‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 122 sur 129 · CAUSERIES · texte numérisé non relu

CAUSERIES

Nous avons pris l'engag^emcnt de raconter dans nos causeries ce qui parvenait à notre connaissance dans la quinzaine ccoulcc ; aujourd'hui pour tenir notre promesse, nous éprouvons un certain embarras ; car il faut en quelque sorte nous louer nous-mêmes. . . Pour être vrais, il nous faut dire que depuis plusieurs semaines nous recevons de partout les félicitations les plus flatteuses sur ralliauce de la Revue Catholique avec VEcho de la Jeune France. Nous faisons mention de ces louanges, non-seulement par reconnaissance envers les personnes qui nous les donnent, mais parce que nous sommes bien aise de dire qu'elles seront pour nous une nouvelle excitation à redoubler de zèle et d'efforts pour remplir l'attente de nos fidèles amis.

Ce grand enfant qui a besoin que des événemens extraordinaires viennent l'amuser , LK PURLic , est mécontent; il accuse le régulateur des choses humaines de s'endormir, et de ne plus lui donner de ces grandes perturbations , de ces immenses bouleversemens qui remuent le monde, qui sapent les fondemens de la société, mais qui l'amusent, quand , chaque matin, il en lit le récit dans ses journaux ; notre calme plat l'ennuie ; cet ennui, j'en ferais un tort à ceux qui s'en plaignent, si c'était vraiment du calme; mais qu'on ne s'y trompe pas : ce qui endort aujourd'hui notre société, ce n'est point la paix d'une conscience pure , c'est de V apathie , de l'apathie toute pure ou plutôt toute impure.

Je pardonne qu'on s'ennuie de ce calme là; pour leurs malades, les médecins aiment mieuxles vives douleurs que la gangrène. La gao^icue ne l'ail pas souftVir, mais elle lue.

La société ne crie plus , ne saigne plus ; est-elle guérie pour cela ? Non ; elle a la gangrène ; c'est là son mieux !

Pour se consoler de cet état , il lui faut bien s'occuper de quelque chose , et elle a jeté les yeux sur les beaux-arts; aussi elle commence à les comprendre un peu : aujourd'hui , en France , on ne veut plus de ce hideux pittoresque à DEUX SOLS, qui s'en allait corrompant le goût (heureux quand il ne corrompait que cela) de tout le pays , et de la capitale et de la province , et des villes et des campagnes , et des enfans et des ouvriers , et des pauvres et des riches ; le règne de ce pittoresque de seconde main , on n'en veut plus, et, depuis notre dernier numéro, nous avons eu la preuve que ces compositions informes n'affluaient plus maintenant qu'aux étalages des ponts ; on les renvoie là , comme choses qui ne sont pas dignes d'être gardées au logis.

Le bon goût en étant venu là , il ne faut pas qu'il s'arrête en si beau chemin ; ce n'est pas assez d'ôter de dessous les yeux du public de vilaines et grossières images , il faut lui en donner de bonnes et de belles. On y pense.

En attendant que l'on nous vende les portraits de quelques contemporains qui aient illustré ou bien servi leur pays , on vend dans les rues celui de Lacenaire , cet homme en qui s'est vraiment incarné l'esprit du moment.

Cet homme, adepte du dogme de la nécessité , qui, pour se conformer à tout ce que prescrit cette doctrine qu'un ministre n'a pas rougi de professer à la tribune , est venu de crime en crime jusqu'à l'échafaud.

Cet homme a beaucoup occupé l'esprit du public depuis quinze jours , et la société s'est prise à avoir peur, quand elle a vu qu'avec ses principes actuels elle était exposée à avoir au milieu d'elle des assassins en beaux habits , des meurtriers qui vont s'asseoir aux premières loges de nos spectacles, cl là applaudir à de spirituelles pointes de vaudevilles avec des mains qui ont des taches de sang sous leurs gants glacés ! Si la société a peur de ces assassins parfumés , il faut qu'elle renonce au dogme de la nécessité. Lacenaire avait dit : il y a des hommes riches; je me sens autant de capacité, autant de mérite due ces hommes; il y a iic'ccîsitt pour moi d'être aussi riche qu'eux, car j'ai jutant de désirs à satisfaire que ces heureux du monde...... mais je n'ai pas d'argent

pour payer mes plaisirs \ il y a nécessité que je m'en procure : un faux , un meurtre , peuvent m'en donner plus promplement que des spéculations lentes et incertaines. L'homme ayant peu de jours à vivre, il y a nécessité ^owv lui de recourir aux moyens les plus prompts : donc je tue avec le poison ou je frappe avec le poi{;nard pour cire heureux plus vite.

Vous qui avez tout voulu excuser en invoquant la divinité des fatalistes , la nécessité , qu'avez-vous à dire à Lacenaire quand il invoque le même dieu que vous? Et puis, avant d'en finir avec les pensées qu'a fait naître Lacenaire aux assises , je demanderai si cet homme n'est pas le type de toute une portion de la population de Paris ? Population qui agrandi, qni vit et qui meurt sans une pensée sociale, et qui, lorsqu'on l'interroge sur ses croyances, répond comme Lacenaire : Je n' ai jamais eu le temps de m' oc-cuper de ce qu^il y avait de Vautre côté de la tombe !

Dans les dernières quinzaines, comme pour faire .compensation avec les désespérantes doctrines de la nécessité , le projet d'élever contre l'encyclopédie du philcsophisme une encyclopédie chrétienne, a fait de grands pas; les salons où l'on s'occupe de choses graves ont eu des réunions d'hommes de lettres, où des articles marquans ont été lus. Nous citerons entre autres le mot adultère , liailé par M. l'abbé Yitlal ; armée ^ par le maréchal Bourmont ; acteur, par M. Laforest; Alger, par M. Merle; agioteur , par M. J. Janin ; Amortissement, par M. de Coux ; Adam de la halle, (le Bossu d'Arras), par M. P. Paris; amowr, par M. Maximilien Raoul; adieu, par M. Walsh ; Agnès de Méranie , par M. d'Arlincourt; abrogation, par M. Teste. Tous ces articles nourris de savoir, nous voudrions pouvoir les mettre en regard des mêmes mots traites dans le Dictionnaire de la Conversation ; on verrait le bien que produit l'unilé de vues et de croyances partout où elle se montre. Certes, dans le Dictionnaire de la Conversation , il y a beaucoup d'articles très-spirituels, mais il leur manque une pensée-mère, une pensée fondamentale : l'unité ne s'est pas trouvée là. C'est un faisceau mal lié qui se détache et qui tombe ; cest une autre Babel des sciences et de la raison humaine.

Pour tirer le beau monde de son indifférence, un nouvel ouvrage du vicomte d'Arlincourt a paru ces jours derniers, le double règne. Comme ses devanciers, ce livre a un grand succès; et ne croyez pas que son titre et les allusions qu'il promet soient les principales causes du bruit que produit ce roman historique. Non; ici il y a bien une autre magie que celle du frontispice; chaque page du Double règne a son intérêt bien marqué,

sa couleur bien vraie, et son cachet des temps passés bien conservé On assure que

quinze cents exemplaires ont été enlevés en un jour! C'est vraiment fabuleux !

Les mémoires sur la restauration , par M"™^ la duchesse d' Abrantès , une nouvelle édition du Gouvernement de juillet , le Livre mystique de M. de Balzac, les Chants du crépuscule, de M. Victor Hugo, font le passe-temps du salon, en attendant le Chemin de traverse de notre tant spirituel Jules Janin. Nous rendrons compte de ces ouvrages dans un de nos prochains numéros.

Une de ces illustrations dont le pays est fier , un de ces hommes que la France montre avec sécurité et orgueil à ses amis et à ses ennemis , un homme que !es empereurs et les rois ont honoré, Berryer , après une absence de plusieurs mois, est de retour parmi nous. Aujourd'hui, il défend devant les assises de Rouen un homme que l'injustice et la malveillance accusent de complicité dans des incendies.

Tout voyageur qui sait observer et qui arrive de loin est intéressant et bon à entendre ; mais figurez-vous Berryer, avec son ame et sa chaleur de parole , racontant tout ce qu'il a vu , tout ce qu'il a entendu , tout ce qu'il a admiré dans son voyage !

Le monde des cafés parle beaucoup d'une m;t stification que le malin Charivari aurait faite à messieurs les censeurs. Comme la loi le veut , le spirituel petit journal aurait porté à /<7«r^ intelligences, aurait soumis à leur examen ombrageux le dessin que le Charivari devait pnblier le lendemain.

472 LA JEUNE FRANCE, etc.

C'était une vue du fameux château du comte Figier, un aspect de la façade de Grand- F'eau. Rien de plus exact que ce dessin : quelques personnages un peu gais se promènent dans \a cour. Tout cela parut fort innocent aux illustres censeurs ; aussi ils donnèrent leur permis de publier sans se faire tirer l'oreille.

Muni de son permis ^ le Charivari a publié son dessin , et tous ses abonnés ont eu le plaisir de voir la noble habitation de ]\I. le comte Vigier. Le lendemain , les trois hommes d'état du Charivari annonçaient à leurs lecteurs que s'ils n'avaient mis la vue de Grand-Veau devant une lumière, ils n'avaient vu que très-incomplétement le dessin qu'ils avaient fait faire pour le public... A peine cet avis a été donné et lu , voilà bien des bougies, bien des chandelles qui s'allument, et les lecteurs du Charivari de regarder et de voir en transparent tout ce qui s'est montré aux fenêtres de Grand- Veau, tout ce que je ne puis pas redire....

Depuis celte mystification, la mélancolie est parmi les censeurs ; un appareil inquisitorial vient d'être établi dans leur salle de conseil, et dorénavant, avant de donner un permis, ils interrogeront les entrailles du papier.

Dans le monde élégant on a beaucoup applaudi ces semaines passées, à une femme à la lois poêle et musicienne, et dont la voix mélodieuse mérite d'èlrc rappelée par tous les échos. Redisons tout le plaisir que l'on a eu à entendre la Messagère^ charmante romance de madame M" , et nous répéterons ce relrain :

Pars, charmante hirondèle.

Et dis à nos amours, Qu'ici Ton est hdcle Kl qu'on attend loujourj.

Un autre poète, M. Boulet de Boisrenauld , aurait droit par son talent a être cité par nous, dans cette rapide revue, son Farniente prouve qu'il fait bien, quand il croit se laisser aller te ne rien faire. Ses poésies ont ce qui fait aimer un livre. Elles ont celte vie que donne l'anie, et l'élévation du cœur.

Pendant que l'on chantait ici des romances, à 3Iarseille, la population chrétienne chantait des Te Deum pour remercier Dieu de la cessation du choléra, et des requiem pour tous ceux qui ont succombé à la terrible maladie.

Ainsi va toujours le monde, chants profanes d'un côté, chants sacrés de l'autre.

A Metz, lésâmes chrétiennes s'occupaient et s'occupent encore de secourir d'honorables misères. Une loterie de bienfaisance fait en ce moment travailler de nobles mains. Les veillées des salons deviennent profitables à ceux que les révolutions ont rendus indigens. Nous ne pouvons pas tout dire, mais nous savons seulement que tous les lots n'ont pas été faits en France.

Vicomte WALSH.

PARIS. — IMPRIMERIE DE BIsTIIÏNE ET PLON , RUE DE VAUGIRARD, 56.

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Omoul dejL

L'ECHO

DE

L'Echo de la Jeune France parait en 2 éditions, 1° une édition de luxe, avec gravures, les 1*^ et 15 de chaque mois, prix : 13 Ir. 60 c. par an; 2° une édition mensuelle, le 5 de chaque mois, prix, par an, 7 fr. 50 c. — On souscrit, à Paris, rue Ménars, 5 , dans les bureaux des postes, des messageries, et chez tous les libraires. (Les lettres non-alVranchics sont refusées.)

SOMMAIRE

I. SOUVENIRS DE l' ANNEE. — Troisième année de VÉclio de la Jeune France, par /..-. — IL VAIIIÉTÉS- MÉLANGES. — Un Muséc , par M. de Puilntsc/tie. — De la manie d'être Napoléon, étude de mœurs, par M. Francis ISettement. — Leitre sur la Bédouine de M. Poujoulat , par M. Léon Siboiir. — Il Yivere , par 3/. Gustave de Romand. — Observations sur une brochure de M. de Malartic sur les communes, par M. Odolant- Desnos. — Livres d'étrennes, par M. D. A. D. — Keepsakes , par M. Max. Raoul. — III. INDUSTRIE. -— IVevue des meubles d'étrennes, par M. Odolant- Desnos. — Théâtres, par M. *". — IV. LITTÉRATURE. — L'année qui finit et l'année qui commence, par M, le vicomte Walsli. — Table des matières.

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