LES CIMETIÈRES DE PARIS LE 1*^' ET LE 2 NOVEMBRE
Tl y a dans la religion et les mœurs du peuple des grandes villes, si le peuple des grandes villes a des mœurs et de la religion, im inconcevable mélange de mépris et de respect, d'observance et d'oubli des choses saintes; l'habitude exerce sur lui un
empire que l'ignorance semble fortifier chaque jour davantage. Il a ses pratiques, à lui^ pleines de superstitions et de fausses croyances ; aussi l'église, qui voit les fidèles se presser le dimanche sur les marches de ses portiques , appelle en vain le peuple à ses prières ordinaires ; mais , que le jour de Pâques ou de Noël se lève avec ses pompes et ses solennités , la foule viendra s'agenouiller aux pieds des autels, qu'elle oubliera bientôt pour tout le reste de l'année. Le peuple rejette l'obéissance aui préceptes de l'église comme un asservissement avilissant ou au moins inutile , mais il n'hésite pas à se faire l'esclave volontaire des vieilles coutumes , des superstitieuses traditions : le jour que l'église destine au repos , il le consacre tout entier au pénible travail de la semaine; le lendemain, au contraire, qui devrait le trouver laborieux , il le dépense en folles joies et en débauches ; son jour de repos est un jour de prodigalités et d'inconduite. Mais, au miheu de ces contradictions permanentes avec l'ordre établi par la religion et la morale, si de temps en temps quelques lueurs de foi chrétienne brillent encore , pourquoi faut-il qu'elle se montre aveugle dans ses inspirations, équivoque dans ses actes , inconséquente dans ses démonstrations ? C'est que l'habitude , cette seconde et fLicheuse nature du peuple, conserve toujours sur lui trop d'influence pour ne pas étouffer sous un banal motif les bons sentimens auxquels son ame pourrait s'ouvrir. Le spectacle que présentaient , le 1«' et le 2 novembre, les cimetières de Paris était de nature à faire naître ces réflexions. La foule s'y porte tous les ans à cette époque consacrée par la religion aux piières pour les morts. Mais quelle foule , grand Dieu I la foule qui grossit chaque semaine la population des barrières , foule d'ouvriers qui désertent les atehers pour se divertir , comme ils disent , après avoir employé au travail les heures où l'éghse en deuil rappelle aux vivans que bientôt peut-être elle intercédera pour eux; foule oisive et dissipée , qui ne cherche , dans les monumens funèbres, que la variété des formes et le luxe des souvenirs , qui ne peut comprimer son inconvenante gaîté assez long-temps pour ne pas profaner , par de grossières plaisanteries , 1 asile des regrets et du deuil. Ces jours de tristes et salutaires pensées le peuple les dissipe ainsi en promenades scandaleuses ; les voitures ne sont pas assez nombreuses dans les carrefours pour le conduire à la porte des cimetières , dont quelques cercueils , car la mort ne s'arrête pas, suivent la route à pas lents au milieu d'une cohue et d'une gaîté inaccoutumée. Aux approches de ces lieux passagèrement fréquentés le commerce vient spéculer à son tour , il trafique des couronnes et des bouquets destinés à décorer les tombes, il y a là des souvenirs pour tous les malheurs , des ornemens pour tous les marbres, des fleurs de toutes les formes , de toutes les couleurs, de tous les prix prônées aux passans pour les attirer, étalées pour les tenter, et , au milieu de cette espèce de culte pour les morts , se trouvent tous les divertissemens profanes dont le spectacle appelle d'ordinaire le peuple aux faubourgs ; car , à quelques pas de ces grillages noirs, dont l'étroite enceinte est tout ce qui doit rester des richesses du monde , nous avons entendu de misérables bouffons débiter sur des tréteaux un flux de sales paroles. Oh I les cimetières , ces jours-là , sont hideux à visiter î La terre des morts commande le respect, leur silencieuse demeure veut la solitude
et la paix. A la porte de cette ville souterraine où toutes les ambitions sont venues s'éteindre, où la mort a glacé les plus ardentes passions, où les hommes attendent dans leur poussière le moment solennel de revêtir à tous les yeux l'immortalité du bonheur ou du désespoir, les divertissemens, les joies profanes devraient s'arrêter, toutes les voix devraient se taire. Aussi, dans cette loule poussée par l'habitude , et qui croit peut-être remplir un devoir , le cœur se serre-t-il de rencontrer quelques âmes pieuses qui ont choisi ce jour de saint pèlerinage pour venir épancher sur les tombes de douloureux regrets ; on gémit de voir des femmes agenouillées , dont la prière est forcément distraite par un bruit importun. Oh I qu'ils comprennent bien la gravité de ce lieu saint les fidèles qui viennent se ressouvenir et pleurer devant les croix de pierre , qui , le rameau à la main , viennent répandre , une fois encore , l'eau sainte sur la terre des morts. Mais on voudrait voir leur douleur choisir un autre moment pour s'exprimer devant Dieu. Vous qui trouvez un enseignement de plus dans les feuilles que l'automne chasse sous vos pas, vous qui éprouvez une douloureuse consolation à prier sur les tombes, si vous aimez à venir y méditer, que ce soit dans des jours de paix et de solitude , alors que de bruyans plaisirs retiennent la foule ailleurs ; choisissez les heures matinales , car les regrets et le chagrin affectionnent trop e silence et le mystère pour que le bruit puisse jamais leur convenir ; si des pleurs mouillent vos yeux quand vous foulez la terre consacrée par la mort , que vos larmes coulent sous un voile de deuil et ne viennent pas s'offrir en spectacle à de curieuses insensibilités! La religion du peuple des grandes villes, la voilà, telle que l'ignorance et l'habitude l'ont faite , telle qu'elle demeurera jusqu'à ce qu'une instruction, dirigée vers un but élevé, lui donne le discernement de ce qu'il doit respecter ici-bas. A. Duplessï.