TROISIEME A^^ÉE DE L'ÉCHO DE LA JEUXE 1 RAXCE
Quand vient le moment où", tantôt entourée d'une glorieuse auréole , tantôt chargée de misérables souve.iirs, l'année court se précipiter tout entière dans le passé , quiconque a une pensée, quiconque s'est marqué un but dans la vie se trouve comme invinciJDlement amené à reporter ses regards en arrière , pour se demander compte des jours qui viennent de s'écouler.
Aussi voulons-nous remplir aujourd'hui, au nom de VÉcho de la Jeune France, cette tâche qui appartient ù toute intelligence , accomplir ce devoir que nul ne doit plus sévèrement observer que le journal, cette intelligence collective, qui
iiditiçn dç luvç, «^ Tomç ui , 3* mncc^'^l^ dccmi^rc 1§55, — N"» 19,
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s'est donné mission d'enseigner et d'instruire , et sur laquelle doit ainsi s'amasser une grave et importante responsabilité.
Et d'abord pourquoi ne rappellerions-nous pas sans plus tarder la belle et utile conquête qu'a pu faire dans ces derniers lemps la direction de notre journal : on disait parfois que, jeunes lioinmes que nous étions, nous avions souvent le langage trop haut et trop ferme peut-être ; qu'à tort nous scmblions remuer sans crainte les plus hautes questions sociales. Depuis long-temps déjà nous aurions pu répondre que des hommes d'élite encourageaient nos travaux ; qu'on avait pu rencontrer dans nos colonnes les noms des Berryer. des Chateaubriand, des Hennequin , et des Lamartine ; nous aurions ])U répondre que l'écrivain qui a commencé l'économie politique du XIX*^ siècle, M. de Coux , nous envoyait ses fécondes et judicieuses pensées, et qu'enfin ce n'était pas non plus un nouveau venu dans la lutte, cet homme de bien si éclairé, qui se chargeait d'apprendre à nos amis les moyens de cicatriser la plaie hideuse du paupérisme ; depuis longtemps déjà nous aurions pu répondre toutes ces choses, mais voici maintenant qu'à aucun titre, sans nul doute, les reproches que nous avons rappelés ne peuvent plus nous être adressés, \oici que nous avons placé à notre tète , pour nous diriger chaque jour, pour nous surveiller incessamment , un vétéran des combats de la pensée , un honimt qui en traversant nos orages politiques , a su y trouver l'expérience sans y laisser la jeunesse de sa pensée , un de ces hommes qui ont compris que dans notre époque raisonneuse , pour la défense de la bonne cause, il fallait saisir la plume comme leurs pères saisissaient leur épée , un de ces hommes que tous les partis honorent et qu'ils aiment ; nous avons placé à notre tête le vicomte Walsh ; et nous dirions que déjà on a vu sous sa direction se ranimer notre zlle, nos travaux prendre un nouvel Cssor: qu'avec lui déjà Y Écho de la Jeune France s^est créé un passé qui garantit son nouvel avenir ; nous le dirions s'il ne fallait pas revenir sur nos pas pour tracer plus nettement l'histoire de toute cette année qui va finir.
Tout à l'heure nous avons nommé M. de Coux : c'est par lui qu'il nous faut commencer notre compte-rendu , par lui qui est venu apporter dans nos colonnes une science qui n'y avait pas encore pris place. L'économie politique, la science de la richesse et de l'industrie, est, comme chacun sait, une création du XyiIP siècle , mais une création qu'on nous avait léguée incomplète , sans vitalité , sans chaleur , sans ame ; et comment en effet les hommes de cette époque auraient-ils pu spiritualiser , pour ainsi dire , une œuvre qu'ils commençaient , eux , qui loin de là, s'efforçaient d'eft'acer sur tout ce qu'ils touchaient toute empreinte sacrée et sainte qu'avait pu y marquer profondément le passé , qui voulaient matérialiser la philosophie comme la littérature, l'histoire comme la science. M. de Coux, hàtons-nous de le dire, a senti qu'il fallait animer par le catholicisme ce cadavre, cette statue que nos premiers économistes avaient essayé de construire sans détacher un seul rayon du ciel ; sousTinQucnce de cette haute inspiration , il distingue réconomie sociale et l'économie politique. L'économie sociale est la science des lois générales qui président à la formation de la richesse et de ses élémens intimes; elle dépend du principe vital de la socia-
bilité humaine; elle est humanitaire; elle est de tous les temps, de tous les lieux , comme les lois sociales , comme les conditions nécessaires de l'existence des peuples. L'économie politique , au contraire , étudie la richesse dans ses détails seulement ; elle ne peut que féconder le principe de la vie d'un peuple , que mettre en mouvement les élémens qu'indique et qu'exige l'économie sociale ; elle est en un mot à cette dernière ce que peuvent être à l'existence d'une nation la constitution écrite où l'organisation administrative.
Or, maintenant, quelle est la meilleure base, quel est le principe le plus actif de l'économie sociale ? La formation de la richesse ne dépend-elle pas de la science, et les progrès de la science ne dépendent-ils pas de la vérité des croyances? Voyez comme les cultes antiques, avec leurs idées erronées sur le ciel, sur la terre, arrêtent et étouft'ent la science ; et voyez au contraire comme chez les nations modernes, éclairées par le catholicisme, la science peut se mouvoir avec indépendance dans sa sphère, examiner les cieux, fouiller la terre, voguer sur les mers ; et voyez comme à la suite de la science, faite libre ])arla religion, l'industrie s'avance toujours conquérante et toujours progressive. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'au lieu de la cupidité, ce vice de l'égoïsme humain qui dénature les relations des hommes, qui rend le maître ennemi de l'ouvrier, et l'ouvrier ennemi du maître, le catholicisme fait dominer sur l'industrie , sur la formation et le mouvement de la richesse, l'esprit de sacrifice, cette vertu divine que la religion sainte a révélée aux hommes ; et l'esprit de sacrifice en inspirant aux deux camps de mutuelles condescendances, l'esprit de sacrifice peut seul terminer par unepaix laborieuse et féconde cette scission qu'ont dii produire entre le riche et le prolétaire, entre ceux qui travaillent et ceux qui possèdent, les idées matérialistes de l'économie politique du xviii* siècle.
Ajoutons, qu'en même temps qu'il développait dans VÉcho de la Jeune France cette belle économie sociale fondée sur le christianisme, M. de Coux nous traçait aussi l'histoire des services qu'a rendus le prêtre à la liberté civile. L'esclavage n'était-t-il pas l'aumône nécessaire du païen à ses pauvres ? Pour qu'il en fiit autrement il fallait que la charité nous descendît du ciel ; et qu'aurait pu faire cette grande pensée du christianisme si le prêtre ne se fût pas trouvé là pour l'organiser, s'il ne fût pas venu se placer comme intermédiaire entre le pauvre et le riche ; si bien que cent trente-huit ans après la naissance du christianisme et de la charité, un empereur romain refuse au maître le droit de vie et de mort qui lui était donné sur l'esclave ; si bien, que dans un avenir plus éloigné, le servage viendra se placer comme une transition nécessaire entre l'esclavage et la liberté ; si bien enfin qu'un jour, par l'influence modératrice du christianisme , la hberté civile sera venue à l'homme sans périls et sans secousses...
Mais ne nous laissons pas entraîner plus long-temps dans une incomplète esquisse de ces belles théories de M. de Coux ; d'autres travaux nous appellent : auprès de l'économie sociale et politique, ont continué à venir se placer, l'histoire, la politique, la littérature, les beaux arts ayec leurs sévères enseignemens et leurs séduisantes imaginations.
Pour nous occuper de la philosophie de l'histoire, cette science <ji\i s'est x^
trouvée à cent ans de distance dans la tombe de Yico, pouvions-nous mieux faire que de parler de M. Ballanche, harmonieux écrivain qui a tracé de brillans systèmes sous la dictée des idées chrétiennes, qui ne va pas chercher, lui, ailleurs que dans le christianisme l'explication de l'homme, de l'histoire et du monde : une notice sur les œuvres de M . Ballanche a paru vers le commencement de l'année dans Y Echo de la Jeune France , un studieux critique l'a suivi, retrouvant peu à peu dans le dogme chrétien le symbole vivant des sociétés humaines. Aux nations comme à l'iiomme, il appartient de se réhabiliter par l'épreuve, de grandir par l'expiation : belle et puissante pensée, qui certes répand de vives lueurs sur l'histoire avec son mélange de bien et de mal, de vice et de vertu , de gloire et de revers; et qui nous montre d'ailleurs l'espérance planant sur ces grandes calamités qui affligent les peuples , comme on la voit s'asseoir sur les tombes que le christianisme a consacrées I
Sans nous associer pourtant à tous les systèmes de M. Ballanche, nous devons dire ici que c'est en les envisageant de ces points de vue c{u'il indique, que nous avons écrit de temps à autre le récit des faits contemporains, et que par fois nous avons fait quelques rapides excursions dans notre histoire : comme lui, nous nous sommes gardés d'avoir sur l'avenir de notre pays de tristes pressentimens ; loin de là, dans le souvenir des épreuves qu'avait déjà traversées notre nation, nous avons puisé cette confiance que le christianisme et le principe monarchique avaient placé en elle une existence assez robuste pour qu'elle pût surmonter tous les obstacles, s'avancer toujours vers de brillantes destinées, et seulement, sur ces destinées, nous avons montré, nous, des pensées arrêtées, et non indécises. Il y a dans le passé de la France trop de gloire et de prospérité, trop d'énergie et trop de grandeur pour qu'il n'y faille pas aller rechercher quelques-unes des conditions vitales de son avenir.
Telles ont été nos pensées sur la politique et sur l'histoire : et qu'est-il besoin maintenant que nous songions à rappeler ces pages , où de spirituels critiques nous ont développé la vie et les ouvrages de nos écrivains et de nos poètes, ces pages ou s'est montrée décrite par une plume scintillante l'existence aventureuse et poétique de Chateaubriand, ces pages dans lesquelles est venue s'empreindre la sombre poésie d'Antony Deschamps, ces pages enfin ou Victor Hiipo et Dclavi-'i^ne ont rencontré des juj^^es dignes assurément de leur renommée? Et qu'est-il besoin de reproduire encore de vives et suaves descriptions de la France poétique, de Versailles et de ses grandeurs? Qu'est-il besoin de reproduire d'ingchiieuses pensées sur la décadence de nos arts , sur les sources d'oùpeut leur revenir l'inspiration et la vie? Qu'est-il besoin d'analyser de consciencieux travaux qui ont été donnés sur les discussions des académies, et le mérite des inventions scientifiques nouvelles?
Assez de détails sont déjà venus encombrer notre compte rendu , pour que nous laissions à nos lecteurs le soin de se remettre en mémoire ces écrits moins sérieux, etplus faciles par là au souvenir que les écrits plus graves dont nous avons parlé trop longuement peut-être. iMalsce que nous ne pouvons pas oublier, c'est que dès long-temps l'Éclio de la Jeune France a voulu exercer, sur nos théâtres,
sur les théâtres surtout où court le peuple vers le soir, une surveillance inquiète et attentive. Quand tout Paris s'en allait dans une salle enfumée applaudir avec ses gants jaunes et ses mains calleuses, applaudir à cette parade infâme et ignoble qui avait pris le crime et le vice pour son héros, les premiers peut-être nous avons signalé les dangers de ces monstrueux spectacles. Et plus tard , quand la société s'arrêta frémissante en voyant se lever non plus sur les planches d'un théâtre, mais sur le planclier d'une cour d'assises, un homme qui raisonnait le vol et l'assassinat, alors nous avons pu nous rappeler que six mois plus tôt VEcho disait en parlant du Robert-Macaire de nos boulevards : « Yoilà ce que c'est que le )» théiitre du peuple: nous ne déclamons pas, nous racontons des faits. Et quand vos » bagnes regorgent de faussaires et de voleurs, vous vous étonnez I et quand vos » échafauds se dressent, vous vous étonnez î et quand on vient chaque jour vous ar- » radier à vos aft'aires pour vous faire juger en cour d'assises, vous vous étonnez I. . . » Vous vous étonnez, et vous ne pensez pas que ce sont là les malheurs d'une » éducation factice, les malheurs d'un théâtre factice, les résultats d'une pliilo- )» Sophie factice, et d'une morale de convention I Et ne voyez-vous pas que si » tout s'écroule, c'est que tout a été ruiné par la base î mais vous ne savez rien » comprendre, vous ne savez rien prévoir, et cependant l'intelligence est un de » vos premiers devoirs, car le livre l'a dit: Comprenez, vous qui i^oiilezjnger la » terre : Ernciirnini, qui judiccitis terrain.
En résumé donc, Y Echo de la Jeune France peut songer sans regret au temps qui s'est écoulé, àl'annéaqui s'en va. Economie politique, philosophie, histoire, littérature et beaux arts, il a consacré des efforts à toutes ces grandes choses; et partout, et toujours, comme lui en donnaient l'exemple les hautes intelligences qui lui sont des guides et des modèles, il a voulu travailler autant qu'il était en lui à combler le vide que nous a laissé le dix-huitième siècle ; partout et toujours, il a voulu montrer que la science de l'homme et la science de la société n'avaient qu'une base qui fut solide, la littérature et les beaux arts qu'un appui qui pût les grandir, le catholicisme I
Mais, puisque une fois encore le chiffre du dix-huitième siècle est revenu figurer dans nos lignes, qu'il nous soit permis de le dire en terminant , à ceux qui s'attristeraient trop péniblement sur la durée de cette funeste influence que ce siècle a exercée sur notre pays ; qu'il nous soit permis de leur dire : Jetez un coup d'œil rapide sur ce dix-huitième siècle lui-même ; l'œuvre de destruction ne s'accomplit pas en un jour : on hésite long-temps ; avant d'oser les attaquer de front, on s'éloigne peu à peu de la vérité religieuse et de la vérité politique ; long-temps se font jour des pensi'es confuses, incohérentes, d'irréligion et d'indépendance effrénée, et alors même que des esprits distingués se dégradent à des entreprises insensées, pendant que Yoltaire porte défi au catholicisme, pendant que Rousseau publie ses folles théories , quHelvétius et Aolney veulent fonder la morale sur l'intérêt ; eh mon Dieu I l'ancienne organisation de la société subsiste encore ; le trône garde tous ses degrés , la religion toutes ses pompes : vous diriez , si vos regards s'arrêtaient à la surface, que la société est toujours la même, jusqu'à ce que vienne le jour où tous les mauvais principes.
toutes les idées fatales éclateront comme la foudre qui s'est formée, avant de desr cendre , dans les hautes régions de latmosphère.
C'est que , voyez-vous , les générations se pressent et s'entre-mêlent , c'est que les siècles qui finissent projettent toujours leurs ombres où leurs lumières sur les époques qui commencent ; c'est qu'à vrai dire , il y a deux parts distinctes chez une nation, les hommes qui commencent à se mouvoir vers l'avenir , et ceux qui voudraient rester dans l'édifice qui fut élevé par les idées d'une autre époque.
Qu'on n'aille donc pas se lamenter longuement si le matérialisme d'un autre temps règne encore et pèse sur la société, s'il peut çà et là se draper dans un habit de ministre. L'œuvre de rénovation marche lentement peut-être, comme a faitl'œuvre de destruction; mais qu'importe enfin, pourvu qu'elle marche : faut-il s'étonner que les pensées de religion et d'ordre se montrent aussi parfois confuses comme autrefois les idées de démoralisation et de licence ; faut-il s'étonner même que quelques-uns s'éprennent pour les ogives et les riches sculptures de nos vieilles cathédrales d'une admiration trop ingénue peut-être : il faut bien franchir le seuil et il est permis apparemment de contempler la magnifique architecture du portail avant d'arriver jusqu'à l'autel. En deux mots, c'est une loi de la nature que le crépuscule tremblant et incertain, comme il a précédé les ténèbres de la nuit , précède aussi le radieux éclat du jour. J»
Ui\ MUSEE
On demandait à un peintre florentin , s'il y avait des sujets inaccessibles à Tart :
— Je n'en connais qn*unseul, répondit-il, c'est le chaos. » Le chaos !.. quel abîme dans ce mot I est-il uneima^e plus matérielle et moins saisissable? c'est plus que l'immensité, c'est l'infini ; c'est ce qu'on ne peut ni peser, ni mesurer. Sous quelle forme représenter ce niélanj^e confus, cette masse indigeste sans base ni sommet, sans horizon ni lumière, qui n'a ni couleur, ni vie, ni mouvement? Est-ce un gouffre sans fond ? est-ce une mer sans bords ? Toutes les langues humaines refusent un terme de comparaison , tout parallèle serait faux ; à peine notre intelligence suffit-elle à concevoir la création, c'est-àdire, ce qu'elle en voit, ce qu'elle en touche, comment comprendrait-elle l'incrée .'
Voyageur oublieux, l'homme a descendu bien des siècles sans savoir ni d'où il venait, ni où il allait ; le jalon planté au départ était tombé, la tente dressée pour la halte avait disparu, la lampe nocturne s'était éteinte ; il fallait souvent retourner aux ruines que l'on avait faites en chemin et en remuer les cendres pour trouver une étincelle ; l'homme n'a connu, il ne connaît encore qu'une partie du monde qui lui a été donné en partage ; mais si sa faiblesse ne s'est pas étonnée de ne pouvoir soulever qu'avec effort et lenteur le voile mystérieux qui couvre les œuvres de la providence, son orgueil a du être confondu en voyant le chaos se refaire sur ses propres œuvres, comme si les années se refermaient derrière lui, comme si les ténèbres suivaient ses pas et menaçaient de l'envelopper. Dans son eflroi, il a eu recours à l'histoire : elle devait être la mémoire des temps, la parole des ruines, la voix du silence, la vie de la mort, l'éternité sur la terre ; elle a gravé ses souvenirs sur l'écorce des arbres, ce n'était pas assez ; elle les a confiés à la toile, elle les a inscrits sur la pierre, sculptés sur le marbre, burinés sur l'airain. Yaines précautions I l'homme se serait aisément défendu contre le temps, il n'a pu se défendre contre l'homme. Le marteau a été dans des mains barbares le fer exterminateur du passé ; il s'est attaqué avec une préférence jalouse aux plus anciens monumens, il les a mutilés, il les a renversés, il a frappé sur leurs débris jusqu'à ce qu'il n'y eût plus même une tombe qui pût lui servir d'écho ; et puis, çà et là, un rayon de lumière apercé l'ombre ; après avoir détruit on a édifié; après avoir cfliicé on a écrit, le sol a été fouillé jusque dans ses en-
trailles, on a voulu faire parler tout ce qu'on avait rendu muet ; on a tenté enfin, après chaque chaos, une création nouvelle.
Ces terribles alternatives de bouleversement et de reconstruction, de clarté et de ténèbres, de progrès et de décadence auraient à la longue jeté le découragement au cœur des sociétés humaines, et usé misérablement toutes leurs forces productives, si le christianisjne n'était pas venu allumer son grand fanal sur l'océan des âges; lui seul pouvait combattre et vaincre; tandis que, d'une part, la révélation rattachait la terre au ciel, et que, de l'autre, la tradition renouait la chaîne des temps, il a couvert la surface du globe de plus de monumens qu'elle ne portait de décombres ; comparez de nos jours encore, les contrées où il règne avec celles où il est inconnu ou repoussé: voyez la France, l'Italie, l'Espagne; que de majestueux édifices, de sublimes tableaux, d'admirables sculptures, d'églises imposantes, de cathédrales gigantesques I A qui l'Angleterre , autrefois catholique, aujourd'hui protestante , doit-elle et son Cantorbery et son AVestminster? Les monumens de sa première religion ne sont-ils pas sa plus bel e parure, comme le symbole des croisades est le plus précieux emblème des armoiries de ses gentilshommes ? N'en est-il pas de même des vieilles cités de l'Allemagne? qu'auraient-elles à montrer aux étrangers si le génie religieux qu'elles méconnaissent ne les avait pas visitées dans les jours de leur enlance?
L'époque des temps modernes où les arts répandirent les plus vives clartés, est celle de la renaissance. Eh bien I où portèrent-ils leurs pas ces nobles fugitifs, lorsque, s'arrachant tout meurtris des ruines amoncelées sur le trône des Constantin, ils allèrent chercher un asile loin des rives du Bosphore? Sur quel autel fut scellée cette première et féconde alliance de l'Orient et de l'Occident ? Sur l'autel du catholicisme. Quels furent leurs protecteurs? Les chefs de la chrétienté, François P', Léon X, Charles-Quint.
Le dix-septième siècle, héritier de tant de merveilles , et ce qui vaut mieux, du génie qui les enfante , n'a rien eu à craindre des accès de vandalisme qui se mêlèrent à l'agonie de son successeur ; il lui a fait largement sa part de ruines sans ajouter un mot d'énigme au passé, sans enlever im élément de succès à l'avenir.
Qu'aujourd'hui, nos principaux musées soient au Louvre ou à Versailles, la question est à mes yeux de peu d'importance ; ces deux palais ne sont que des lieux de dépôt plus ou moins vastes, plus ou moins splendides ; les arts vivront tant que la pensée qui lésa régénérés vivra; un retour à la barbarie, un nouveau chaos seront impossibles tant qu'il y aura une croix sur le fronton d'une église. Ne soyons donc pas surpris de l'infatigable ardeur deshonmies d'élite qui luttent contre les ravages du temps ; ils se sentent soutenus, ils ont les convictions de la foi et le courage de l'espérance. Je laisse à d'autres plumes le soin d'honorer les services rendus aux beaux-arts, soit à Paris, soit dans nos provinces; fidèle, bien tard peut-être, à mon titre, je ne m'occuperai que d'un seul musée, \c musée des antiques de Toulouse.
Lorsque je l'ai visité, il y a un an, ce n'était que désordre et confusion; un immense travail avait été entrepris, on avait tout désorganisé pour* réorganiser
tout; monumens païens, chrétiens, romains, gaulois, égyptiens, gisaient côte ù cote clans la poussière ; c'était un pêle-mêle de nations et de siècles. Pour faire le tour des galeries il fallait escalader l'antiquité, le moyen-âge, la renaissance ; on était saisi et presque effrayé en contemplant tous ces restes du passé qui étaient répandus sur le sol et parmi les herbes du cloître comme des ossemens blanchis ; ce n'était plus un musée et ce n'était pas un cimetière, il y avait là un monde à part, monde inanimé et silencieux qui attendait une parole de vie pour secouer son linceul.
Supposez qu'une trombe s'engouffre subitement dans une de nos bibliothèques publiques, enlève les livres de leurs cases, les fasse tourbillonner en tous sens et emporte les catalogues avec elle en reprenant sa course dans l'espace; certes, quelle que puisse être l'habileté du bibliothécaire, un nouveau classement sera pour lui une tache aussi longue que laborieuse; et cependant, la plupart des livres portent avec eux leur nom, leur âge, le lieu de leur naissance, en un mot, toutes les indications nécessaires pour dresser un .signalement et constater une identité ; mais des tronçons de colonnes, des débris de tombeaux, des fragmens de statues où l'empreinte de la dévastation a couvert le cachet de l'art, comment les classer? comment démêler leur origine, déchiffrer leur nom, saisir leur caractère et déterminer la place qu'ils doivent occuper dans l'ordre des temps I Si éprouvé que soit le fil conducteur qui assure les pas de l'antiquaire dans ce labyrinthe, n'est-il pas à redouter qu'il ne se rompe ou qu'il n'échappe à sa main? Je l'avouerai ; je n'ai pu me défendre d'un peu d'inquiétude à l'aspect de la scène de bouleversement étalée sous mes yeux, j'ai craint qu'une de nos plus jeunes sciences , l'archéologie, n'eût trop présumé de ses forces en se donnant comme à plaisir tant de problèmes à résoudre.
Plus de sollicitude désormais ; un heureux dénouement a couronné ce simulacre de représentation à l'Attila ; grâce à quelques hommes aussi éclairés que persévérans, entête desquels je citerai jM. Alexandre du Mège et M. le marquis de Castellanne, Toulouse a, sans contredit, le plus beau musée d'antiques que possède la province.
« Je ne pense pas, écrivait en 1833, M. de Montalembert à M. Victor Hugo, qu'il se trouve en France de collection plus originale et plus nationale. »
Ce jeune pair ne pourrait qu'ajouter à ses éloges, s'il voyait le résultat des travaux exécutés depuis lors.
C'est dans l'ancienne église des Augustins, le troisième des grands monumens de Toulouse, qu'ont été réunies toutes les collections des arts. Le musée des anti- 7«cj n'occupe qu'une partie de ce vaste édifice ; à la gauche du salon des tableaux, un escalier en pierre précédé d'une riche décoration architecturale conduit dans la salle des plâtres, admirable construction à deux nefs que séparent des colonnes sveltes et légères de forme octogone. De cette salle en passant sous le portail rétabli du chapitre de Saint-Etienne, on arrive à \a galerie des tojnbcaïuv et à celle du moyen-dge. Au fond du salon des tableaux, une colonnade en marbre de Languedoc orne le périst^/le d'un autre escalier qui mène à la galerie de la renais-
sance ; plus loin, s'étend la magnifique galerie des Empereurs et celle de la P^cnus,
Qu'on se figure autour d'un vieux cloître d'une conservation parfaite, écliancré d'arcades en ogives tréflées ou s'élancent quelques rameaux de vigne, quatre galeries resplendissantes de marbres de toutes couleurs et offrant dans l'ordre le plus méthodique une série demonumens de tous les âges. Le jardin que ce beau cloître renferme, planté sans art, oppose la fraîcheur de sa verdure et le mouvement de ses arbustes aux teintes de vétusté et à l'immobilité des monumens qui n'ont pu trouver place dans les nouvelles salles ; il est là comme pour rappeler quelque chose de la vie à l'homme qui pourrait s effrayer de n'apercevoir autour de lui que des images de mort.
Ecrire l'histoire de Toulouse avec ses monumens ou ses ruines, telle a été la pensée, tel a été le but des intrépides archéologues qui viennent de se couvrir d'une si glorieuse poussière ; l'entreprise était hardie ; car la cité Palladienne, trois fois capitale d'un royaume puissant, est une des plus anciennes villes de France ; son illustration remonte au temps où les Gaulois débordant du Nord comme un fleuve qui rompt ses digues, envahirent l'Espagne, l'Italie et la Grèce. Ausone la place dans ses éloges des villes de l'empire, immédiatement après Catane et Syracuse. Quelle diversité dans ses longs jours I que de fortunes changeantes I que d'étonnans contrastes ! S'il était impossible de recueillir tous les faits, de ranimer toutes les poésies de cette vie guerrière, religieuse, législative, littéraire, artistique, rien du moins de ce qui a pu être sauvé n'a été négligé, rien ne restera exposé à un nouvel oubli.
Cherchez- vous dans Toulouse la cité gauloise, la ville des Tcctosages? voulezvous qu'elle vous rappelle cet épouvantable cataclysme qui fit affluer au pied des Pyrénées des torrens de peuples accourus des extrémités de la terre, et qui mit en présence les systèmes religieux du midi de l'ancien monde, et ceux de contrées les plus reculées du nord ? Voici des autels du druïdisme, des pierres que le sang des victimes a rougies., des monumens dédiés aux dieux Aljeillion, Baicorix, Boccus, Léhéren et à cette foule de divinités celtes et aquitaines dont la mytliologie a laissé des traces si confuses dans l'histoire.
Piéférez-vous la ville romaine ? faut-il que Toulouse vous montre les pas des Césars imprimés sur son sol ; qu'elle vous explique les mystères de la Novempopulanie et le triomphe éphémère du paganisme ? la voici représentée elle-même sous la forme de Minerve qui s'avance au milieu des maîtres de l'Olympe et du Parnasse; les autels votifs, les statues et les torses en marbre, en bronze, en pierre, les bustes, les médaillons, les bas reliefs, toutes les expressions que la fable a pu em})loyer sont là. L'histoire déroule à côté ses galeries de portraits, ses interminables pinacothèques que grossissaient chaque jour la reconnaissance, l'adulation ou la peur. Les cippes de marbre rouge placés de distance en distance, comme des bornes milliaircs sur une voie romaine, vous permettent d'embrasser d'un coup d'œil toutes ces familles impériales qui ont partagé les lionneursdu Capitole; Auguste, Claude, Néron, Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle, Lucius-Verus, Commode, Pertinax, Septime-Sévère, Maximin, que sais-jella
plupart clos dominateurs de l'univers, reproduits par le ciseau tremblant d(,' leurs esclaves, posent devant vous. Au milieu de ces grandes personniûcations du bien et du mal, de la vertu et du crime, de la prospérité et de l'adversité , se dresse Caius-César, valeureux guerrier qui fut moissonné avant Tâge, mais qu'Ovide clianta et qui reçut de l'amour de ses contemporains le titre le plus riche d'avenir et le plus beau d'espérance, celui de prince de la jeunesse. C'est dans le petit bourg de 3Iartres, parmi les ruines enfouies d'une ville impériale construite sans doute par quelque vieux Romain pour servir de maison de plaisance à un des préfets de la Gaule-Narbonnaise, que le plus grand nombre de ces bustes d'empereurs ont été découverts; la fortune des Césars en se manifestant encore wne. fois ne pouvait le faire avec plus d a propos pour leur méiuoire.
I\Lais tout souvenir de joug étranger pèse à l'orgueil national ; que la servitude soit dorée ou non d'un reflet de gloire, une amc française la repousse; saluez donc dans Toulouse la ville chrétienne , vous saluerez la ville libre ; ses archevêques, ses comtes, ses troubadours, ses femmes poètes , ses capitouls , ses magistrats parlementaires , tout va vous apparaître en même temps ; le moyen-àge et \\ renaissance se suivent et se touchent. C'est un cortège qui semble commencer dans un monde et finir dans un autre.
«< Les siècles que l'on désigne sous le nom de moyen-âge , dit le savant auteur de V Archéologie Pyrénienne , sont pour les peuples modernes ce que furent pour les Grecs les temps célébrés par Homère et par Hérodote ; un culte nouveau et dont la merveilleuse poésie pouvait fournir de plus sublimes inspirations que la mythologie décrépite des Hellènes; des nations envoyées pour déblayer le sol, pour détruire la civilisation lâche et efféminée des Romains du bas-empire, et pour opérer, sous les bannières de la croix , la rénovation des sociétés ; la lutte des grands vassaux contre la centralisation du pouvoir , la liberté du commerce , la culture des sciences théologiques , la foi vive et sincère des peuples et des grands ; voilà le tableau que présente, pour le Midi surtout, le moyen-age. Les époques nationales ne lui ont pas manqué ; nos ménestrels , nos jongleurs les ont redites de ville en ville , de château en <hàteau , comme jadis les rhapsodes répétaient dans les cités de l'ionie les vers de 3Iélésigèncs. Jamais on ne vit tant de constructions; chapelles pittoresques, majestueuses basiliques, monastère immense, tous ces édifices paraissaient sortir comme par enchantement du sol de la France catholique, et la grandeur de leurs formes répondait à la sainteté de leur destination, w
Soudain la lumière pâlit encore ; le monde a reçu un ébranlement profond et semble prêt ù s'écrouler; mais la renaissance, aurore d'un jour immortel, fait briller ses premiers feux; le clnistianisuie, attaqué dans Bvzance, ne s'est retiré devant l'étendard des Osmanlis qu'en em[)ortnnt avec lui les restes de la civilisation grecque ; il court préparer dans la péninsule Hispanique la réaction vengeresse qui rejettera au-delà des mers et les dogmes corrupteurs de l'islamisme et les mœurs corrompues de l'Orient ; un mouvement jusqu'alors inconnu s'empare des esprits; les débris des monumens antiques qui couvrent encore l'Italie sont mesurés , dessinés , l'a-t grandit et s'étend avec la religion quil 'inspire ; heureux
conquérant, il s'approprie toutes les idées, tous les genres, tous les styles, et l'indestructible unité qui le protège lui permet d'aspirer sans péril à une domination universelle.
Nos provinces méridionales durent à leur position le privilège de jouir avant celles du Nord des bienfaits de cette restauration artistique ; l'illustre chef de cette dynastie d'artistes qui n'eut qu'un règne , mais qui porta deux couronnes, celle de l'architecture et celle de la sculpture , Nicolas Bachelier était élève de Michel-Ange. N'est-ce pas tout dire ? En lui se résumait la pensée de son époque , il imprima le sceau de son' génie à l'ère qui commençait, et Toulouse, sa ville natale, devint par lui un foyer de lumière qui rayonna sur tous les pays voisins ; les vitraux éclatans d'Auch , les boiseries délicates de Saint-Bsrtrand de Comminges , les arabesques et les bas reliefs d'Assicr, de Castelnau , de Montai ; les fresques d'Albi qui n'ont de rivales que dans les loges du Vatican , tous ces modèles enfin offerts à l'admiration et aux études de la postérité appartiennent à la même école et sont comme autant de témoins destinés à raconter sa gloire.
Environ trois siècles plus tard, lorsqu'une révolution, qui s'était flattée de n'être qu'une reforme, détruisit les plus beaux ouvrages du catholicisme et en fit vendre les sculptures à tant la toise ou le nsètrc cubes , lorsqu'à Toulouse , les magnifiques cloîtres dc5 Cordelicrs et des Dominicains , la ravissante colonnade des Carmes et la tour si remarquable de Saint-Jean tombèrent sous les coups aveugles de l'ignorance et de l'anarchie, on vit plus d'un artiste, dissimulant avec peine sa douleur, demander à glaner dans ce champ de dévastation ou mendier humblement quelque débris ; telle est la triste origine de la collection de chapiteaux commencée avec tant de ferveur par M. duMège ; pour les fonctionnaires de l'époque , ce n'était que des blocs de pierre ou de marbre ; l'antiquaire y a vu les feuillets détachés d'un livre d'or; ce sont, suivant lui, les meilleures annales de la sculpture française ; on y reconnaît la pensée et la manière de chaque artiste ; tous les caprices , toutes les fantaisies de leur imagination y sont ciselées sous une multiplicité de formes qu'on ne saurait se lasser d'admirer.
Le musée Languedocien n'a rien de plus précieux pour l'histoire de l'art , si ce n'est sa collection de monumcns funéraires qui embrasse à peu-près tous les temps. Grâces au progrès des idées de conservation , une institution salutaire, la société archéologique du midi de la France, s'tst formée sous la présidence d'un des amis les plus distingués des arts (ij ; cliaqac jour, elle se livre à d'activés explorations et il me serait impossible d'évaluer toutes les riclK>ss^s qu'elle a su recouvrer dans le court espace de deux ans; la reconnaissance publique en trouvera le consolant inventaire dan> la d':'scriptiou du musée des antiques (2] , ouvrage plein d'érudition , de méthode et de lucidité.
(1) M. le marquis de C.istclhinc. Ce moiîcsle savant s'occupe eu ce niomont à rasr.onibler les élémens d'une Pidc'ographic mc'ridiunufi: , qui doit enrichir les mémoires de la Société archéologique de Toulouse.
(2) Description du Musée da an'Jqws dd To:dou<ic , par ^L Alcx.indre du Mè;re ; à Paris, chez Levrault, rue de h Harpe, Si.
Seulement qu'il me soit permis de le dire en terminant ; je ne me sens pas le courage , après avoir contemplé avec l'auteur l'éblouissant spectacle de tant de trésors, de me plaindre comme lui de la dureté des temps. Le cri de misère qui s'échappe de son cœur d'artiste, décèle, ce me semble, ou beaucoup de modestie ou beaucoup d'ambition.
« Que peut un musée formé à deux cents lieues de la capitale ? dit-il ; Rome , Naples , Turin , Florence et d'autres cités offrent dans une même patrie italienne des collections immenses , rivales l'une de l'autre et que différens princes enricliissent àl'envi. Chez nous, il n'y a qu'une seule ville où , selon les idées vulgaires , on doive former une réunion complète des monumens des arts ; aussi , poiu' ajouter encore à tout ce que renferment en ce genre les somptueuses salles du vieux palais des Valois , on explore en même temps et la France et les contrées étrangères, tandis que dans les départemens on ne peut obtenir qu'avec peine la conservation du portail gothique de l'église du chef-lieu et comme une faveur insigne, celle d'un cloître aux nobles et touchans souvenirs ; alors donc que nous retrouverons quelques raves monumens de la haute antiquité , on ne doit en attribuer la présence qu'à un heureux hasard, »
Il y a certainement c[uelque cliose de juste et de vrai dans ces généreuses doléances ; il est cruel pour les provinces de ne pouvoir guères dépasser le vol du chapon dans leurs excursions archéologiques et de n'avoir à ramasser que les miettes tombées d'une table si fastueusement servie à leurs dépens , mais du moins y a-t-11 ici une sorte de dédommagement dans les faveurs constantes du sort ; en comptant les bonnes fortunes du Musée de Toulouse d'après les numéros d'ordre de ses articles , je vois , sans parler de la Grèce et de Pompei , que l'Egypte seule lui a valu près de quatre-vingts heureux hasards. Quand le hasard se conduit ainsi , il mériterait prescjue d'être appelé Pjovidence. Puisse l'avenir être aussi bon pourvoyeur que le passé I
La jeunesse de Toulouse qui comprend la destination sociale des arts et qui se jetto avec passion dans toutes les voies de la science s'est réjouie en voyant quelques moniteurs de l'Egypte venir se placer à côté de ceux de l'Italie , de la Grèce et de la France pour l'initier aux mystères des temps primitifs. Cette ardente soif d'instruction n'a pas été excitée en vain , il faut la satisfaire ; déjà le pays des Pharaons n'est plus seulement un objet d'investigations curieuses , mais d'études graves ; l'alphabet des hiérogly})hes expliqué par Champolhon-Figeac a permis de dissiper les ténèbres qui couvraient les temples , les palais , les tojnbeaux , les noms des dieux et cU^s rois , la date des monumens et toutes les origines historiques. Soyons en persuadés d'avance , bien des doutes obstinément attachés à des questions depuis long-temps résolues demanderont de nouveaux élémcns de controverse aux stèles et aux papyrus ; nous devons donc n'être pas moins attentifs à surveiller les découvertes qu'à seconder les recherches; l'erreur vient plus facilement de loin que la vérité , et une douane active peut seule , en s'opposant à l'importation de tout produit frauduleux, prévenir une contrebande non moins funeste au commerce intellectuel des hommes qu'à leur progrès moral. Adolphe de Puibusque.
48(5 LA JEUiNE FRANCE,
DE LA MAXIE DETRE XAPOLÉOX.
ETLDE DE MOEURS.
C'est uue époque de génie que la notre I je la louerais davantage si je ne la croyais pas si modeste. Qu'il nie soit permis de dire au moins que, chez mes contemporains , la pureté de l'ame , l'excellence des mœurs privées égalent l'élévation incroyable de l'intelligence. L'époque est si chaste, qu'elle aimera mieux voir traîner sa robe dans le ruisseau que de la relever ; elle possède à un si haut degré la pudeur du talent et du génie , que nous n'avons que des auteurs malgré eux célèbres , et que la renommée est, pour ainsi dire , forcée d'invoquer contre ce génie, modeste jusqu'à l'obstination, la contrainte par corps. Personne , dans cet heureux pays de France , n'a de prétention au gouvernement de l'état, personne ne se voit ambassadeur , ministre , président du conseil , consul , dictateur, empereur ou roi, en expectative. Je sais tout cela. Mais, qu'on me dise pourquoi je suis poursuivi d'une idée qui me salue , qui me prend la main sous la forme de toutes mes connaissances , que je retrouve sur la physionomie même de ceux que je ne connais pas? cette idée , la voici en deux mots : » Regardez-moi bien , je suis un grand homme I »
Un misanthrope se fâcherait, et que ne dirait point un philosophe?
Il dirait que je ne lui apprends rien de nouveau , et m'avertirait que je vais succomber sous le poids , si j'entreprends de discourir sur la modestie de nos trente-deux millions de concitoyens. Dieu sait si les lieux communs me seraient épargnés. On me rappellerait que l'orgueil est la première lèpre du cœur humain , que l'orgueil descend en droite ligne d'Adam , comme la vanité descend d'Eve , que l'orgueil est homme , comme la vanité est fennue.
Or, je serais au désespoir de me voir enlever , sous prétexte qu'elle est vieille, une thèse que je crois dans sa primeur, et surtout je ne pourrais souffrir que , faute de la bien présenter , on put m'accuscr de mettre sur la selette l'honorable modestie de mes concitoyens. Eh I sans doute , s'il s'agissait ici d'orgueil , je n'aurais qu'à ouvrir un catéchisme , j'y verrais que l'orgueil est depuis long-temps un péché capital ; mais je suis bien persuadé que personne n'a d'orgueil en France.
S'il était possible , toujours dans un autre pays que la France , d'étudier les maladies de l'ame , comme on étudie les maladies du corps ; si l'on pouvait développer sous nos yeux l'immense panorama intellectuel de toutes les âmes d'hommes qui nous ont précédés , et qu'il nous fût ])ermis de suivre jusqu'à nos jours, de siècle en siècle, toutes les contagions de l'intelligence, on serait surpris, sans doute, de découvrir une hérédité de vices et de passions plus invariablement
transmise que toutes les propriétés de ce monde. Nous verrions qu'il arrive précisément à l'ame des nations ce qui arrive au corps de l'homme. Comme il y a des maladies qui se déclarent plus violentes à certaines époques , des épidémies que rien n'arrête et qui traversent la terre en oiseaux de mort, couvrant le monde de leurs ailes funéraires comme d'un linceul qui se déploie toujours, il y a des épidémies de passions et de vices qui éclatent dans un siècle plutôt que dans un autre. Voilà comment certaines passions , certains vices , tout vieux qu'ils soient chez les hommes , peuvent avoir toute la puissance , toute la fureur de la nouveauté : le germe du mal existait , les circonstances l'ont développé ; et l'on sait combien les passions et les vices se prêtent facilement aux circonstances.
Il y eut un siècle où un La Fontaine eut la sublime bonhomie de se croire bête , sans doute par une compensation anticipée pour tous les sots qui , plus tard , se sont cru du génie ; où un Racine recevait des conseils sur la musique de ses vers; où un Bossuet mourant, les yeux déjà presque fermés ^ sortait d'une de ses défaillances pour protester, avec une chrétienne indignation, contre la promesse qu'on lui faisait de veiller après lui sur la gloire de ses immortels écrits , tout irrité qu'on parlât de gloire devant une ame qu'attendait le tribunal de Dieu. On a vu le temps aussi où Turenne et Gondé savaient ne pas se croire si grands que Louis XIV , où la modestie de la plus incomparable des femmes , qui eut du génie à force de naturel et d'esprit , refusait un parallèle entre les lettres signées Se vigne , et celles d'écrivains comme Balzac et Voiture , dont notre siècle a presque oublié les noms. On a vu le temps enfin où Louis XIV luimême humiliait ses plus vives passions devant les saintes remontrances d'un Bossuet et les éternelles vérités de la religion. Qu'en faut-il conclure ? C'est qu'il régnait alors une contagion de modestie et une épidémie d'humilité. Aujourd'hui les mêmes vertus n'ont peut-être pas les mêmes foiines , quoique sans doute elles aient bien progressé , comme on dit. Notre mérite et notre modestie sont montés si haut qu'il y aurait de notre part l'orgueil le plus ridicule à vouloir les cacher; on ne cache point les colonnes et les pyramides. Les rues d'ailleurs ne sont plus maintenant sûres à Paris , on est en péril dans les salons , on ne peut marcher, on étouffe , on est suffoqué dans la foule des grands liommes qui vous heurtent et qui vous coudoient : Regardez bien où vous allez , mesurez vos pas, prenez garde de marcher sur le pied du génie ? Pour leur propre sûreté , comme pour la nôtre , il faut bien que tous nos grands hommes se fassent connaître.
Quoique certainement, à cet égard , ils agissent comme ils le doivent , ils font tant pour leur siècle qu'il est trop juste qu'on s'occupe d'eux après eux-mêmes ; là où ils n'ont pu faire violence à leur modestie , il faut venir au secours du mérite qui ne veut point se couronner lui-même.
Je vous le dirai donc en confidence, la pensée de nos millions de grands hommes, cette pensée qui les poursuit , qui les obsède, qu'ils ont l'insigne candeur de ne point proclamer tout haut, les humbles et les vraiment pauvjes d'esprit qu'ils sont !... Eh bien î cette pensée est la plus noble , la plus généreuse du monde, on pourrait même dire la plus modeste ; vous allez en conwMiir.
Après une grande révolution qui avait bouleversé toute la société française ,
une puissante individualité s'éleva au-dessus de cette société déclassée , dissoute, individualisée ; il n'y avait plus de lien religieux , plus de lien social . plus rien , en un mot , que la division et le néant : une main victorieuse et intelligente rouvrit les églises. Les anciennes formes politiques de cette société ayant disparu , la même main jeta la Fiance dans les camps , ce qui était au moins la ramener vers sa glorieuse et sainte origine , Fépée de Clovis à côté de la croix de Saint- Remi. Celui qui a fait ces grandes choses n'est plus, mais qu'est-il arrivé ? Quand Alexandre-le-Grand mourut , l'immensité de pays qui reconnaissait son sceptre et son épée dut se diviser , il y eut les successeurs d'Alexandre. Moralement nous assistons aujourd'hui au même résultat , l'immense génie d'un seul homme n'a été l'héritage particulier de personne , il est vrai, mais , par lui rare bienfait de notre époque , celui de tout le monde : Napoléon n'est plus , il est vrai, mais nous avons ses successeurs.
Et certes , si l'on peut dire que perdre Napoléon ça été perdre le génie de l'époque , qui ne serait consolé à la vue de ces innombrables espèces et variétés de Napoléons dont la France est aujourd'hui comme la fourmilière?
On ne pourrait imaginer combien l'hiver seul va nous rendre Napoléons I Mettez-vous là , regardez bien... vous ne voyez pas? n'apercevez-vous pas Léon couvert de son manteau ? comme il se drape majestueusement I Remarquez cette barbe touft'ue qui lui sert de cravate , et cette chevelure pittoresque dont le poil , qu'il a laissé capricieusement pousser , se confond si bien avec sa barbe , au point qu'on pourrait dire que les cheveux et la barbe ne font qu'un. Léon représente toute une espèce de Napoléons , et peut-être la plus intéressante : ce sont les Napoléons barbus , chevelus, ou bipèdes , si vous aimez mieux.
Ln grand nombre de nos concitoyens , par une pudeur d'esprit qu'on ne saurait priser trop haut, ne montrent jamais leur génie par la parole; ils déda'gnent, sans doute, et ils ont raison , un moyen aussi vulgaire. Et cependant, quoiqu'on ne puisse dire d'eux qu'ils appartiennent à l'espèce des Napoléons muets , personne, plus qu'eux , n'est remarquable par l'aimable singularité de leur extérieur. Ce qu'il faut admirer chez eux, c'est qu'ils sont Napoléons précisément sans le savoir. Ils cherchent à se distinguer, cela est tout simple : s'ils ne se distinguaient point ainsi , je demande ce qu'ils pourraient faire dans un siècle où tout le monde peut donner , je ne dis pas la monnaie, mais l'or du génie d'un grand homme? Mais se dévouer ainsi à ressembler au roi Nabuchodonosor pour fixer l'attention de ses concitoyens, sans autre arrière-pensée , je dis que ce n'est pas seulement une modestie sans égale, que c'est être un Napoléon d'instinct, sinon d'intention. Dans cette barbe , dans cette chevelure, dans ce manteau, que de génie I Et que de reconnaissance nous devons avoir pour les jambes qui portent ces espèces de modèles de Aapoléons, ces enveloppes de grands hommes qui sont là, vivantes, remuantes, toujours drapées, et dont autrement il faudrait aller chercher l'imparfaite image dans les mannequins immobiles de Cuitiusl Gloire aux Napoléons bipèdes !
Je m'incline devant cette nondjreuse variété d'un grand homme, la plus nombreuse peut-être qtie nous possédions. Celui-là faisait monter ses soldats et la
j^loiie en poste , et alors il se contentait du petit chapeau et de la redingote grise. Mais n'y avait-il point dans son génie une partie toute théâtrale ? n'a-t-il pas un })eu marqué le siècle de son penchant aux effets de théâtre comme de tous ses autres penchans? Et nos admirables jNapoléons bipèdes , destinés à reproduire la partie matérielle du grand homme, ne méritent-ils pas qu'on dise d'eux qu'ils portent la tète de côté comme la portait Alexandre ?
Dieu sait tout ce qu'on pourrait ajouter à leur louange , quand ce ne serait que la fumée de ces milliers de cigares qui fait ressembler Paris à une sorte de camp , et qui nous rappelle , en détail , la fumée des glorieux bivouacs d'Austerlitz et de Marengo. Quelques damerets , quelques femmelettes peuvent se plaindre , mais rien n'est égal au spectacle de tous ces Napoléons fumans î Je serais presque tenté d'en faire une variété toute particulière dans la grande espèce des Napoléons bipèdes, et comme une transition qui nous ferait passer , à travers un glorieux nuage de fumée , aux Napoléons intellectuels.
On peut dire que, dans notre époque , les successeurs de Napoléon l'ont dédoublé : aux uns le corps , aux autres l'ame. Comme le titre de successeur de N apoléon impose nécessairement le devoir de briller , quelque modestie que Ton ait, aux uns le costume^ aux uns les poses de grands hommes; aux autres le génie : on ne se plaindra point que l'homme du destin ne nous soit pas rendu en détail.
Laissons de coté le gamin de Paris, non point par mépris, mais par admiration ; qui peut ignorer que c'est là le Napoléon des gamins! laissons-le , avec le cynisme sublime de ses haillons , laissons-le vaincu après sa révolution de juillet, se promener dans les rues comme un roi déchu , comme Napoléon à Sainte- Hélène I Illustre gamin, moral et civilisé gamin de Paris, dont personne ne connaît le nom et la famille , espèce de grande armée enfouie dans nos plus antiques masures , végétation sauvage et non greffée de nos faubourgs , Napoléons en blouses et en ceintures , quand vous avez des ceintures et des blouses ; vous qui ne craignez pas plus de tuer que de vous faire tuer, pourvu qu'il s'agisse de vous battre , race favorable au repos des grandes cités, vous n'avez pas besoin, mes Napoléons des rues, semence assurée des Napoléons du bagne , vous n'avez pas besoin que l'on parle de vous pour que l'on vous connaisse, vous criez assez pour que l'on vous entende.
Le genre des Napoléons intellectuels est bien vaste, quand on y réfléchit: mais combien d'omissions n'est-on pas exposé à faire? Il suffit de jeter un regaril sur l'extérieur des Napoléons bipèdes , on les reconnaît de suite les grands hommes qu'ils sonti Avec le manteau que leur a fourni le tailleur , les cheveux et la barbe que leur a donnés la nature, les voilà, leur cigarre les précède comme un fanal : Bonjour, mes Napoléons I Cette espèce de Napoléons est si franche, si éloignée de toute dissimulation , elle est si Napoléon au naturel , qu'on me passe le mot , elle donne si bien la patte et l'on pourrait dire qu'elle répond si bien au uom de Napoléon , qu'il ne faut pas seulement dire les Napoléons bipèdes , mais les Napoléons privés , les Napoléons domestiques.
Mais, quand on arrive au genre intellectuel, on est forcé d'avouer que celui-là,
490 LAJJEUNE FRANCE,
par un scrupule modeste que je n'approuve point, se caclie souvent et se retire en lui-même , se renfermant comme dans une abdication apparente du grand nom de Napoléon. Ce genre ne se livre pas du premier abord , il ne s'épanche pas avec tout le monde et en toute occasion. Il faut étudier ses habitudes, ses gestes , son langage , s'initier aux réticences de sa modestie.
A eus entrez , Ariste ne paraît pas vous voir. Yous lui parlez , il ne vous répond pas. Yous croyez peut-être qu'Ariste ne vous a point vu, ne vous a point entendu ? n'allez pas dire que vous le croyez , car vous serez déclaré à jamais incapable de flairer et de dépister un Napoléon intellectuel. — Mais pourquoi , suivant l'usage ordinaire , quand je l'ai salué , ne m'a-t-il point salué ? pourquoi , lorsque je lui ai parlé, ne m'a-t-il point répondu? — Encore I vous ne comprenez donc pas? Parce qu'il est Napoléon.
Chesterfield , ce commentateur élégant du bon ton et des bonnes manières , ce Schrévélius parfumé des boudoirs aristocratiques , disait qu'un homme qui , pour paraître profond , manquait aux plus simples notions de la politesse , était tout simplement grossier, et que si dans le moment de ses distractions prétendues on pouvait lue dans l'esprit de cet homme on verrait souvent qu'il ne pensait à rien , l'orgueil étant dégénéré chez lui en une habitude de grossièreté. Sans doute Chestcrfield pouvait dire cela, mais c'était long-temps avant l'avénement de nos Napoléons intellectuels.
Ariste est aujourd'hui bon prince. Il n'est rien , pas même garçon de bureau , n'importe. Ariste vous parlera confidentiellement de son futur ministère en termes si diaphanes qu'il sera impossible de s'y méprendre. Il composera son cabinet de telle manière, il y placera telle notabilité , il en repoussera telle autre : Ariste appartient à la variété des Napoléons que l'on peut classer sous la dénomination d'hommes politiques.
Ariste est assis en face d'un autre Napoléon de son espèce. Avez-vous remarqué comment Ariste était assis? je n'outre pas, absolument comme Napoléon au bivouac d'Austerlitz. Yoilà où l'observateur peut saisir la véritable pensée d'Ariste, celle qui fait de lui un Napoléon. Quand il parle de son futur ministère, ne le croyez pas , c'est une ruse admirable de sa modestie , c'est une sorte d'écran qu'il met entre vous et sa pensée véritable, cette pensée intime qu'il nourrit dans les retraites les plus cachés do ses méditations, à laquelle il sourit intérieurement , lorsqu'il ne veut pas songer à vous écouter. Un ministère , une présidence du conseil , ah I sans doute il les prendrait , faute de mieux , et par compensation de ce pouvoir suprême qu'il exercerait si bien , lui dont le front trouverait une couronne légère. Mais sa pensée , sa vraie pensée , la voilà écrite dans sa pose pour tous ceux qui savent lire dans les gestes d'un homme la traduction continuelle de sa pensée. Ariste , assis comme Napoléon au bivouac d'Austerlitz , cela dit tout , il n'y a plus qu'à s'incliner.
Yoyez î comme il laisse toml^er ses oracles sur le Napoléon subalterne qui pa-» raît l'écouter , et qui attend seulement un moment de silence pour parler à son lour, car les Napoléons n'écoutent jamais I Je dis le Napoléon subalterne, car
il n'a pas la pose d'Austeilitz : il n'est bon qu'à être directeur de quelque division ou tout au plus ministre.
Un Napoléon , peut-être plus Napol.-on que ce bon Aristc , se trouvait à un grand diner. La franchise vint avec le dessert. Rien de plus modeste que la manière dont il insinua qu'il était plus Napoléon que Napoléon lui-même. On passait en revue toutes les renommées , toutes les célébrités du siècle. Les uns parlaient de Napoléon,, les autres de Washington et de Lafiiyette. Notre grand homme se taisait comme un auteur discret devant lequel on parle de ses confrères. Enfui, on lui demanda son avis. Il se fit presser. Il fallut bien cependant qu'il cédât aux instances de ses amis, il parla. Ce fut pour critiquer toute la vie , tous les actes de ceux qu'on lui demandait de juger. Il ne leur faisait grâce de rien , et il n'y avait pas , à ses yeux , une victoire de Naix>léon qui n'eut pu être mieux gagnée. De lui-même il ne dit rien , mais la conclusion était facile k tirer , et la perspicacité de l'auditoire ne put s'y tromper. Il y a des élèves dont on a dit qu'ils en remontreraient à leurs niaîtres , voici un Napoléon qui en remontrerait à Napoléon , c'est le roi de toute l'espèce des hommes pohtiques.
Il faut placer à côté de ce dernier un Napoléon littéraire qui résume à lui seul toute son espèce. Il lui est arrivé de dire qu'il ne laisserait aux autres écrivains aucune pensée à exploiter. Il a fait plus, il a surpassé en franchise le Napoléon politique , il a dit de lui-même : Je suis Napoléon I Ce qui signifie : Non-seulement je suis au-dessus de Napoléon lui-même , mais de ses successeurs présens et futurs. Un Napoléon subalterne, paraissant peu satisfait de ce décret, il lui dit, par forme de consolation : Je suis Napoléon, sans doute, mais vous êtes Mirabeau. Après un procédé aussi délicat, aussi habile en même temps, qui assurait tous les droits du premier Napoléon, l'autre n'avait qu'à se taire c>c;Y/a et bénit. Pour notre Napoléon littéraire, parler, c'est \aincre, et il ne fait que de remporter des victoires.
Je ne veux point sortir des limites de mes propres observations , je veux me borner au connu , je l'ai déjà dit , l'inconnu est immense : si je n'aperçois pas toujours , je peux dire que toujours je pressens des Napoléons. Qui ne connaît le Napoléon du drame , grand dévastateur de la langue française? Il est à la fois Byron et Napoléon. Tel autre se persuadera qu'il ne lui est pas seulement donné d'être poète , mais homme politique , mais Napoléon de tribune. Les Napoléons intellectuels sont de tout âge , de tout sexe , il y a des Napoléons à la mamelle , et des Napoléons caducs ; informez-vous plutôt à la petite Provence , où le sort de l'Europe est tous les jours pesé , tous les jours changé. Nos collèges sont pleins de Napoléons, qui brilleraient bien au-dessus de leurs maîtres s'ils voulaient travailler, comme ils disent : s'ils ne remportent point les couronnes et les prix , n'allez pas croire qu'ils ne les ont point méritéd : ils étaient trop Napoléons pour songer à ces jouets d'enfans.
Faut-il parler des femmes qui écrivent aussi bien , c'est-à-dire mieux que madame de Sévigné , qui trouvent ses admiral)les lettres la chose la plus simple du monde , qui parlent politique , philosophie , quelquefois même théologie , avec une facilité d'autant plus étonnante qu'elles n'ont jamais vien compris ni auîç
lettres de madiane de Sévigné, nia la politique , ni à la philosophie, ni à la tliéologic ? Il faut se contenter de les signaler comme la variété , peut-être la plus merveilleuse , des Napoléons intellectuels : les Napoléons en jupons !
Tout doit finir , même un article sur le plus inépuisable de tons les sujets. Eu commençant , Ton se souvient que j'avais parlé de la modestie de notre époque. Je ses vertus, de son génie. J'avoue qu'après celte revue bien incomplète , bien insuffisante , je suis effrayé d'une pensée. Il me semble que le moi humain a fait d'énormes progrès depuis Luther jusqu'à Napoléon. Luther a commencé la guerre de l'individu contre la société , lorsque seul il voulut avoir raison contre la société religieuse qui réunissait le monde avant lui. Le moi, l'individu, placé par Luther en opposition avec l'autorité et la société , s'est multiplié dans les mille sectes du protestantisme , cette religion de l'individualisme , qui s'est bientôt divisé ellemême en tant d'individualités. Deux révolutions, deux bouleversejnens sociaux ont été en Angleterre et en France les couséquences politiques du protestantisme. Les individus se sont rués contre la société et l'autorité politiques, parce que d'autres individus ont pu se ruer contre l'autorité et la société religieuses. Au bout de ces déchiremeus, de ces convulsions, est arrivé un homme qui ne trouva rien de mieux que d'imposer à la société individjaalisée le culte d'un individu. Sans doute , il faut le louer d'avoir compris que les anciennes croyances étaient nécessaires à l'homme, mais an fond pour qui les rétabhssait-il ? Pour lui-même , et il plaçait certainement son propre culte au-dessus du culte de Dieu. 11 a étonné, il a subjugué ses contemporains. Ils l'ont admiré, il était impossible qu'ils ne l'aduiirassent point, mais en lui, c'est surtout l'homme, c'est euxmêmes, pour tout dire en un mot, qu'ils ont admirés. Il a exalté, et c'est là surtout ce qui porte aujourd'hui sa gloire à une telle hauteur, il a exalté au dernier degré l'orgueil humain , le moi humain ; il a été le Messie de cette religion de l'individualisme et de la personnalité humaine, prêchéc par Luther. Cette grande individualité brisée , l'orgueil de l'homme ne veut point s'abaisser, et s'efforce de recommencer le combat contre la société ; à la place d'un Napoléon il nous en donne des milliers et des myriades, c'est une dernière épreuve, à travers laquelle il faut passer , avant de revenir aux principes religieux et sociaux , toujours plus grands que les hommes , quelque grands qu'ils soient. Les dangers comme les ridicules ne manquant pas dans une telle situation , il faut non-seulement critiquer , mais éclairer les sociétés où l'égoïsme de l'orgueil individuel , horriblement multiplié, veut impitoyablement tout tirer à soi, s'embarrassant peu des moyens, pourvu qu'il réussisse. Le génie de nos Napoléons en jugera. Le résultat que je désirerais le plus d'obtenir à leur égard , Napoléon l'ambitionnerait aujourd'hui pour lui-même : C'est qu'au moins les successeurs du grand homme n'aient point de successeurs. Francis Nettement.
LETTRE SUR LA BEDOUINE DE :^r. POUJOUL VT.
Ceci n'est pas nn roman , c'est une liisloixe , ainsi dit en commençant sa prcface l'auteur de ce livre; vous en avez beaucoup lu sans doulc qui débutaient de la sorte, mais ce n'était qu'un mensonge de plus. Je suis témoin qu'il n'eu est pas de même de la Bédouine. Ce pauvre jeune homme dont on vous raconte là les souffrances et \\ vie, je l'ai connu, je fus son ami, bien plus je le suis encore, car le désert ne l'a pas t^ardé tout entier, et c'est la seule fiction que l'auleur se soit permise: mais quelle est i'bistoire oli il n'entre pas un peu de fiction :* Non, quoi qu'en dise le livre, Augustin, le jeune héros de l'histoire, ne mourut pas au désert; mais après avoir perdu la douce compagne quil avait trouvée dans les solitudes de la Palestine, après avoir perdu son lellé, bel ange exilé du ciel sur cette terre, et qui lui avait apparu sous l'enveloppe d'une fille de Bédouin, son cœur, que la douleur ne put briser , se désenchanta peu à peu de la vie errante ; cette vie lui avait semblé belle et heureuse, tant que l'amour l'avait animée, heureuse surtout quand il l'avait vue autrefois, à travers une imagination exaltée, du sein de nos villes pleines de corruption et de malheur ; maintenant elle était à ses ^eux toute morte et décolorée ; il trouvait pesant son abba et sou kajidjar de bédouin, comme autrefois ses vêtemens d'homme civilisé- C'est qu'avec le trépas d'Ieîlé, sou étoile d'orient était tombée , l'astre qui charmait ses jours et ses nuits s'était éteint, et alors le désert avait pris tout a ccup une physionomie morue et mélancolique. Alors aussi se dressèrent devant lui presque comme des remords, les souvenii^ de la patrie, 1 image de sa vieille mère devenue aveugle à force de le pleurer, il se souvint que ce village ignoré qui l'avait vu naitre lui gardait non-seulement sa mère, mais des amis, des amis non semblables à ceux qui l'avaient pris vingt fois jadis au piège d'une aû'cction trompeuse, mais des hommes simples et bons comme lui. Il se souvenait aus.^i de ces frais ombrages sous lesquels il avait t:int joué enfant, et sous lesquels ensuite il avait tant rêvé jeune homme, elles rayons de ce soleil du désert lui paraissaient plus embrasés et l'abri de sa tente plus étouffant.
L'enfant adoptif de la tribu de Bénaia se leva alors ; il alla trouver le vieux cheik , son hôte et son père du désert, et lui montrant le soleil qui allait disparaître à l'occident dans des flots de nuages : Il me faut aller mourir, lui dit-il, aux lieux qui me virent naître ; làbas, dans le pays des Francs, j'ai une mère qui me pleure; je n'apercevais pas ses larmes tant que le sourire d'Iellé me les voilait, mais maintenant je les sens tomber goutte à goutte sur mou ccear; vois, mon père, ce que j'arrache au désert de cette vie que je lui avais donnée toute entière, ne vaut pas la peine d'être regretté, caria meilleure part restera ici pour toujours ensevelie.
I,e cheik Hassan s'attendait au départ d'Augustin ; cette sombre mélancolie dont il le voyait dévoré, mal inconnu au désert, lui paraissait sans remède; pour le guérir et lui rendre le bonheur, il aurait tout donné, sa tente, ses troupeaux, sa vie, mais il sentait que tout cela serait inutile, et il l'aimait trop pour essayer de le retenir. Pars, lui dit-il, » mon fils , puisqu'il était écrit là-haut que lu ne devais passer que comme voyageur sous ma tente; pars, et puisse ta vieille mère être plus heureuse que le vieux père d'Iellé ! En disant ces mots il s'était efforcé de dissimuler la peine amère qu'il ressentait an fond de son coPiir , mais son visage trahissait son émotion ; bientôt deux ruisseaux de larmes deswndireut de ses yeux brûlés, autour desquels les ans avaient imprimé des rides profondes.
Une heure après cette entrevue, yVugustin était allé pleurer, pour la dernière fois , sur les pierres qui masquaient la fosse de sa bicn-aimée, et monté sur son cheval arabe, il faisait de la main un dernier adieu à la tribu rassemblée pour le voir partir; le vieil Hassan, assis à la porte de sa tente, eichait dans ses deux mains son visage inondé de larmes pour ne pas être témoin de ce départ.
C'est ainsi que le héros de la Bcdouine revit sa patrie. Il annonça, tle la q.iaraiilaine, son arrivée à un de ses meilleurs amis, car il fallait ménager celle nouvelle à sa mère, afin qu'elle ne mourût pas de joie en le pressant dans ses bras. Nous nous hâtâmes d'aller voir ce pauvre frère que le ciel semblait nous rendre; si long-temps nous l'avions cru perdu sur la terre ! Sous les larges plis de ses vêtemens orientaux avec les développcmens qu'avait donnés à son corps la vie dure et vagabonde du désert, avec ce visage dont la physionomie semblait refléter encore des cieux lointains, des traits fortement taillés et labourés par la souffrance, des yeux qui s'étaient creusé un profond abri sous un front large et sillonné, une barbe abondante et hérissée , jamais nous n'aurions pu le reconnaître ; l'œil même d'une mère y aurait été trompé, si son instinct n'avait pas été plus fort que ses sens. Hélas ! je vous l'ai dit, la mère d'Augustin n'avait plus que l'instinct de son cœur pour deviner sa présence.
Quel jour que celui de l'arrivée d'Augustin au village! Bien souvent dans les veillées, pendant sa longue absence, on avait parlé de ses aventures et de ses malheurs ; plus d'une jeune fille avait essuyé une larme à la dérobée ; puis la nouvelle de sa mort s'était répandue, et il n'y avait plus que sa mère qui espérât de le revoir. Vers le soir, quand l'heure de son arrivée approcha , tout le village fut sur les chemins par où il devait passer. Sa pauvre vieille mère, il me semble la voir encore ne sachant comment tromper les longs instans de son attente ; au moindre bruit que lui apportait le vent, elle tendait convulsivement ses bras, et poussait des cris qui ressemblaient à des sanglots ; mais lorsque ses bras pressèrent son fils, dans ce long baiser extatique qui confondit un moment ces deux êtres, il y eut des pleurs dans tous les yeux et de l'angoisse dans tous les cœurs, car nul ne savait si au moins une de ces deux vies ne se serait pas épuisée dans ce seul baiser. C'est qu'il faudrait la connaître cette femme, cette mère si simple, mais en même-temps si sublime par son amour ; il n'y a dans son cœur que deux sentimens , dans son esprit que deux pensées. Dieu et son fils. Dieu tantôt le premier et tantôt le second. Dans le repos complet que lui ont fait ses cruelles infirmités, toujours elle pleure ou elle prie ; quand elle est seule, ses yeux qu'on ne croirait pas éteints , regardent avec amour deux formes invisibles que son cœur de mère et de chrétienne a su créer, et d'arae à ame il s'établit alors de longs collogues que le Dieu ou le fils de cette femme pourraient seuls vous répéter.
Mais pourquoi ai-je ainsi trahi une partie des secrets d'Augustin ? il avait voulu que sa vie finît au désert dans la tombe de sa bien-aimée ; il disait que le public n'avait que faire des joies qu'il avait retrouvées auprès de sa mère chérie et de ses fidèles et simples amis. S'il a consenti à la publication de cette histoire, c'est qu'on lui a fait comprendre qu'il la devait comme une leçon éloquente à celte jeune génération qui se laisse toujours éblouir par les mêmes lueurs de gloire et séduire par les mêmes fantômes. Oh ! que j'en ai vu dans nos villages de ces pauvres jeunes hommes ! Notre époque est une sirène homicide; elle a des chants d'amour pour attirer vers elle les jeunes intelligences, mais si quelques prédestinés surnagent dans le gouffre qu'elle a ouvert , un nombre infini de malheureux y périssent ; Paris, la brillante métropole, est une courtisane qui s'en va étalant ses séductions et cachant avec soin ses misères et ses turpitudes ; c'est notre Baal à nous, et c'est à ce dieu cruel que, chaque année, nos provinces doivent immoler la dîme de leurs en fan s.
Tu fus une de ces victimes, ô Augustin, et tous les jours nous rendons grâces à Dieu de ce que tu n'as pas été dévoré tout entier.
C'était, je m'en souviens, au temps oîi les premières méditations de Lamartine venaient de réveiller dans les cieux tant de voix harmonieuses ; je ne sais quelle fièvre, quelle exaltation s'empara de nous. Plus avancé que toi d'un an dans le chemin de la vie, avec une ame plus calme et une imagination moins inflammable que la tienne, et puis encore si .jeunCj 4t;jù vigjlé par le malheur, je me laissais moins que toi séduire par les brillans fao*
lômc3 ; niais avec quelle ardeur tu te livrais toi-même à ces songes dévorans ! lu te créais une belle destinée, un nom que nul ne prononcerait sans respect ou sans envie. Pauvre Augustin ! tu vivais de cette vie idéale bien plus que de la vie réelle ! tu avais foi en toi, tu avais raison, car Dieu l'avait créé avec une sève et des facultés puissantes, et comme ce malheureux poète que l'échat'aud allait dévorer, toi aussi tu pouvais dire en le frappant sur le front : Il y avait pourtant quelque chose là. Mais tu avais foi aussi dans les promesses de ce sièclequi t'avait trop ébloui pour que tu pusses le connaître ;tu ne croyais ])as qu'il pût y avoir du travail sans salaire, des cl't'orls sans encouragemens, du mérite sans récompense. Enfant, si je te parlais de Chatlerlon, de Malfilàtre ou de Gilbert, tu me disais que les temps n'étaient plus les mêmes et que tout avait changé parmi les hommes; tout en effet... excepté leurs vices et leurs passions. Tu avais donc choisi pour toi dans le ciel une brillante étoile , et quand l'heure fut venue , tu l'as suivie : oii te conduisit-elle ?.... Vous étiez deux, tu le sais, qui abandonnâtes le même jour le toit obscur de votre berceau: l'un, le tombeau sans doute l'a dévoré; car, non-seulement la gloire n'a jamais répété son nom, mais pas même un petit écho ne l'a fait entendre à son malheureux père, qui depuis si long-temps prête inutilement l'oreille à tous les bruits venus du jXord. Et toi, après mille déceptions amères et des luttes inutiles, trouvant toujours V intrigue^ la corruption et le mensonge assis en maîtres dans tous les cJicniins par oit tu voulais passer^ tes illusions et tes espérances s'enfuirent ; et c'est alors que pour échapper au noir abîme vers lequel le désespoir te poussait , tu partis pour aller chercher d'autres cieux et d'autres larmes, lançant à ce inonde qui t'avait trompé, pour adieu, une malédiction.
Cette malédiction d'Augustin, n'est-ce pas le cri que nous avons entendu si souvent sortir du cœur de nos jeunes hommes? Oui, il y a là, comme le fait remarquer l'auteur de la Bédouine, une des plus profondes plaies de notre époque ; nous le remercions de l'avoir si bien mise à nu, car, dévoiler ainsi le mal, c'est déjà avoir fait quelque chose pour le guérir. Le jeune auteur forme des vœux pour que l'œil des jjouvcrneracns s'arrête sur une aussi effroyable plaie, mais nos gouverncmens peuvent fort peu de choses pour le salut de la société ; traînés à la remorque des peuples, ils ont cessé d'en être les conducteurs, et ils ont perdu toute puissance constituante et réformatrice. Ce profond malaise qui travaille la jeune génération, ce désordre moral, doit finir peut-être par une catastrophe, après laquelle ce sera la lin ou la régénération de la société.
Et maintenant, nous laisserons le héros de la Bcdouine, nous laisserons toutes ces graves questions qui se remuent au fond de ce petit livre, pour ne plus vous parler que de sa forme littéraire.
Vous avez lu la Correspondance d^ Orient; ce livre si remarquable parmi tous ceux, et je n'en excepte point, qui ont été produits dans ces dernières années, par cet instinct providentiel d'investigation qui nous pousse vers ces contrées d'Asie, oîi de si grandes choses se préparent.
Vous avez lu ces lettres qui réfléchissent avec tant de vérité et de bonheur l'ame toute entière de l'historien des croisades, un esprit vaste, mais toujours c'air , une profonde érudition sans étalage ni pédanterie, une verve fine et piquante, mais toujours empreinte de douceur et de bienveillance. Vous avez remarqué ce sîyle plein dé suavité et d'élégance, cette phrase féneîonienne, dont on croit entendre la perpétuelle harmonie, cette pureté classique, qui n'est pourtant jamais de la sécheresse, et cette transparence de pensée, qui laisse voir à chaque page une bonne et douce physionomie, oîi il y a quelque chose d'antique mêlé à quelque chose de tout moderne, la sagesse des vieillards de Y Iliade avec les saillies pleines de grâces d'un observateur de nos jours, des traits qui quelquefois rappellent Homère et quelquefois Lafontaioe.
Vous avez lu, à côté de ces lettres, qui décèlent la maturité de l'âge, d'autres lettres plus jeunes, sorties d'un cœur qui bat plus vile , et d'une imagination encore toute frai-
che et toute embautniie de poésie. Cest ici la même exactitude dans les recherches, presque la même pureté dans le style, et la même tempérance de pensées , sinon d'images. La phrase s'y module évidemment d'après les mêmes lois harmoniques. On voit que le jeune auteur a subi le joug de la perfection de son maître, tout en conservant sa chaleur et sa hardiesse de poète. C'est le coursier qui, sous lu main habile qui l'a dompté, montre encore dans son allure quelque chose de sa vivacité et de son indépendance natives. On sent qu'il ne demanderait pas mieux que de s'élancer dans la métaphore, et qu'il suit en le blanchissant et en le mordant le frein du bon goût qu'il s'est laissé imposer. ftl. Poujoulat, l'auteur de ces lettres, le jeune compagnon de voyage, et maintenant l'ami et presque le fils de l'historien des croisades , savait-il qu'en faisant son voyage d'Orient BOUS de tels auspices , c'était le voyage de la postérité qu'il allait faire? Désormais sou nom, attaché à un monument littéraire qui ne périra pas , doit recevoir une seconde vie , en échange d'une glorieuse coopération.
La Bédouine est l'œuvre de M. Poujoulat, conçue sous la Icnic du désert , à la même date que la Correspondance. Ces deux petits volumes , qui se sont glissés si modestement dans le monde des lettres, et que trahissent de douces exhalaisons de parfum oriental, sont le complément des études et des voyages de l'auteur. Il y avait autre chose qu'un pèlerin, autre cjiose qu'un croisé de la science , dans ce jeune homme rjui cheminait, il y a quelques années, dans les rudes sentiers du Liban , sur les bords foudroyés de la mer Morte, dans les solitudes sauvages de la Palestine ; il y avait aussi en lui un poète, et les impress'ons de ce poète ne pouvaient toutes trouver leur place dans la correspondance d'Orient , c'est la Bédouine qui les renferme.
La Bédouine est un de ces rcves qui vous poursuivent et vous obsèdent nuit et jour , tant qu'on ne l'a pas réalisé. C'est une page chaleureuse sortie vraiment du cœur, et eîi la tête n'est pour rien. On sent qu'il y a eu des larmes sur cette page. La postérité litté* Faire de M. Poujoulat sera nombreuse , sans doute : nous le croyons destiné à produire beaucoup, parce qu'il est jeune et qu'il y a en lui beaucoup de sève et de verdeur. iMais sa Bédouine , bien que sa complexion soit un peu faible et délicate , sera toujours, à se.i yeux, un objet de préférence. Il en sera d'elle comme de ces êtres à la beauté maladive, à l'organisation fragile et imparfaite, et qui sont dans les familles des enfans de prédilection , entre d'autres enfans plus robustes et mieux constitués.
La Bédouine n'est pas un roman. Un roman, dans notre époque littéraire, c'est le plus souvent un tissu d'évcnemens bizarres et inattendus : rien ne s'y fait, rien ne s'y dit, comme dans ce monde réel que nous habitons. Les caractères , les mœurs , les positions, et jusqu'au langage, tout y est exceptionnel. On multiplie sans fin les incidens, on outre la vérité, on dépasse la vraisemblance pour arriver à quelque chose de frappant. Il y a de nos jours une populace de lecteurs qui , semblable à la populace des amphithéâtres d'autrefois, ne peut s'émouvoir qu'à la vue de la souffrance, du désespoir et delà mort ; il lui faut des blessures profondes et du sang dans l'arène, pour exciter en elle cette espèce de fièvre qu'elle appelle l'intérêt. IXous avons une littérature qui tst cette arène ensanglantée ; au milieu de cette arène , nous avons une foule de gladiateurs qui l'arroient de sang et la souillent de meurtres aux acclamations du cirque ; et les gladiateurs , vous les connaissez, ce sont des dramaturges et des romanciers. IN'on , Dieu merci ! ce livre n'est pas un roman , eî si vous étiez , par malheur , eoutumiers de pareilles lectures , gardez-vous de l'ouvrir , ce serait un mets trop fade pour votre palais.
Ce livre est une simple histoire, comme Paul et Virginie ; il y a là des peintures fidèles et lies sentimens qui savent le chemin du cœur parce qu'ils en sont véritablement sortis. C'est encore, comme dans la Correspondance, le ciel de l'Asie , la pureté de ses horizons, l'éclat de son soleil , l'ombre transparente de ses nuits , et le silence du désert, et les tristesses de Jérusalem ; mais, tout cela sans répétition. Le pays est le même , mais le point 4e vue ne l'est pas, La perspective estchançéç, çt Iç tableau est tout différent,
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la Bédouine , c'est le style. Sous le vif cclat de son coloris disparaissent ies impeifections du dessin , qui manque d'un peu de vigueur. Nous voulions citer quelques frafjmens qui auraient mieux fait connaître ce livre que tout ce que je pourrais en dire ; mais pour aujourd'hui l'espace nous manque.
LÉon SiBouR.