnage qui tient également un » des coins du linceul î Cet acte horrible du vandalisme est destiné à rappeler, » aussi long-temps qu'existera ce monument , l'incroyable barbarie des corn- » missaircs qui , dans les premières années de l'empire , furent chargés , par l'ad- « ministration départementale , de sonder les statues dites les saints de Solesme , » afin de voir s'il était prudent de les exposer aux inconvéniens du transport. » Ces messieurs ne purent acquérir la com^iction du contraire , qu'en faisant jouer la » scie sur la tcte même des personnages du premier plan. »
Je ne mentioimerai pas tous les personnages , bas-reliefs et arabesques contenus dans ces deux chapelles; il suffit que j'en aie donné une faible idée, afin d'in
(1) Oraison de l'Assomption.
spircr le désir d'aller les voir en détail à Solesme même. On pourra s'assurer ainsi que quelques morceaux n'auraient pas été méprisés par Michel-Ange luimême.
Le prieur, en nous montrant ces ouvrages remarquables, aurait voulu pouvoir nous nommer l'artiste auquel l'église de Solesme doit sa gloire. « Pour peu, nous » dit-il, qu'on ait étudié l'histoire de l'art, on se rappellera ces migrations d'ar- » tistes italiens si fréquentes dans la première moitié du x\V siècle. Tandis que 5> les cours de François I", Henri II et François II offraient aux plus fameux >» une hospitalité royale, d'autres plus obscurs venaient en réclamer une moins ») brillante, mais non moins honorable, dans les vieilles abbayes, dans lesprieu- ») rés séculiers de nos provinces méridionales. Des circonstances particulières, » ignorées aujourd'hui, conduisirent jusque dans le Maine quelques-uns de ces ;> hôtes merveilleux, et nous voyons encore les traces immortelles de leur pas- » sage. » Ainsi, tandis que toute la France sommeillait encore dans le sein de la barbarie, les monastères s'occupaient déjà à lui offrir pour son réveil la renaissance des arts ; et ce ne sera pas sans surprise que l'on apprendra que le prieuré de Solesme, peu riche, et ne contenant que douze religieux, paya, pour la seule chapelle de gauche, la somme énorme de 150,000 livres, qui équivaudraient main- 4;enant à près d'un million I II est vrai que la famille seigneuriale de Sablé vint ^u secours des Bénédictins, preuve que la noblesse fut aussi de tout temps la protectrice des arts.
Je ne ferai qu'indiquer le caveau situé dans la chapelle de droite, en face de l'autel du saint-sacrement, car il est dévasté, et possède seulement la statue mutilée d'un chevalier qu'une inscription en marbre, placée au-dessus, dit être celle de Geoffroy de Sablé. Le prieur me dit que si le ciel daigne accorder de l'avenir à son monastère naissant, on restaurera avec le temps la statue, le tombeau, et le caveau lui-même. «Non, ajouta-t-il, avec ces anachroinsmes et cette barbarie de » goût, ni ce badigeonnage désespérant dont ne se rendent que trop coupables nos » architectes modernes, vrais maçons qui, pour la plupart, ignorent l'histoire du » moyen âge, mais en se rapprochant le plus possible du style en usage au siè- » cle de Geoffroy de Sablé, c'est-à-dire au xi^ siècle, époque de la fondation par )» ce seigneur, du prieuré de Solesme. »
L'église actuelle n'est pas celle qui fut bâtie par Geoffroy ; les fondations de celle-ci ont seules été conservées. Néanmoins, on remarque quelques portions des anciens murs laissés debout à la liauteur de plusieurs pieds, et la porte d'entrée semble aussi avoir appartenu à cette primitive construction , qui dût avoir une chapelle souterraine ; car on aperçoit encore un soupirail en plein cintre et orné de deux colonnettes très-rapprochées, et presque enfouies maintenant sous les terres d'un jardin situé derrière le chœur.
Comme nous étions restés long-temps à observer en détail les belles sculptures dont je n'ai dit qu'un mot, midi vint à sonner ; c'est l'heure du dîner des religieux, et le prieur voulut bien nous inviter à y participer.
En arrivant au réfectoire, nous trouvâmes les rehgieux debout, attendant respectueusement leur supérieur. Celui-ci nous mena à la fontaine pour nous laver
les mains, suivant Tusàge des couvens, qui rappelle les libations de l'Orient, pu nous conduisit au fond de la salle, où, après le bénédicité qu'il prononça à haute voix, il nous fit asseoir chacun à une table placée à ses côtés, mais à quelque distance, et aussitôt que l'on fut assis et que l'on eut servi à chacun sa portion d'un repas maigre et frugal, un de ses rehgieux (comme de coutume) commença une lecture qui dura une demi-heure, c'est-à-dire tout le temps du repas, lequel se fait toujours en silence.
Après une courte prière nous sortîmes du réfectoire , et allâmes en processîoa à l'église, offrir à Dieu des actions de grâces. Enfin, nous fûmes invités par le digne prieur à participer à la récréation du monastère, qui se passa en une conversation douce, instructive, et pleine d'intérêt, grâce au savoir et à cette aimable modestie qui distingue si bien l'homme religieux de l'homme du monde» Cette différence provient de ce que le premier n'agit que pour la gloire de Dieu, tandis que le second ne cherche qu'à faire admirer son esprit et ses connaissances. L'un ne se croit quelque chose que par Dieu, l'autre se croit tout par luimême.
« Ah ! dis-je au prieur, combien est heureux celui qui possède une vocation as* sez prononcée pour vivre comme vous dans la retraite , et pour consacrer sa vie entière à étudier et à chanter la gloire de Dieu I c'est un avant-goût de la vie céleste : élevé au-dessus des choses terrestres, on se rapproche ainsi des bienheureux ; délivré des influences des passions qui nous agitent ^ dédaignant les grandeurs que l'ambition sollicite, méprisant les richesses dont l'avarice a soif, invoquant les souffrances que nous redoutons, parce que nous ne savons pas les offrir à Dieu en mémoire de nos offenses , le religieux est heureux , même dans l'infortune et les persécutions, tandis que nous, au contraire, même quand le ciel nous comble de ses bienfaits, nous nous plaignons encore, et nous nous croyons malheureux.
• — C'est, me répondit-il , que l'homme religieux ne considère cette vie que comme un temps d'épreuve et de peu de durée, au lieu qu'oubliant sa destinée future, l'homme du monde souvent se croit établi sur cette terre pour toujours, et oublie presque qu'il est mortel, et qu'à la mort il doit tout quitter.
— Mais , au moins, lui demandai-je, si un homme, las des tempêtes du monde, usé par le chagrin ou poursuivi par le remords, aspirait, pour éviter Je désespoir, à se réfugier dans votre sein, non comme religieux, peut-être, s'il n'en a pas la vocation, mais au moins comme un naufragé qui invoque votre secours et votre compassion, lui ouvriricz-vous les bras? lui accordcriez-vous un asile? '
— -Sans doute, nous l'accueillirions comme on accueille un frère mallieureux, ou comme une brebis égarée qui désire rentrer au bercail. Il pourrait assister à nos offices, participer à nos récréations, et jouir des livres de notre bibliothèque ; en un mot, nous chercherions à calmer ses chagrins, et à lui faire oublier ses peines et ses angoisses, en lui faisant voir la paix qui règne parmi nous.
— Dieu soit louél m*écriai-jc, enfin l'honunc malheureux pourra désormais trouver quelque part un refuge et des consolations I si le monde, qui n'aime pas les pleurs, ferme les yeux à sa vue et se bouche les oreilles, l'infortuné pourra
faire entendie sa voix ailleurs, la religion lui répondra ; Solesme deviendra son refuge et sa consolation. Honneur donc à vous, digne et zélé serviteur de Dieu qui venez de rappeler à la vie un ordre si utile à l'humanité ? Par cette pieuse et courageuse entreprise, que le ciel ne peut manquer de bénir, vous aurez su rendre à la science son berceau, au malheur un refuge, et aux âmes pieuses un séjour de repos et de félicité céleste ! »
La récréation étant finie, les religieux se levèrent, nous saluèrent eh silence, et s'éloignèrent. Nous en fîmes autant ; puis le cœur touché de l'accueil que nous avions reçu, et l'âme satisfaite, nous partîmes en formant des vœux pour la prospérité du prieuré de Solesme. Le baron de Mengin de Fondragon.
PROGRÈS Dtl CATHOLICISME EN TURQUIE.
Lettre de Mgr larchei^eque de Smyrne à Mgr V évoque de (1).
Lorsque j'eus le plaisir, Monseigneur, de recevoir votre aimable lettre, la peste faisait quelques ravages dans notre ville et je remis ma réponse à la cessation du fléau. Voilà plus d'un mois que, grâce à Dieu, nous en sommes délivrés. Trois cents personnes environ ont été enlevées, parmi lesquelles deux catholiques.
Vous me dites, monseigneur, que la ville de Saint-Polycarpe vous est toujours bieft chère, et qu'zV entre souvent dans \>os rivet pieux d'aller la revoir. Combien je serais heureux de voir ces beaux rêves se réaliser et de mettre à votre disposition ma petite demeure! Quel bien vous pourriez faire encore à nos Smyrinottes en leur rappelant ce que vous leur dites et ce qu'ils promirent à une époque trop éloignée. Je lâcherais aussi de profiter de votre zèle pour m'exciler àla ferveur et à toutes les vertus apostoliques, dont je me trouve malheureusement bien dépourvu. Suivez donc, monseigneur, la bonne pensée qui vous porte vers ces contrées ; la distance n'est pas très-grande et il y a tant d'occasions ! Vous trouverez notre ville un peu différente de ce qu'elle était il y a dix-huit ans: le nombre de nos catholiques est de plus de dix mille ; mais le multiplicasti gentem, non magnificasti lœtitiam, vient se placer ici comme de lui-même. L'esprit de religion a commenr.é à pénétrer parmi nos Levantins, grâce à tous ces aventuriers qui nous arrivent d'Europe et qui se croient de grands génies parce qu'ils savent blasphémer ce qu'il y a de plus sacré. Je dois cependant ajouter pour votre consolation, monseigneur, que tous les Smyrinottes en général assistent aux offices et se confessent, que même il eh est beaucoup parmi eux qui s'adonnent avec zèle à tout ce que demande la vraie piété. Mes plus grandes inquiétudes sont pour la jeunesse que j'ai trouvée, en arrivant ici, privée de tout moyen de recevoir une éducation chrétienne. Je me suis cru obligé de ne rien négliger pour lui procurer ce précieux avantage : j'ai d'abord fait ouvrir une école qui bientôt s'est trouvée composée de plus de quatre-vingts élèves appartenant aux meilleures familles de Smyrné. Leur nombre croissant tous les jours et le local que j'avais loué se trouvant trop petit , j'ai, malgré ma grande pauvreté, fait l'acquisition d'une maison assez vaste pour contenir près de trois cents élèves. Le prix de cette maison est de plus de cinquante mille francs qu'il
(1) Cette lettre nous a été communiquée par un des hommes les plus distingués du clergé de France. Comme il y est loué, sa modestie n'a pas voulu nous permettre de le nommer ; mais le zèle et 1^ charité dont il est parlé dans cette lettre le trahiront,
m'a fallu emprunter à intérêt et que je recevrai je ne sais ni quand ni comment. Vous m'accuserez peut-être d'imprudence; mais comment laisser sans éducation et sans instruction une jeunesse si nombreuse qui d'ici à peu d'années composera toute la population catholique de Smyrne? Comment conserver et propager h foi dans ce pays sans le moyen de l'instruction et de l'éducation? Plusieurs de nos catholiques envoyaient leurs enfans aux écoles des Grecs schismatiques et des protestans, quelques-uns les confiaient à des maîtres particuliers , hommes le plus souvent sans principes et sans mœurs ; beaucoup les laissaient dans l'ignorance de leurs devoirs religieux. Comment voir tous ces désordres sans tout employer pour y apporter remède ? Je me suis, il est vrai, jeté dans de grands embarras, mais j'espère dans la Providence, et je vous prie, monseigneur, de me recommander le plus qu'il vous sera possible à la charité de la propagation de la foi, ses derniers ne pouvant être mieux employés. Outre l'école dont je viens de parler, nous en avons formé une autre en faveur des ouvriers et des autres jeunes gens qui, après leurs travaux, veulent recevoir des leçons de lecture , d'écriture et de calcul. Bien entendu que l'instruction religieuse occupe la première place; cette seconde école, ouverte depuis peu, compte déjà une cinquantaine d'élèves: ceux-ci sont tout-à-fait gratis; la majeure partie des autres donne une petite rétribution qui jusqu'ici n'a pas été suJÊsante pour payer le professeur. Ces écoles ne seront pas seulement utiles aux habitans de Smyrne, elles pourront aussi rendre de grands services aux familles catholiques qui sont disséminées dans l'intérieur des terres et dans les îles voisines.
Encore un autre projet, monseigneur, qui m'occupe beaucoup et dont l'exécution devient de jour en jour plus nécessaire, c'est]la construction d'une troisième église dans l'intérieur de la ville. Les deux que nous avons et que vous connaissez ne peuvent contenir le quart des catholiques. J'ai déjà acheté tout près du collège un emplacement très-convenable pour celte nouvelle église : nos catholiques sont, en général, bien disposés à contribuer aux dépenses , mais je doute que leurs offrandes s'élèvent au quart de la somme nécessaire. Priez le bon Dieu, monseigneur, de nous envoyer un peu d'argent.
Je prends la liberté, monseigneur, de vous demander quelques images, quelques livres de piété ou quelque autre chose de ce genre pour notre nouveau collège : je vous prie aussi d'y joindre votre portrait. Je ne me permettrais pas devous faire une pareille demande .si vous n'aviez eu la bonté de m'y autoriser par votre aimable lettre. Si vous connaissiez quelques bonnes personnes qui fussent disposées à nous envoyer quelques petits objets pour notre chapelle, qui n'a encore rien, je vous prierais de leur faire part de notre dénuement et les assurer de notre vive reconnaissance. Excusez, monseigneur, les importunités du pauvre évêque de Smyrne: à qui peut-il mieux s'adresser qu'à un collègue dont il connaît tout le zèle et dont il admire la grande charité?
INors eûmes la consolation, le carême dernier, de voir plusieurs schismatiques rentrer dans le sein de l'Eglise, et bon nombre de catholiques se présenter au tribunal de la pénitence dont ils s'étaient éloignés depuis longues années. Les instructions se faisaient trois fois pas semaine dans chaque église , tantôt en grec, tantôt en français, tantôt en italien.
Les Turcs nous laissent présentement fort tranquilles. Les ecclésiastiques vont et viennent dans tous les quartiers de la ville sans recevoir aucune insulte ; ils portent cependant toujours la soutane et le chapeau à trois cornes. Il n'en est pas de même, je crois, dans pin- .sieurs villes de France.
Pardon, monseigneur, pour la trop grande longueur de ma lettre : l'intérêt que vous portez à votre chère Smyrne en est un peu la cause, et puis il m'est si agréable de m 'entretenir avec vous ! Veuillez ni'accorder une bonne part à vos saints sacrifices et agréer la parfaite assurance de mon tendre et bien respectueux attachement.
7 P. D. ARcnÉv. DE Smvr>e.