‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 124 sur 129 · IL VIVERE · texte numérisé non relu

IL VIVERE

par Samuel Bach, libraire (1).

Encore un nouveau nom littéraire ! et la qualité qui accompagne ce nom ne réveille en nous pas le moindre souvenir ? ]\i la librairie ni la littérature ne nous apprennent rien sur M. Samuel Bach! tout ce que nous pouvons en induire, c'est que ce marchand de livres n'est pas fort en vogue, puisqu'il renonce à la vente pour travailler à la fabrication. Ily a bien des rôles changés plus étrangement dans le monde? aussi passerons-nous condamnation sur ce point. J'en prends bien à mon aise, allez-vous dire, mais le moyen d'ouvrir aujourd'hui un livre nouveau au hasard; on fait tant de livres aujourd'hui, et si peu de bons livres ! Notre siècle n'est pas seulement un siècle de fer, mais il est encore un siècle de papier, et l'on m'a assuré que les matières premières allaient incessamment manquer à celte industrie, cette fois le ralentissement de la production serait à l'avantage du consoramriteur et mcme du producteur.

Voici donc ce que je vous dirai, puisque vous tenez absolument à avoir une opinion formée d'avance. Je serai même assez généreux ponr ne pas trop vous donner de détails, afin de vous laisser le plaisir de chercher vous-même quelque chose. Et d'abord un mot sur le titre : Il Fivere. Bien des gens le trouvent bizarre, vague; le titn; d'un ouvrage n'est pas chose à dédaigner; M. Samuel Bach l'a bien pensé, n'en doutez pas, mais peutêtre aurait-il pu mieux rencontrer. IL Vivere^ voudra dire pour nous, réflexions sur la vie, regard dans la vie ; ce n'est donc pas un traité ex-profcsso du confortable, comme vous paraissiez le croire d'abord. Cette donnée est piquante, surtout quand vous saurez que M. Samuel Bach, libraire, est un homme de 72 ans ; qu'il est pauvre, dans une position vulgaire, mais qu'il a été riche, qu'il a vécu dans le grand monde, et que c'est la révolution qui Ta dépouillé et ruiné. C'est ainsi que le libraire Samuel se pose dans la préface, mais on reconnaît bientôt qu'il a pris un masque de tiiéâlre, et que sous des rides d'emprunt et une perruque grise, sa jeunesse est mal déguisée. Il y a donc substitution de nom et de personne, et probablement le véritable auteur, je n'ai pas dit le coupable, n'aurait pu que gagner à se montrer tout simplement tel qu'il est. En effet, n'est-ce pas un inconvénient immense que d'avoir ainsi jeté une teinte fausse sur toute la composition; îcp.'us souvent c'est le jeune homme qui parle, ses idées, son lanî^age ne se grimmenVque par moment et par réminiscence, imitation qui rtste bien loin de la réalité. Outre cette disparate, Samuel Bach soutient mal son caractère de jeune homme ou de vieil^ird , comme on voudra. Tantôt c'est un niais presque dépourvu de tout sens commun, tantôt c'est un homme d'un esprit aussi fin que distingué. La forme nous paraît donc défectueuse sous ce rapport, et nous avons regretté également de retrouver dans le dessein tout entier une imitation un peu trop exacte de Stelloy par le comte Alfred de Yigny. Comme l'auteur de Stello^ l'auteur de // Vivere développe sa pensée au moyen de plusieurs histoires déta-

[\) Un volume in-8"j chez tous les libraires de Paris.

chées, qui sont comme les différens aclcs d'un drame pour arriver au dénouement de sa pensée.

C'est dans une préface remarquable d'ailleurs, que M. Samuel Bach écrit ses mémoires, certainement apocryphes; mais celte prélucc est elle-même précédée d'une autre préface, par M. Charles Malo, l'éditeur, et dont on se serait fort bien passé, parce que c'est trop que deux préfaces pour un volume, et parce que c'est en vain qu'on y cherche une idée, un but quelconque, sinon une fatale démangeaison d'écrire. Yoici l'analyse que l'auleur trace lui-même dans son livre.

L'homme sans croyance est ballotté de rêve en rêve comme un navire sans lest.

Les jouissances matérielles étouffent l'intelligence et le cœur.

L'homme qui s'est réduit aux appétits de la brute, et qui a tous les moyens de la satisfaire, est encore atteint par la souffrance sous la forme de l'ennui.

L'exaltation de l'ame met au-dessus de la douleur du corps.

Mais l'ame elle-même a ses souffrances que le christianisme seul peut faire supporter.

Ces cinq propositions vont devenir cinq contes :

La première, Idcalo.

La seconde. Lord Clialterton.

La troisième," Ile'liogabale.

La quatrième, Kam-rup.

La cinquième, (ialiot.

Le programme de 3L Samuel Bach ne brille pas par la nouveauté, mais loin de lui en faire un reproche, nous le louerons d'avoir rejeté loin de lui le paradoxe et de s'élrc attaché a Ja vérité. Rien n'est beau que le vrai, a dit Boileau, on peut ajouter que la vérité seule ne vieillit pas, et que le talent saura toujours intéresser sans s'en écarter. Quelle étrange préoccupation que celle de ces hommes qui se tourmentant à chercher des systèmes nouveaux ; que leurs idées soient fausses, peu leur importe pourvu qu'elles semblent spécieuses ; le bizarre les enchante, loin de les arrêter; il faut à tout prix qu'ils occupent d'eux la société, qu'ils obtiennent une influence bonne ou mauvaise. Ils n'étudient ce que les autres ont fait que pour le faire autrement : améliorer serait trop peu pour eux, il faut à tout prix qu'ils changent le monde ancien^ qu'ils créent un monde nouveau, quand ce monde ne devrait durer qu'un jour. Il durera toujours autant qu'eux, pensent- ils!.. C'est à cette funeste soif de célébrité que nous devons l'école philosophique du xvm'' siècle, source de tant de maux ; combien d'écrivains de notre époque sont encore engagés dans cette voie indigne de l'homme de talent qui comprend sa mission. Il faut avouer, toutefois, que l'exécution n'a pas toujours répondu au plan du livre de M. Samuel Bach ; il est souvent paradoxal sans le vouloir dans les développemens oîi l'on pourrait souhaiter également pbis d'originalité. N'y a-t-il pas, par exemple, beaucoup d'exagération dans la pensée qui a dicté la continuation de Chatterton, continuation dont le dénouement est plus triste, plus déplorable peut-être que le drame attesté par l'histoire, et popularisé chez nous par le talent de M. Alfred de V igny. M. Samuel Bach suppose que Chatterton s'est réveillé du sommeil léthargique ])roduit par l'opium, qu'une des plus riches héritières de l'Angleterre se prend d'amour pour lui et lui donne sa main et sa fortune, enfin que Chatterton est changé tellement par sa nouvelle situation, que non-seulement il dédaigne le talent auquel il avait d'abord sacrifié sa vie, mais qu'H devient aussi dur pour les artistes que le monde dont il avait eu luimême tant à souffrir. Quelle serait donc la mo.ale d'un tel événement s'il était vraisemblable, c'est qu'il est bon que le talent soit aux prises avec le malheur. Le malheur sans doute, a été quelquefois une muse, mais la pauvreté, la dure et honteuse pauvreté ne saurait l'être. Rien n'est plus propre à détacher des jouissances matérielles que la pensée, nous l'accordons ; l'art est un compagnon de la solitude, c'est un amour en l'absence d'un autre amour, c'est une consolation des amitiés froides ou trompeuses ; l'art c'est la contemplation de la beauté et de la bonté divine qui adoucit ramerlume des imperfections hu-

maines; mais qu'y a-t-il de plus incompiitible avec l'art que les soins malériels de la vie? Le génie du poète pourra-t-il planer dans les cieux, quand rhomnie sera aux prises avec la faim, lorsque chaque jour il lui faudra d'abord et avant tout penser à vivre.

Combien de beaux talens onî. été ainsi étouffés par la main cruelle de la nécessité , et voyez au contraire que d'exemples fameux de poètes , d'artistes riches et grands seigneurs , et dont l'opulence a secondé le génie , soit en les dégageant de toutes les affaires de la vie, et les laissant tout entiers à leurs pensées, soit en leur permettant d'entreprendre des voyages lointains, qui devenaient pour eux une source féconde d'inspirations nouvelles. Assez sur ce sujet dont le développement nous entraînerait trop loin , et passons à l'examen des autres contes de M. Samuel Bach. Idealo se peint dans son titre ; c'est l'histoire des désabusemens d'un jeune homme qui n'a vu encore le monde qu'à travers le prisme menteur de son cœur candide et de sa pure imagination ; Kamrup est une traduction d'une histoire orientale, dont le langage continuellement figuré et allégorique est trop transcendcntal pour les esprits positifs de nous autres occidentaux ; mais, s'il n'offre pas d'intérêt par luimême, il en a cependant comme une étude curieuse de la littérature presque inconnue des peuples Indous. Galiot est un poète qu'un amour malheureux et la pauvreté vont pousser au suicide, quand la pensée de Dieu l'arrête ; cette pensée, ce retour à Dieu au moment de commettre un crime, les circonstances qui rappellent cet infortuné à lui-même, et le réveillent sur le bord de l'abyme, donnent lieu à une scène vraiment imposante , que personne ne lira sans en être touché, sans être frappé de la grandeur du spectacle. Ce morceau nous a semblé le plus vrai , le mieux senti de tout le livre; il révèle une certaine puissance détalent.

Reste Héliogabale , œuvre plus sérieuse que les autres , et qui témoigne des recherches consciencieuses que M. Samuel Bach a faites sur cette époque de l'histoire romaine. L'auteur a opposé assez heureusement le symbolisme et le spiritualisme antiques dans les personnes d'Héliogabale et d'Apulée. Si l'on veut apercevoir, dit-il, sous une allégorie transparente, le spiritualisme des mystères de l'Egypte , il suffit de lire l'Ane d' Or de Lucius Apulée, prêtre d'Osiris,

Si l'on veut étudier l'influence exercée sur les mœurs par le matérialisme des symboles, il suffit de lire la vie de ce prêtre de Halgah-Baal qui fut Empereur romain.

Le christianisme est venu qui a fait tomber l'écorce sensualiste jetée sur les idées éternelles, et qui a cueilli pour tous les hommes le rameau d'or de l'initiation,

Héliogabale offre à la fois le tableau de la vie et des cérémonies religieuses de l'Orient , de la cour des Césars à Rome et des saturnales de l'Empereur , enfin de deux guerres civiles, de deux révolutions de palais. Que de choses pour un cadre aussi étroit! Il en résulte une confusion inévitable. Tous ces objets nous sont plutôt juxta-posés qu'ils ne sont liés ensemble , et les situations ont peu d'intérêt. C'est au reste le défaut de l'ouvrage entier qui manque dans ses diverses parties du développement convenable. Tout y est plutôt indiqué que traité ; les idées heurtent les idées, ce qui est certainement préférable à l'absence d'idées. On reconnaît une plume jeune , facile , mais inexpérimentée ; ce livre porte en lui de belles espérances pour l'avenir. Nous avons entendu un de nos hommes de lettres le plus distingué dire , après l'avoir lu , c'est l'ouirage d'un homme du monde spirituel ; ce mot est juste autant qu'expressif j il n'y a rien à ajouter.

Gustave de Romand.

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