HISTOIRE, MONUMENTS, MOEURS, STATISTIQUE
Par Achille Allier ; gravé et lithographie sous la direction de M. Aimé Chenavard , d'après les dessins et documens de M. Dufour, par une société d'artistes (l).
Vous avez ouï de la bouche édentée de votre vieille bonne ou de votre mère nourrice ou de la nourrice octogénaire de votre mère , alors qu'elle vous disait devant la bûche de IXcël, votre morale en action, prélude à vos prières bégayées, vous avez oui l'histoire du seigneur châtelain sortant de son tombeau et apparaissant à ses descendans assemblés et aux descendans assemblés de ses serviteurs , et leur disant d'une voix solennelle et sépulcrale : « Vous avez rasé mes bois si riches de grands arbres, de chênes sé- « culaires, si beaux d'ombre et de solitude, qui s'étendaient au loin et déployaient leur » cime comme une mer agitée autour de ma chàtellenic ; ils avaient une journée de tour ^> sous mon aïeul, et je les avais agrandis d'une demi-journée encore. Vous avez rétréci sur 3> toutes ses faces l'antique et sauvage forêt de mes ancêtres qui sont les vôtres , et vous i> l'avez sillonnée de profanes sentiers ; et lorsque j'y vais errer la nuit avec mon linceul V de mort, j'y vois toujours devant et derrière moi, sur ma gauche et sur ma droite, 3> l'horizon céleste d'où se détachent les toits habités sur l'horizon terrestre. Et si je sors >j de ma tombe à minuit, j'ai achevé de parcourir ma forêt quand l'aube renaissante efi> face les plis de mon blanc linceul , qui se dessinent si purs sur un fond de nuit. Et la ■» forêt de nos pères , ma vieille forêt > vous eussiez , pour en faire le tour , marché trois » jours et trois nuits ! Et vous en avez taillé les dolmens et les pierres levées pour bâtir w ce que vous nommez une usine. Et la salle des gardes de mon vieux castel , et notre » grand salon de famille , et jusqu'à la chapelle sainte où vint officier à mon mariage mon i* grand oncle l'archefêque , tout cela est converti en ateliers de votre fabrique , et vous » avez pris pour vous les chambres réservées aux hôtes. Et mes fossés vous les avez dcs- » séchés , mes tourelles vous les avez abattues pour en vendre les pierres , et ma herse )) vous l'avez laissé voler et vendre au poids du fer ! Et mes landes , rosées de bruyère , » vous les avez défrichées , et voilà que vous voulez faire du cimetière béni , où reposent i> vos aïeux, un champ profane pour alimenter vos fabriques ! Et j'ai senti ce soir l'im- » pitoyable socque industriel de votre siècle de fer grincer sur mes os blanchis 1... »
A ces dernières paroles, prononcées d'un son de voix caverneux par la vieille conteuse , vous avez pâli d'effroi , vous vous êtes serrés contre elle , et sa grande main ridée a pris votre petite main fraîche pour vous signer... Et vous avez fait sur cette histoire bien des réflexions , et vous ne l'oublierez de votre vie , dans vos jours de dégoût du présent, de sinistres prévisions sur l'avenir.
lié bien ! ne vous semble-t-il pas voir aujourd'hui se lever l'une après l'autre dans la
(1) A Paris, chez Susijc, place delà Bourse; à Moulins, chez Desrosiers, imprimeur.
personne de leurs ducs el seigneurs châtelains, toutes nos vieilles provinces, tous nos anciens châteaux pour nous faire la solennelle description de leurs châteaux , de leurs forêts, de leurs champs, et jusque de leurs meubles, costumes et joyaux? Et n'apportez-vous pas une religieuse et filiale attention aux récits que vous disent vos pères , aux réflexions qu'ils vous font , et à tous les minutieux détails dont ils se plaisent à charger leurs tableaux si colorés et si pleins de charme?... Oh ! malheur à l'homme qui n'a ni attendrissement ni larmes, ni enthousiasme ni regrets, ni respect et vénération pour les choses et les hommes passés ! Malheur à lui , car il ne comprend pas , il ne peut comprendre le passe, et le passé renferme la leçon de l'avenir, et celui-là est stupide ou hypocrite qui se dit un homme d'avenir, et n'a que dédain et indifférence pour le passé! C'est de lui que Jésus-Christ a dit : c Defiez-vous des novateurs ! » Et nous qui voulons, nous qui proclamons le progrès par le christianisme , nous écoutons religieusement et avec un saint recueillement et avec un allendrissement de fils en présence de leur père sorti de la tombe, la voix du passé pour apprendre l'avenir.
INous ne saurions donc trop sincèrement applaudir aux historiens , aux artistes et aut antiquaires dont les travaux , dans toutes les parties du monde , mais surtout en France, reconstruisent le monument du passé avec ses débris épars et ensevelis par le flot impie et dévastateur du dix-huitième siècle.
La plus magnifique, et , autant que nous en pouvons juger par la lecture des neuf premières livraisons, une des plus complètes et des plus savantes et intelligentes publications dans ce genre, est V Ancien Bourbonnais , par M. Achille Allier. On conçoit que nous devons attcmlre la publication de l'œuvre entière pour en faire la critique sérieuse et détaillée qu'il mérite. Mais, nous pouvons le dire sans crainte dès aujourd'hui, ce grand ouvrage est digne de figurer dans les plus riches bibliothèques de savants , historiens , antiquaires ou artistes. La typographie en est très belle, et les gravures et lithographies en sont dues au talent de nos meilleurs artistes. IS'ousy remarquons notamment d'admirables copies lithographiées d'anciens portraits, par M. Gigoux , et des vignettes sur bois ornées par M. Chenavard, dont le goîit exquis et la science exercée ont eu tant d'influence sur le progrès des décorateurs et ornementistes ou ornemanistes. M.Chenavanl, M. Achille Allier et M. Gigoux : voilà les noms qui se lisent le mieux sur le fronton du monument élevé à V Ancien Bourbonnais.
galerie bretonne , ou moeurs , usages et costumes des bretons de
l'armorique ,
Dessinée par feuO. Perrin, du Finistère, et gravée sur acier par Réveil (l).
Il est des hommes qui. comme la loi-tuc, portent avec eux leur toit natal, et comme elle aussi n'en sortent leur tète que pour la rentrer au moindre bruit, à la première goutte dd ])luie qui les vient mouiller, au premier souille de vent qui leur jette un grain de sable. Ces hommes-là cependant font quelquefois des émigrations lointaines , des voyages de longue durée; mais soyez sûr qu'ils chemineront toujours le long des fossés, au fond des ravins, ou parmi les hommes individuels comme eux, et comme eux impatiens des bruits du monde, des froissemens sociaux, des convulsions politiques. Ce n'est pas qu'ils man-' quent d'ambition, décourage, d'audace, aventureuse et téméraire même quelquefois; ce n'est pas non plus de leur part égoïsme et indifi'érence pour les destinées du monde, mais
(i) Pesron, libraire-éditeur, rue Pavée-Saint-André-des-Arls«
SI leur faut toujours le toit de l'individualité pour abriter leur épiderme morale contre !es agacemens ou les chocs moraux de la vie sociale.
Tel fut le caractère de notre compatriote Olivier Perrin , artiste flamand, né sur le sol Lreton, épanoui au soleil breton, sous la brise de mers armoricaines dont le souffle, au moment où j'écris ceci, fait ondoyer l'herbe d'automne sur sa tombe. Pourquoi M. Perrin iîls, qui vient nous transmettre avec ses notes explicatives, l'œuvre attachante et si pleine %\e charme qui occupa les dernières années de son père, a doté le Finistère de celte illustration, je ne saurais vous le dire. Serait-ce que M. Perrin fils, émigré trop jeune de la Bretagne, en a oublié la géographie ? ou bien n'est-ce pas plutôt un hommag-c rendu au département qui recueillit et vit grandir le talent d'Olivier Perrin?
Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai toujours vu la petite villette de Rostrenendansle département des Côtes du nord. Donc, et pour n'induire personne en erreur sur cette importante cité, je dirai qu'Olivier Perrin naquit en l'année 1761, à Rostrenen, département des Côtes du nord, de l'ancienne province duché de Bretagne, et au centre du pays des Bretons hreionnants , lequel comprend le Finistère, le Morbihan et la majeure partie des Côtes du nord. Un goût ardent, une surprenante facilité pour le dessin, manifestèrent de bonne heure la vocation du jeune artiste, et ses parens l'envoyèrent étudier à Tacadémie, que Rennes, alors capitale de notre Bretagne, devait à la haute intelligence et à la munificence éclairée de ses états. Mais il perdit bientôt son père, et obligé de revenir dans sa ville natale pour diminuer les charges d'une mère pauvre, il dut à la protection de la duchesse d'Elbeuf, à qui appartenait alors la seigneurie de Rostrenen, des protections à Paris, celle de Millin entre autres, qui lui valut une pension de 1,200 francs du duc de Charost. Admis chez Doyen, il y avait fait déjà de grands progrès, quand le flot révolutionnaire vint creuser le sol soui ses pieds, et le réduisit à faire de petits ouvrages d'industrie pour gagner sa vie à Paris. C'est ainsi qu'il travailla en compagnie avec son compatriote, M. Alexandre Duval, à la galerie de l'assemblée nationale de Massard. Mais il n'était pas homme à vivre long-temps au milieu de l'abattis révolutionnaire. Froissé bientôt et désenchanté par toutes ces vicissitudes que subit et fait subir à tout ce qui l'entoure un gouvernement naissant qui se fonde sur une base opposée à celle du gouvernement écroulé, Perrin n'avait ni la résignation chrétienne-républicaine, ni le stoïcisme républicain nécessaires pour se conserver pur et se tenir ferme sur ce terrein mouvant : il rentra sa tête sous son toit breton qu'il traînait encore avec lui, et rentra son toit breton sous son ciel armoricain. Olivier Perrin est mort il y a quelques années, professeur de dessin à Quimper.
Mais cet artiste ne tombera pas dans l'oubli avec la galerie de Massard : Perrin a laissé en mourant son œuvre bretonne aux artistes et aux savans du monde entier, et en particulier à tentes les bibliothèques, petites et grandes, de la Bretagne.
Et cette œuvre, c'est le travail doucement, amoureusement, et religieusement exécuté pendant toute la seconde partie de sa vie. Perrin avait abandonné Paris au moment oii le fleuve tempestueux de la civilisation y débordait de toutes paris, balayant tous les monumens et toutes les grandes figures anciennes, effaçant tous les noms, toutes les inscriptions, tous les traits de physionomie, faussant ou ternissant toute la couleur des générations et des temps passés. Ilélas! si proi'ondément, si sincèrement, si naïvement progressif que soit un homme, si jeune que soit cet homme, si étranger même qu'on le suppose aux principes et au dogme d'une religion qui seule ne s'use pas et embaume dans leur linceul tous les siècles morts ; pour peu qu'il ait d'imagination, et toutes faibles que puissent être les racines d'afteclions poussées dans son cœur ouvert aux émotions neuves, palpitant de patriotisme et de dévoùment social, il éprouvera toujours le frisson en voyant crouler, il versera toujours des larmes en voyant détraire, il sentira toujours saigner son cœur eu voyant profaner le passé I
Perrin donc, disais-je, pressentit dès-lors, et une fois rentré en Bretagne, que sa vieille Arraorique aussi, menacée et par les eavahissemens progressifs naturels, et par les débor-
deiîieus déplorables de la civilisatioD, devait bientôt perdre sa couleur et sa physionomie. Kt dès-lors tous les moniens de loisir que lui laissaient des occupations obligées furent consacrés à l'histoire pittoresque des Armoricains, ou plutôt à la peinture de leurs mœurs, usages, costumes et de leur physionomie physique et morale.
Et c'est cet ouvrage que publie aujourd'hui son fils en y ajoutant des notes explicatives assez étendues.
Di\ huit livraisons, formant la première: moitié de la galerie, ont déjà paru, et j'attendrai la publication des dernières pour suivre et examiner en délail l'œuvre d'Olivier Perrin. Je dois dire cependant que les trente-six planches parues m'ont séduit, attaché profondément, et sont autant de petits tableaux de mœurs supérieurement composés, d'un caractère remarquable et d'une vérité admirable, d'une fidélité religieuse. La gravure au trait est de 31. Réveil , c'est dire qu'elle est pure, facile et correcte. J'aurais préféré uu autre système que celui de la gravure au trait, mais les dessins de Perrin sont encore pleins d'intérêt et de caractère avec les lignes froides, pâles et monotones du burin geo' métrique... Quel charme, quel intérêt je trouverai à étudier avec Perrin, à vous raconter avec lui le paysan breton bretonnanl, depuis son berceau jusqu'à sa tombe !
GRAVURES ET LITHOGRAPHIES NOUVl-LLES.
La Sainte Anitlie, d'après M. Delaroche, ne paraîtra pas encore cette année. L'artiste, M. l\iercury, apporte à cette gravure un soin si minutieux, et la veut achever avec une si grande perfection, que l'éditeur, Ritfner, n'ose encore en annoncer la publication pour le commencement de 1836. On n'a pas attendu moins long-temps les Moissonneurs, gravés par le même artiste, d'après îe tableau de Léopold Robert, et les bonnes épreuves des Moissonneurs valent aujourd'hui quatre-vingts et cent francs. MM. Rittner et Goupil ne craignent pas d'être oubliés par les amateurs.
La Socit.'é de ta Jeune France va publier, dans les derniers jours de novembre , deux magnifiques gravures à l'aquatinte, par Sixdeniers : Jésus-Ciirist docteur et Jesus-Ciirist