‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 127 sur 129 · REVUE INDUSTRIELLE DES MEUBLES D'ÉTRENNES · texte numérisé non relu

REVUE INDUSTRIELLE DES MEUBLES D'ÉTRENNES

Jadis nous aurions été quinze grands jours avant d'avoir pu visiter en détail les produits industriels fabriqués pour le premier jour de l'an ; malheureusement aujourd hui, grâce à l'inquiétude positive que nos sages et habiles ministres ont bien voulu jeter dans tous les esprits , les commandes ne sont point arrivées ; les fabricans , en se tenant aussi ]irudemment au repos, ont rendu notre tache assez facile, car nous ne voulons parler que de ces produits nouveaux dont l'industrie parisienne est habituellement si riche à celte époque.

Passons d'abord dans les magasins de meubles. Les fabricans n'ont rien chez eux qui mérite de fixer notre attention, et Ghabert seul, rue Chapon , n° 13 , a osé s'établir fabricant et marchand; comme tous les autres, il se désole de ne rien vendre, et le meuble magnilique, incrusté d'ivoire, qu'il avait fait pour l'exposition est encore dans son magasin : autrefois, nous dis:iit-il dernièrement, les ministres l'auraient fait acheter pour quelque château royal ; aujourd'hui, pas un d'entr'eux ne s'y est arrêté quand nous lui avons répondu qu'il valait quarante mille francs. Mais aussi pourquoi J\L Ghabert s'y est-il pris trop tard, et pour((uoi surtout s'est-il établi fabricant et marchand ? la spéculation est ruineuse. Qui peut le connaître dans le public fashionnable? qu'il redevienne donc comme son père, simple et bon fabricant ; alors tous les marchands, recevant le grand monde et les princes étrangers , le soutiendront et lui feront promptemtnt vendre ce meuble qui lui pèse, et dont la beauté ne tentera ni Louis-Philippe ni les siens.

Puisque nous venons de parler des marchands de meubles , entrons chez l'un d'eux par exemple chez Yacher filf, célébrité connue, autant à Paris qu'à Londres, autant en Russie qu'en Amérique : là, nous trouvons la preuve de ce que nous disions à 31. Ghabert, car nous voyons réunis dans ses magasins les meubles que nous avions aperçus épars chez tous les fabricans.

Au premier abord , nous reconnaissons que la rivalité se soutient entre l'acajou, le palissandre et le citronnier ; cependant ]\L Yacher commence à employer avec succès le bois de rose , orné d'incrustations en cuivre. [Quant aux bois indigènes, ils sont entièrerement mis de côté, et le palissandre, que l'on avait momentanément négligé , parce que ses pores, trop nombreux, repoussaient désagréablement le vernis, a repris faveur, maintenant que le ponçage préalable au saindoux le garantit de cet inconvénient.

Les incrustations en cuivre sur palissandre sont recherchées parle monde élégant, surtout depuis que M. Yacher a trouvé le moyen de les empêcher de se soulever ; il a imaginé encore une incrustation qui joue fort bien, c'est celle des bois coloriés en vert, l)leu ou rose, sur citronnier ; il fait en outre des bouquets incrustés en ivoire ombré, de la plus grande élégance. Du reste, l'ivoire et le houx produisent un clTct absolument semblable, car la perfection du travail permet aujourd'hui de prendre, au premier coup-

d'œil , l'un pour l'autre. Ainsi , dernièrement, la marquise de G entre chez Yacher >

achète une de ces jardinières du style gothique , à quatre pieds , dont l'élégance est surtout relevée par le blanc mal d'ornemens en houx ; hé bien ! à peine rentrée à son hôte!, elle examine encore son meuble charmant, mais tout-à-coup elle rougit, sonne et ordonne à son valct-de. chambre de le n^porlcr aussitôt chez le marchand ; elle venait de prendre le

houx pour de l'ivoire : n'est-ce pas le plus bel éloge que l'on puisse faire de la perfection actuelle de ce genre de travail.

Les bibliothèques à découpures du raoyen-àge et en palissandre, telles que celle que l'on voit actuellement dans ce magasin , sont très-propres à un cabinet de travail de même style. ]\ous en dirons autant deé étagères portatives à colonnes torses , en palissandre, ébèue ou citronnier. Cependant , la mode permet à ces stratagèmes de s'introduire , sans trop de disparate, au milieu des meubles de notre époque.

Les sculptures gothiques et grecques dominent toujours dans les meubles de bon fjoùt; ainsi avons-nous vu chez M. Vacher une console soutenue par deux chimères, dont l'effet serait assuré dans un grand salon. Nous en dirions autant des guéridons ovales , ornés d'une infinité de filets d'ivoire entrelacés, incrustés sur palissandre ; mais le prix élevé de ce meuble, tout-à-fait de fantaisie, doit nécessairement en restreindre la vente. Il n'en est pas de même d'un guéridon ordinaire, décoré de feuilles de vignes en cuivre, gravées et incrustées; il est fort bien , et sou prix n'u rien d'exagéré.

Maintenant, parlons d'objets de fantaisie , et recommandons aux jeunes et jolies femmes ces autres guéridons à l'anglaise, portés sur un seul pied , à embase sculptée ; montronsleur encore ces jolis petits meubles, ne tenant pas plus de place qu'une table ordinaire à ouvrage, et renfermant cependant trois tables en une seule.

Le bambou , et par conséquent le style chinois, vont celte année fortement le disputer au style gothique: ainsi, les écrans h dou])lc fajc sont soutenus par un encadrement en bambou, et nous avons aperçu chez Vacher un Listre en forme de lanterne chinoise, monté tout en bambou, qui fera naître, justement à cause de sa bizarrerie, bien des désirs , promettre bien des caresses , et finir par exciter bien des jalousies contre la fortunée mortelle entre les mains de laquelle il tombera ; nous savons enfin qu'on verra d'ici quelques jours dans ce magasin des chaises montées en laque et dorées, qui joueront des mieux dans un riche boudoir de style chinois.

Mais revenons à des objets plus sérieux, aux fauteuils des grrtnds-mamans , et que nous appelons aujourd'hui fauteuils conforl;;b!es. De tous ceux que nous connaissons, les phis commodes sortent encore des magasins de Vacher, par suite de la construction particulière qu'il a définitivement adoptée.

Rarement les dames font des cadeaux à notre sexe ; cependant, si quelquefois une mère, une sœur ou môme une épouse, veut ôcheler , pour son fils, son frère ou son m «ri, un meuble utile et de la dernière élégance , nous leur rappellerons que les bureaux à double coulisse ont toujours auprès de nous le plus graud succès, surtout quand ils sont en citronnier incrusté de bois colorié.

Pour ces bureaux, il faudrait des serrures incrochetables ; aussi nous aurions dit autrefois à leurs heureux propriétaires : Allez-vous-en les acheter chez Huret ou chez Fichet, mais le scandale qu'ils ont fait naître dans Paris , en affichant sur tous les murs des récriminations l'un contre l'autre, nous les ont fait placer au rang de ces bateleurs qui, du haut de leurs tréteaux, s'invectivent pour attirer les niais. Alors, nous recommanderons à leur place les serrures de M. Grangoir, quoique sa demeure soit rue ÎNIouffetard, n^ 307 ; car, d'un prix très-modéré, elles peuvent s'appliquer, ainsi qje celles de M. Robin, sur les bureaux et sur les coffres-foits , et même sur les portes, ce qui n'est pas à dédaigner aujourd'hui que la police laisse voler et assassiner, les bons Parisiens, pour les récompenser de tant de choses passées.

Si des magasins de meubles, nous entrons dans ceux de Benière , Ledure , Ravrio et Thomirc , nous voyons peu de bronzes nouveaux; cependant on peut indiquer parmi les grands modèles de pendules une Diane et l'éducation d'Achille, dorés au mat et au brunis ; puis dans les petits modèles, on ])l.ice toujours en bonnes mains le Louis XIV et madame de Lavallière. 3Lus c'est le genre rocaille qui jouit surtout de la mode pour les boudoirs et petites chambres à coucher; dans le nombre de ces bronzes de fantaisie,

tious citerons la rocaille des quatre saisons et celle de la chasse et la pêche , elles produis sent toutes les deux le meilleur effet.

Ne quittons pas ces magasins sans indiquer aux amateurs de monuraens du style gothique, le magnifique modèle représentant, ligne pour pied, la cathédrale de Paris: elle est surprenante par la vérité de ses orneraens, de ses groupes , et en cela elle est bien supérieure à la cathédiale de Rheims.

Quant aux pendules de cabinets , leur genre à changé : ce ne sont plus de petits bustes qui doivent surmonter de simples bornes , mais des bustes aux deux tiers de grandeur naturelle, moulés d'après les figures que l'on trouve dans le tableau du Parnasse de Raphaël.

Observons que nous ne parlons ici que des bronzes seulement , mais si l'on veut avoir plus qu'un bronze , c'csl-ii-dire une pendule donnant l'heure exacte , il faut alors la faire garnir d'un mouvement pa; i\L H. Robert, horloger au Palais-Royal, galerie de Valois ««* 164. Car , talent et probité sont deux choses assez rares dans son état pour que la mode étonnée ne s'empresse pas d'en profiter.

Avant de quitter entièrement les marchands de bronzes, courbons-nous humblement devant les centaines de kilogrammes d'argenterie de lord Pembrocke, qui vient d'importer en France un service de trente personnes d'une valeur de sept cent mille francs, confectionné à Londres par la maison Storr et Mortimer, mais faisons observer que ces habiles orfèvres ont rais à contribulion les seuls ornemens français du siècle de Louis XI\ ; ils ont ainsi rendu un juste hommage au goût de nos artistes, plus heureux en cela que nos propres ouvriers, qui vontchaque jour faire à l'Angleterre des emprunts plus confortables que gracieux. Cependant, rappelons que nos fabricans, particulièrement de plaqué, peuvent aujourd'liui rivaliser avec l'Angleterre, et que les produits de M. Gandais , rue du Ponceau n» 42, sont même préférables aux objets de plaqué anglais ; car ceux-ci sont couverts d'argent à un titre inférieur, tandis qu'il emploie toujours dans les siens de l'argent fin.

Souvent à coté de l'argenterie et du plaqué , l'on veut placer le maillechort, maison a tort, du moins tant que les fondeurs ne voudront pas remplacer leur alliage actuel, ayant le cuivre pour base, par un autre alliage, dans lequel il n'entrera que de l'iridium et du nickel, chose qu'il serait facile de faire constater par une marque du bureau de garantie , autrement le m lillecbort actuel offrira toujours des désagrémens et même des dangers. Cependant, il est une application heureuse du maillechort que l'on devrait encourager, c'est celle qui le ferait servir à confectionner des croix , des christ , des chandeliers d'autel , des ostensoirs et des ornemens d'église de tous les genres. Le bas prix de cet alliage, dont le plus grand avantage serait de pouvoir être nettoyé, simplement avec du blanc d'Espagne, sans jamais rougir comme le plaqué , serait d'un grand secours pour rendre au culte surtout de nos campagnes l'éclat brillant dont il est toujours utile de l'entourer. Un seul fabricant à notre connaissance est arrivé à pouvoir obtenir avec succès de ces ornemens d'église en maillechort fondu : c'estM. Péchinay , quai de Valmy , près la rue Saint-Sébastien ; plusieurs de ses christ sont fort beaux.

Puisque nous venons de parler à l'instant du confortable anglais que nos orfèvres ont importé n'oublions pas d'ajouter que ce goût du bien-èlre fait chez nous de sensibles progrès ; aussi la vente des tapis se soutient. Cependant on fait peu de choses neuves dans ce genre ; aussi est-ce pour nous une bonne fortune d'avoir à citer quatre tapis ras à dessins nouveaux, qui viennent d'arriver au dépôt de l\r Ch. Sallandronze ; ils sont tous dans le genre de la renaissance, ornés de chimères aux quatre angles , et plus ou moins analogues avec le rideau du théâtre de l'Opéra-Comique. Les dessins perses jouissent toujours ensuite de la plus haute faveur ; du reste, rien dans les autres magasins qui vaille la peine pour l'instant d'être cité.

Si nous poursuivons notre promenade jusqu'à la rue du Coq-St. -Honoré, pour examiner ces riens charmans qui font tourner les têtes des femmes et des maris , et qui fout

]a richesse de l'iudustiie parisienne, nous trouvons Lesage en relard et Susse fort peu avancé; car on ne voit encore dominer chez lui que ses porcelaines à dessins égyptiens , d'après Champollion, et quelques sculptures au mat sur corne de cerf ; sculptures délicieuses , mais auxquelles il ne pourra suffire. Dépèchons-nous donc d'arriver au magasin de M. Alphonse Giroux : nous passerons rapidement sur ce qui ne se rattache pas à une industrie positive ; nous dirons donc que nous avons ohservé que 31. Giroux avait adopté cette année l'écaillé pour une infinité de petits objets; il a bien fait : le contraste de sa couleur, auprès de la blancheur de la peau , joue avec trop de bonheur pour que nos jeunes élégantes ne s'empressent pas d'encourager cette heureuse idée. Ainsi, l'on voit dans ses magasins des encriers , des caisses , des paniers en écaille ou bien en palissandre et en vieux laque , avec ornemens en bronze doré et or moulu. ?Sous avons vu entre autres une petite étagère à thé portative en laque découpé ; elle est charmante , et son mérite en outre est d'être jusqu'à ce jour la seule dans son genre.

Parmi les jouets d'enfans, nous avons remarqué plusieurs petits théâtres, et un pont du Carrousel, pouvant se démonter, qui serait un utile cadeau à faire à plus d'un ingénieur de nos ponls-et-chaussécs. Près de ces jouets, on aperçoit la collection des charges de Dantan : ici, elles sont en plâtre ; là , en carton découpé ; plus loin , sous la forme d'un cachet ; enfin , les voilà habillées , et chacune de ces têtes grotesques vous oôVc sa robe pour essuie-plume.

Plus que jamais M. Giroux a soigné cette année la reliure de ses livres ; ses paroissiens surtout, reliés en velours ou en écaille, et ornés de fermoirs ciselés, et de titres et vignet-' tes à la main, se recommandent aux personnes riches et pieuses ; ces titres sont charmans, mais nous réclamerons , pour une autre année , un perfectionnement à apporter, s'il est possible, dans ce genre, ce sera de faire en sorte que les lettres dorées soient comme dans les anciens manuscrits, un peu en relief , puis de faire peindre les ornemens par un artiste et les lettres par un calligraphe.

3Iais avant de sortir , passons sous cette portière de vieux style , et entrons dans une galerie du moyen-àge nouvellement établie par M. Giroux, car le chambranle gothique de la porte nous dit qu'il peut y avoir là quelque chose de curieux à voir; en effet, tout vous y rappelle le temps passé. Ces grands comptoirs sculptés, le sombre de ce magasin, tout nous reporte au treizième siècle, chez quelqu'un de ces riches marchands dont le pouvoir n'était pas toujours sans danger pour l'état ; mais aujourd'hui toutes les révolutions de marchands sont terminées, rassurons-nous donc , et admirons le bon goût qui a présidé à la décoration de cette galerie , admirons aussi ce joueur de gobelets et ce petit danseur de corde , automates surprenans, qui figureront encore beaucoup mieux dans quelque salon que sur ces vieux et gothiques comptoirs. J. Odolant-Desnos.

■n-Bro»&<

THEATRES

Il y a quelque part dans la grammaire française une page oii se trouvent alignés, à la suite les uns des autres, les mois dont l'acception varie avec le nombre, dont le sens n'est plus le même au pluriel qu'au singulier. Dans celte nomenclature, les linguistes en ont oublié deux bien importans selon nous. Tout le monde en effet doit sentir aujourd'hui quelle énorme différence il y a entre un théâtre et des théâtres. Des théâtres ! grâce à la prévoyance de M. le ministre de l'intérieur, nous n'en chômons pas. Et des grands et des petits, pour les riches, pour les pauvres, pour les traineurs de sabre, pour les agens de change, pour les belles dames de la Chaussée-d'Antin et pour celles du quartier des Lombards, pour les fashionables delà rue du Ilelder et pour ceux de la rue Saint-Denis, pour les auditeurs de M. Chalel et pour les habitués de la cour d'assises. Depuis l'Opéra jus-

qu'aU petit Lazary, voyez donc que de théâtres ! Mais un ihtâtre ! bon Dieu ! Qui pourra nous dire si nous avons un théâtre. Dans lequel de tous ces théâtrcs-Vd^ le théâtre s'est-il réfugié ? Sur cette longue ligne de boulevards qui commence à la place Royale pour finir au pâté des Italiens, quelqu'un aurait-il rencontré notre théâtre. L'aurait-on trouvé par hasard au cloître Saint-Benoit, derrière le Luxembourg, dans la rue de Chartres, à l'un ou l'autre bout du Palais-Royal, surlaplacede la Bourse? Serait-il d'aventure, notre théâtre^ égaré dans les coulisses de M. Comte, sur les planches du Gymnase des Enfans, ou caché derrière les ficelles de Séraphin? Hélas non, il n'est point là, allez, ne le cherchez pas plus long-temps, vous ne le trouveriez pas, c'est peine perdue. Le théâtre n'est plus nulle part dans ces salles qui portent son nom. Il est raorl le pauvre noble maître; il est mort le sublime instructeur des nations et des rois, le profond moqueur des petitesses humaines, le joyeux consolateur des misères du monde. Ceux-là même qui étaient chargés de son culte l'ont fait mourir, voyant que leurs profanes mains n'étaient pas assez fortes pour le soutenir, ils l'ont tué, les mallicureux. Ne pouvant entretenir le feu , ils l'ont soufflé, non de ce souffle pur et vivifiant qui ranime, mais de ce souffle lourd et froid qui éteint. Lorsque déicides ils immolaient ainsi leur idole, ils n'ont pas même eu assez d'énergie pour lui cféer un successeur, ils ont mis en terre le vieux théâtre, le théâtre de Corneille et de Molière comme un pauvre vieillard sans enfans. Parce qu'ils avaient égorgé les fils avec le père, ils n'ont pas vu qu'il ne peut être permis de détrôner une idée ancienne que par une autre idée pleine de sève et d'avenir ; novateurs imprudens, ils ont détruit comme par jalousie sans savoir ce qu'ils reconstruiraient. Ils ont fait une place nette et ils n'avaient pas de plan pour édifier.

En attendant qu'une génération vienne, morale et pleine de foi , qui crée un théâtre nouveau, de tous côtés comme par enchantement s'élèvent de nouveaux théâtres. Sous la direction plus ou moins morale de la police , VOdéon graisse les gonds de ses portes qu'il se prépare à rouvrir ; la Gaf/e' renaît de ses cendres sur le boulevard du Temple. Le hangard où les profanations de l'Eglise Française avaient déjà succédé aux pompes funèbres , fait place aux tréteaux de la porte Saint- Antoine.

Et malheur ! malheur ! Parmi tous ces manœuvres qui riment des vaudevilles , parmi tous ces écrivains qui maçonnent des salles , il ne s'est pas trouvé un homme qui comprît qu'une place était à prendre , vaste et belle , dans l'œuvre de notre civilisation ; que c'était assez de théâtres comme cela, qu'il nous fallait un théâtre et que nous n'en avions pas.

Certes pourtant l'occasion était belle pour sortir de la vieille et fangeuse ornière, pour laisser là le drame adultère et le vaudeville bâtard. Le même jour presque , deux salles toutes neuves ouvraient leurs battans à la foule ; l'une surtout, .celle de la porte Saint- Antoine , libre de tous souvenirs, pure d'anlécédens ; le choix de l'emplacement au sein d'une population pour laquelle il y a tant encore à faire , tout donnait à penser qu'une idée neuve et juste avait présidé à la construction de cet édifice. jNous avions en un mot rêvé la naissance d'un théâtre populaire , non pas une école de scandale et de licence, non pas un écho de grossières et sales plaisanteries , un miroir d'infamies et de crimes , mais une scène élevée pour une pensée morale et généreuse , car aujourd'hui c'est d'en bas que doit nous venir la lumière. Quand la corruption est parmi les grands , c'est des classes inférieures qu'il faut attendre la régénération. Il y avait là tous les élémens d'une noble création, de quoi illustrer et faire bénir un nom d'homme. C'était une bonne fortune , on ne l'a pas compris. Il est encore à chercher le Molière du peuple , l'auteur qui écrasera le vice moderne , exaltera les inspirations nouvelles , élèvera les instincts en purifiant les imaginations. La place est encore à prendre , ils ne l'ont pas vue ; allons qui la veut? un homme ! qu'il se lève et son nom sera grand dans l'avenir... Hélas î hélas! cela est désolant à dire , mais il faut le dire puisque cela est , nous avons deux théâtres de plus, niais nous n'avons p s plus de théâtre qu'auparavant I R. \ .

Une année qui finit ,

Une année qui commence ,

Il y a là de quoi donner à réfléchir beaucoup.

Avec l'année qui finit, on se soutient.

Avec l'année qui commence on espère.

Les jours ordinaires de la vie coulent si vite, s'en vont si inaperçus, que ce n est pas trop d'en marquer quelques-uns au passage , seulement comme points de souvenir.

Quand vous voyagez, quand vous roulez vite en voiture, les arbres qui bordent le chemin, vous les voyez disparaître un à un rapides et monotones ; et vous ne remarquez bien que ceux qui commencent ou qui finissent l'avenue ; il en est de même des jours de l'année.

Regardons donc un peu ce qui est derrière nous ; et avec les choses de Tannée passée, tâchons de rendre bonnes les choses de l'année à venir.

Avec de l'expérience, faisons-nous de la sagesse, les années ne nous sont données que pour cela.

Souvenir donc à l'année qui s'en va.

Salut à l'année prochaine ; salut, fille naissante du temps ; salut, inconnue qui nous arrive; tu nous viens tout enveloppée de voiles, nous ne pouvons voir si ton visage «st riant ou sévère, si tes mains encore fermées nous apportent prospérité ou misères, bonheur ou infortune, si tu as dans les plis de ton manteau ou la paix ou la guerre ; tu es toute mystérieuse pour nous, mais tu nous viens au nom de Dieu, et nous te donnerons la bien-venue; salut.

11 y a long-temps que la sagesse des hommes a recommandé de prendre le temps comme ilutcnt, et les hommes comme ils sont. Ah I certes, s'il nous était donné de nous faire nous-mêmes nos aimées, nous les filerions d'or et de soie, et nous n en voudrions point de mauvaises ; mais le portefaix ne fait point le fardeau qu il porte, il courbe le dos sous le poids qu'un autre lui a arrangé ; il en est de même de nous, sachons porter nos mauvaises comme nos bonnes années : où serait le mérite de notre force, si l'on ne nous chargeait que de touffes de fleurs ?. . .

Sous le point de vue politique, l'année 1835 a été pale et terne ; on ne parlera 23as plus d'elle que des rois fainéans, et certes si l'on en dit quelque chose, ce ne sera pas pour vanter l'accroissement de nos li])ertés ; à ce sujet j'en pourrais dire bien long, mais je m'arrête ; la politique ne me regarde pas ; et celle que je ferais ne plairait peut-être ni à M. Thicrs ni à M. Persil. Ainsi donc je m'abstiens.

C est littérairement q\xï\ me fsiut parler de l'année qui iinit. Voyons, quand elle sera moite, quand elle apparaîtra avec toutes ses œuvres devant le roi des siècles pour être jugée, si elle n'aura point à rougir de quelques-unes de ses actions.

Elle n'aura certes pas à se reprocher d'avoir répété les paroles du premier de nos poètes, de Lamartine. Les impressions et les soiwenlrs de son i'ojageen Orient, ont fait grand bruit à leur apparition dans le monde. Quelques-uns auraient voulu dans les récits du voyageur chrétien des idées religieuses plus arrêtées; le f^ag^ne est depuis plusieurs années un moyen poétique, mais en religion il ne va pas.

Un livre qui n'a eu que des approbateurs, c'est V Histoire des Francs par M. le comte de Peyronnet. Là, tous les partis et tous les âges trouvent d'utiles enseignemens, et ces enseignemens acquièrent une grande force en s'élevant de derrière les barreaux de fer d'une prison , en venant d'une bouche trop noble pour mentir , pour vouloir tromper.

Une prison, c'est presque comme une tombe, le mensonge ne vient pas de là.

De son cachot, quelles fortes et sages paroles le ministre de Charles X a adressées aux jeunes hommes de notre époque I Oh I mes contemporains , méditez ces paroles, et faites-en votre profit ; l'histoire du passé racontée par un homme mêlé aux grands événemens de l'histoire présente, doit être entendue, et quand cet homme historique parle, il îsiutV écouter chapeau bas.

L'année 1835 a vu également paraître de nouveaux volumes de Y Histoire de France, par M. le vicomte de Conny. Ce livre est encore du nombre de ceux qui honorent l'époque où ils paraissent et ceux qui les ont écrits. Ainsi que M. le comte de Peyronnet, M. de Conny n'écrit pas de derrière les verroux, mais il faut, pour rendre justice et honneur à chacun, déclarer qu'il a bienfait tout ce qu'il fallait pour obtenir de la doctrine l'illustration de la geôle.

Le libraire Biaise , a publié la vie et les lettres inédites de Saint François de Sales. A côté de ce bon livre il faut en placer un autre, la Raison du Christianisme y par M. de Genoude.

Après choses si graves et si saintes, nous en venons aux livres d'imagination : La Bédouine, par M. Poujoulat, jeune et digne ami d'un vieux confesseur de notre foi politique, de l'historien des croisades, l'honorable M. Michaud.

Le fils d'un homme dont le nom vient bien, auprès des noms des Peyronnet, des Conny, des Michaud et des Genoude, le jeune ÎM. Ilennequin a fait paraître des lettres sur l'Angleterre, il y a beaucoup d'esprit d'observation dans ce livre, et il y a mieux que de l'esprit, il y a de l'élévation de cœur. En le lisant on trouve des traits de famille.

Grandeur et Sery>itude Militaires, par M. Alfred de Vigny, auraient révélé, s'il en avait été besoin, tout ce que l'auteur a de sentiment et de poésie dans le cœur, et de finesse dans l'esprit ; pour être vrai, cependant je déclare que Cinq-Mars est toujours à mon avis, resté le meilleur ouvrage de M. le comte de Vigny. Il arrive quelquefois de fiiiresi bien en débutant, qu'on ne peut plusse surpasser. Il y a dans

Grandeur et Senntude Militaires des phrases que je ne voudrais pas y voir..." car je n'ai pu encore dépouiller tont-à-fait le vieil homme de parti...

Madame d'Abrantès est comme le public, elle a pris goût à ses mémoires. Après ses seize ou dix-huit volumes sur V Empire, la voilà venue à la Restauration... Ici elle est au moins à son aise, aussi elle est moins vraie ; dans un compte-rendu de ses deux derniers volumes que je ferai bientôt, moins en courant qu'aujourd'hui, je relèverai plusieurs de ses inexactitudes. Il y a en madame d'Abrantès, une chose qui me séduit toujours, c'est son admiration, son culte pour une des grandeurs delà France, pour madame la Dauphine. J'ai entendu des critiques assurer que l'auteur des mémoires, et sur l'Empire et sur la Restauration, n'était juste envers la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, que pour être injuste envers le reste de l'illustre famille.

M. Capefigue a aussi payé son contingent en l'année 1835, à la politique, il a publié un ouvrage sur notre situation politique depuis 1830 à 1835.

Ce livre que l'on dirait commandé, pour excuser en termes louangeurs les violences d'un parti, aura la destinée des ouvrages de parti; on n'en parlera plus en 1836, et cependant il a paru en novembre 1835 I

J'ai gardé le Double Règne, par le vicomte d'Arlincourt, pour clore cette revue imparfaite; voilà le livre qui a fait du bruit, qui en fait encore et qui fatiguera encore la presse l'année prochaine ; car si l'on en croit la renommée, les éditions se succèdent comme les succès de l'auteur.

Dans ce nouveau roman, parlons mieux, dans cette nouvelle histoire, tout le genre, toutes les affections, toutes les croyances, toutes les sympathies, toutes les antipathies, toutes les haines, tous les jnépris, toutes les craintes, toutes les espérances du noble écrivain se retrouvent — , lui ne cache jamais ce qu'il a au fond de l'ame, et quand il aime, ou quand il déteste quelqu'un, il a l'air de penser que ses paroles à lui , n'auraient pas assez de force pour bien exprimer ou sa haine ou son amour, alors il ne parle qu'avec les paroles et les faits de l'histoire. On dirait que les siècles passés sont à lui, il y puise à volonté et les louanges qu'il donne à la vertu, et les flétrissures qu'il jette à la face du crime et de la bassesse.

Comme j'écris cette revue sans Uvres autour de moi , je m'excuse d'avance de toutes mes omissions , et je promets de réparer les oublis que bien involontairement j'aurai pu commettre quand j'aurai les pièces sous les yeux: avis aux auteurs.

VEcho a répété les dernières paroles d'Antony Deschamps , dans un article très-remarquable de M. Gustave de Romand ; je ne dirai rien de plus de ces touchantes poésies , je n'ajouterai rien car je dirais moins bien.

Les Chants du crcpuscule , par \ictor Hugo, devaient être répétés par tEcho de la jeune France ^ aussi notre recueil a-t-il cité , t homme ijui rend une femme. Deutz était flétri , mais le fer rouge de 31. Hugo , l'a encore plus marqué au front. . • ,

A la fin de cette année , avant qu'une nouvelle ère ne commence , j'ai voulu voir tout ce qui avait été adressé à V Echo depuis douze ou quinze mois , et qui n'avait point été cité dans nos revues littéraires ; entré depuis peu en fonctions, je

veux me porter bonheur pour l'année prochaine en étant juste à la fin de celleci ; aussi vais-je plus brièvement que je ne le voudrais indiquer quelques-uns des morceaux de poésie et de prose qui nous avaient été envoyés, et qui selon moi avaient dormi à tort dans nos cartons.

Des vers avec cette épigraphe : f^irginibus piierisque canto , méritent d'avoir quelques-unes de leurs strophes répétées.

Adieu toit paternel, adieu ma douce enfance , Un Dieu m'appelle ailleurs : ce Dieu, c'tst l'espérance; Je veux un autre ciel, je veux d'autres plaisirs. Déjà sur l'horizon brille ma jeune étoile... Adieu jours d'autrefois, j'ai préparé ma voile. Accourez, ô léger's zéphyrs !

Poussez mon frêle esquif aux bords d'un nouveau monde, Car j'aime ces ilôts sortdnt du sein de l'onde

Comme des géants sur les flots ; J'aime leurs blancs sommets, couronnés d'un nuage, Et plus bas le palmier, couvrant de son feuillage

La cabane des matelots !

Le Feuillage j par l'abbé Chapiat , avait une comparaison dilîicile à soutenir avec la feuille de Soumet. . pauvre feuille^ oit i^as-tu ? Eh bien , après les vers de Soumet , on peut encore lue ceux de M. Chapiat.

Les derniers adieux^ par François, SalignacFénelon. Quand on porte ce nom-là, il faut écrire bien purement , notre jeune correspondant marche vers la perfection que son nom réclame.

// n'y a pas de vérité dans ce siècle , morceau de prose qui a autant et plus de poésie que bien des vers , par M. Casimir Guillemeteau.

Hante mission du jeune clergé de France. Tel est le titre de réflexions qui nous ont été adressées par l'abbé Michon.

Tous les principes de ce jeune prêtre ne sont pas les nôtres ; mais je veux quand même citer ce passage , comme exemple de sa manière d'écrire :

« Dans ces temps d'une incroyable anarchie, le prêtre chrétien était tout : l'ordre social avait été broyé sous les coups des barbares, la croix seule était debout, et le prêtre qui la présentait aux vainqueurs, voyait au-delà de tant de ruines des générations nouvelles qui allaient grandir sous ses lois.

Dans un tableau du disastrc de Pompéï , un peintre moderne a eu l'heureuse idée de placer le prêtre chrétien, calme , résigné , au milieu de la désolation générale, emportant en silence les vases destinés aux mystères , et jetant sur celte scène d'horreur un regard sublime d'espérance. Voilà le prêtre au milieu des bouleversemens des empires : il jette le regard de l'aigle sur leurs débris ; il a foi dans les promesses éternelles de son Dieu ; il souflOie sur les restes des nations dispersées, et comme dans la grande place de Samarie, il surgit tout-à-coup un peuple où l'on n'apercevait que des ossemens arides. «

M. François Girauld est l'auteur des vers qui suivent; nous connaissons des poètes parisiens à la mode qui font moins bien.

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