LE MONT DU SALUT
La chose dont les Français , dans leur inconstance, se fatiguent le moins vite, c'est la gloire.
A cela, il faut le dire, ils sont tenaces ; rarméc française, la grande armée, Farmée de Napoléon venait de perdre 40,000 hommes à Borodino, et ne comptait plus en approchant de Moscou que 80,000 combattans. Avec cet immense débris il y avait encore assez pour pousser loin les conquêtes , mais le découragement, comme un nouveau venu , s'était glissé dans nos rangs. C'était le commencement de la fin de nos succès armés.
L'empereur avait perdu de sa magie , le soldat restait froid et morne a son aspect , les chefs ne taisaient 2dus leur lassitude et leur mécontentement ; aussi , c'était péniblement que le grand homme traînait à sa suite 600 canons, 2,500 voitures d'artillerie , et 5,000 voitures de bagages. Avec tout ce matériel qui devient lourd quand le vent de la victoire ne souffle plus , l'armée n'avait plus de munitions que pour un jour de combat. Elle pouvait craindre d'être attaquée par Kutusof. Elle ne le fut pas , et le 14 septembre elle arriva sur le mont du salut, à quelques lieues de Moscou.
Cette hauteur s'appelle ainsi parce que , de son sommet à Vaspect de leur ville sainte , les habitans se signent et se prosternent. .. Il était deux heures , le soleil était radieux au ciel, et sa vive lumière faisait étinceler les toits, les tours, les flèclies et les coupoles de la grande cité. Napoléon regarda le soleil , et ne dit point : il éclairera une victoire I le temps d'Austerlitz était passé.
A l'aspect de la ville aux coupoles dorées, nos soldats, frappés d'étonnement, s'arrêtent et s'écrient :
Moscou ! Moscou !
Chacun alors presse sa marche ; on accourt en désordre , et l'armée entière battant des mains, répète avec transport :
Moscou î Moscou I... Comme les marins , fatigués d'une longue et pénible navigation, crient : terre Î terre! quand au-dessus de la ligne des Ilots ils aperçoivent un rivage lointain .
A la vue de cette cité plus immense que toutes les autres villes , à cause des jardins, des parcs et des campagnes qu'elle enserre dans ses murailles , à l'aspect de tous ces monumeus qui tiennent à la-fois de l'Asie et de l'Europe, et qui rappellent les récits des poètes de l'Orient , ces 80,000 Français , qui tout-à-l'heure étaient mornes , silencieux , tristes et mécontens, se reprennent tout de suite d'enthousiasme et d'ardeur.
Cette capitale, il faut le déclarer , avait de quoi étonner nos soldats accoutumés Cei>endant aux aspects des capitales du monde ; on pouvait avoir vu Lisbonne, Madrid, Rome, Naples, Milan, Venise, Munich, Berlin, Vienne, Alexandrie, le Cane, et n'avoir pas l'idée de Moscou, vaste et bizarre assemblage de deux cent quatre«vingt quinze églises et de quinze cents châteaux , avec leuis jardins et
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leurs clcpendances ; ces palais de briques bariolées , leurs parcs avec de grands ombrages, entremêlés de jolies maisons peintes et de chaumières de troncs d'arbres, étaient dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal , et s'étaien^. pour ainsi dire mis sous la protection d'une forteresse élevée et triangulaire dont la vaste et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore des églises, des bazars et de riches habitations.
Du fer poli ou coloré recouvrait tous ces édifices de diverses formes et grandeurs. Et ce grand ensemble vu d'en haut^ et sous les rayons du soleil, avait de quoi surprendre et éblouir et le Breton qui avait quitté ses bruyères, et le Vendéen son bocage, et le Béarnais ses montagnes, et l'habitant de la Beauce ses éternelles plaines, et le Parisien ses hautes maisons serrées I Aussi, je le répète, à cette vue ce fut du délire. Ecoutons un des soldats de la grande armée, un acteur dans ce giand drame.
Nous nous arrêtâmes , dit M. de Ségur , saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé I comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière ! Nous sentions qu'en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de nos mouvemens étaient historiques.
Sur cet immense et imposant théâtre, nous croyions marcher entourés des acclamations de tous les peuples, fiers d'élever notre siècle reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles ; nous le voyions déjà grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.
llêves , rêves que tout cela I... mais ne montrons pas si vite le revers lugubre de cette belle médaille , pendant qu'elle reluit regardons-la encore.
Napoléon lui-même était accouru ; il s'arrêta... son regard triste et terne depuis quelque temps reprit son feu et ses éclairs ; l'aigle se mit à battre des ailes, à lever la tête, et à ressaisir la foudre et à redire encore , je vaincrai.
Depuis les grands désastres , les maréchaux mécontens s'étaient éloignés de l'empereur , mais à la vue de Moscou prisonnière , à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils oublièrent leurs griefs et se rapprochèrent de Napoléon.
Quand ils vinrent ainsi à lui, comme on revient à la fortune, lui avait déjà un peu perdu de la joie qu'il avait d'abord ressentie; chez lui, les premiers mouvemens étaient courts, il avait trop à penser pour se livrer long-temps à la même sensation ; son premier cri avait été : la voila donc cette ville fameuse I et le second fut : il était temps I
Oh oui , il était temps I
Plus que temps.