LA SAUVER
Quand la prière fut terminée , le prêtre monta les degrés de l'autel et dit : Avant que vous agitiei ici des questions de guerre, avant que vous disiez ici des paroles de sang et de mort, je m'en vais emporter de son tabernacle le Dieu de miséricorde et de paix.
Et il ouvrit le tabernacle, et en ayant retiré le saint ciboire, il bénit la foule et sortit de l'église.
Alors elle devint une salle de conseil, et les voix commencèrent à s'élever et les avis à se croiser, et les motions à se faire. Mais tout ce tumulte cessa ; un grand silence s'établit quand on vit le comte Rostopchin se lever de son siège.
Sa voix grave et forte porta ces paroles dans les parties les plus éloignées de l'assemblée.
« Fidèles et vaillans Russes, enfans de la ville sainte, écoutez-moi : sous cette voûte où le mensonge ne doit jamais parler, je vous dirai toute la vérité, je vous la dirai comme à des hommes de cœur.
L'ennemi est à nos portes, il est si proche que j'ai entendu son cri de joie, quand du haut du Mon! du Salut il a vu les toits de vos demeures à tous, dece.«; maisons où vous êtes nés, où sont vos petits enfans, vos filles, vos femmes et vos mères, Ahl si Je Moloch français met le pied dans ces maisons de famille, elles
seront plus que pillées, elles seront souillées, et celles qui y vivaient... Mais, braves compatriotes, je vous entends frémir , je m'arrête... Quoique Dieu soit sorti d'ici, les murailles de son temple sont encore trop saintes pour que je vous peigne les excès de l'armée qui nous menace ...
Tous savez comme l'héroïsme de nos frères a fait un désert des campagnes qui s'étendent depuis Smolensk jusqu'à nos contrées ; à travers ce pays dévasté par ses mains héroïques et vraiment patriotes, l'ennemi n'a rien trouvé, rien trouvé pour sa nourriture, rien trouvé pour son amour du pillage, rien trouvé pour sa haine... ; aussi il arrive en face de vos murs , affamé et furieux : ce n'est pas seulement de pain et de vin qu'il a faim et soif, il a faim et soif de vengeance.
Loyaux et vaillans Russes, la ville sainte sera-t-elle comme une table somptueusement servie, où nos ennemis viendront s'asseoir, se délasser et se réjouir, en se faisant servir par nos femmes, nos sœurs et nos filles ?. . .
Non, parle Dieu de notre patrie, par saint Alexandre Newsky, par saint Nicolas, par les ossemens de nos pères, par la vie de nos enfans, par notre bienaimé et glorieux empereui', non , Moscou, la cité sacrée, ne sera point à Napoléon comme une salle de banquet, il faut qu'elle lui soit un tombeau. »
Oui, oui, un tombeau I crièrent toutes les voix. f^'V^
Ln tombeau I répétèrent les échos du temple... C'était comme une prophétie sortant des pien-es et des murailles. Après le discoius du gouverneur ce fut un grand enthousiasme ; tout le monde se portait, se pressait à Fentour de lui ; tout le monde lui disait : nous ferons ce que vous ordonnerez de faire pour la patrie, nous vous remettons nos existences et nos fortunes ; parlez , nous jurons d'obéir.
Dieu va recevoir vos sermens, cria le comte, et le prêtre rapportant le saint sacrement, le plaça sur l'autel. A présent, reprit Rostopschin, à présent venez jurer vos sermens ; le Dieu de vérité, le Dieu qui lit dans les cœurs, le Dieu qui récompense la fidélité, le Dieu qui punit le parjure, le voici, venez jurer.
Quand le vent s'élève sur la surface plane de la mer, vous savez comme les vagues s'émeuvent, grossissent, montent et s'agitent ; il en fut de même dans toute cette foule. Après les paroles du comte, il y eut un flux qui poussa tous ces hommes vers l'autel, et c'était chose belle et noble à voir que toutes ces mains étendues vers Dieu ;
Belle et noble chose d'entendre toutes ces voix émues répéter : nous le jugions!
— Vous m'obéirez, cria encore Rostopschin?
— Oui, oui, nous le jurons.
—Si je commande au nom de la patrie de grands sacrifices ?
—Nous les ferons pour elle, nous le jurons.
— S'il faut abandonner vos demeures, emmener vos familles loin de la cité sainte?
— Nous n'hésiterons pas, nous le jurons, nous le jurons.
— Eh bien, que le Dieu qui vient de recevoir vos sermens nous soit en aide, il
nous doit son secours, car nous combattons contre un impie , contre on traître qui a trompé notre glorieux empereur. Une prophétie a dit : Moscou est une ville si sainte que l'impiété y mourra.
Amis j aidons à la prophétie.