‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 13 sur 129 · CHRONIQUE DE LA SECONDE QUINZAINE D'AVRIL · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DE LA SECONDE QUINZAINE D'AVRIL

La discussion des a5 millions. — Yictoire morale de M. Berryer. — Succès matériel du pouvoir. — - Causes de ce succès. — Éléuiens donl la majorité s'est formée. — Mot d'an grand personnage sur M. Berrver. — Résultats du vote. — Le ministère Melbourne en Augleterre. — La presse s'est trompée snr la personne de ce ministre. — Les tories ont une arrière-pensée. — Obstacles qp'ils r&nconirfcront. — Deux aristocraties en Angleterre. — Brochure de M. Brougham. -— La constitution anglaise périt par l'Irlande et le catholicisme qu'elle a opprimé. — Résultats de la dyile (les tories , en Kurope. — La quadruple alliance de l'abbé Dubois et celle de M. de Talleyrand. Mouvement républicain à Lisbonne. — Retraite de Mina. — Travaux de la chambre. — Question deTémancij)ation des iicirs. — L'abbé Grégoire. — Lesinégrophiles — Les f>hilantropes de la chambre et ceux de Franconi.

1 5 , 20. — La discussion des 25 millions des États-Unis , absorbe l'attention publique et laisse dans l'ombre tous les autres faits. M. Berryer qui semblait avoir épuisé la question l'année dernière, reparaît à la tribune pour écraser le pouvoir. Il a traversé avec un laborieux courage tout cet océan de chiffres et il en a rapporté une éloquence riche <ie ^eaves, puissante d'évidence , accablnntede vérité. 11 démontre successivement, et les pièces en main , que les états présentés par l'Amérique sont entachés de fraudes et d'erreurs , que des navires déjà indemnisés sont portés comme ayant droit de l'être; que parmi les réclamations qu'on fait valoir il y en a de légitimes et que celles-là ont déjà été couvertes par une. première indemnité de 20 millions; que les autres pertes ont été causées par l'avidité mercantile des armateurs américains qui, pour un lucre ont oublié la dignité de l'Amérique et Ja syjBpatbie qu'ils (levaient à la France, afin de faire un hasardeux commerce, avec l'Angleterre. Ainsi ni considérations de chiffres, ni considérations morales ne militent en faveur des tlats-Lnis. Leur •réclamation inique dans le foud est injurieusedans la forme, ils demandent avec iasoleuceie double de re qu'ils ont perdu, et ilsl'ont perdu parce qu'au lieu d'être des alliés dévoués: ils ont été d'avides marchands.

Un long cri d'admiration s'élève dan» la chambre, et. le, Lendemain la pressa, sans acception d'opinion , lo répt^te par la voix de tous ses organes.

Cependant après une réjionse du minislère qui laisse toute rarguraentation de M. Berryer debout, une immense imijorité , une majorité de 'MO voix sanctionne le traité sigoé avec les États-Unis. Il est clair qu'avant nicme les débats cette majorité était toute faite. Plusieurs causes qu'on n'a point exposées ont contribué à former, et il faut les révéler pour expliquer le scandale'législalif de ce déplorable scrutin. D'abotd le château faisait du vote de la loi une affaire personnelle. On savait dans la chambre que quiconque ne voulait point rompre sans retour avec lui et renoncera tout jamais auministère, devait voter pour la loi. Celaa jeté d'un seul couple tiers-parti Uaus la majorité. Ses journaux avaient peu à peu déserté la

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question , ses orateurs ont déserté la tribune , ses boules ont déserté l'intérêt de la France pour un intérêt de pouvoir. Ensuite D y a dans la chambre un nombre assez considérable de gens timides , qui , croyant que ce serait porter un coup fatal à Tordre de choses établi , et •e frapper d'impuissance en diplomatie que d'annuler le premier traité qu'il ait conclu , se scfnt résignés à approuver l'abus de la prérogative pour ne point en compromettre l'usage. Viennent enfin ces honnêtetés têtues qui, comme M. de Tracy , si cruellement puni par l'accolade vengeresse de M. Fulchiron , ont voté les 25 millions par une tendresse superstitieuse pour ta forme américaine , espèce de fétichisme politique auquel ils ont sacrifié l'intérêt de la France. Tels sont les éléraens de la triste majorité des 23 millions. On comptait si bien dans ïes hauts lieux sur son vote que quelqu'un y ayant parlé avec une certaine crainte de l'effet du drscours de M. Berryer, un grand personnage répondit, à ce que l'on assure: « Oui y. i^ a fort éloquemment aboyé contre la lune. »

Le mot est juste à ne considérer que le succès matériel, mais il tombe à faux si on envisage la question sous le point de vue moral. De pareilles lois et de pareils votes ressemblent fort à des suicides. Dans ces 25 millions il n'y a pas un écu de cent sous qui ne doive servir à lapider le système actuel. La loi électorale qui produit une chambre capable de sanctionner un pareil traité est jugée , aussi bien que le pouvoir , qui n'a pas craint d'y apposer sa signature. Ce n'est pas maintenant que l'on peut apprécier toute l'étendue de la plaie. Laissez marcher les choses et les hommes , laissez les esprits couver leurs ressentiraens , et puis, que le jour du péril arrive pour le pouvoir, et vous verrez que les peuples lésés dans leurs intérêts, humiliés dans leur fierté nationale , ont bonne mémoire.

20, 25. —La grande question du dehors auprès delà grande question de la tiibune, c'est le changement du luiuistère de la Grande-Bretagne. Lord Melbourne, remplacé par M. Peel^ puis le remplaçant à sou tour » c'est là une de ces anomalies qu'on ne voit que dans notre époque féconde en bizarreries politiques. Mais peut-être cette bizarrerie s'explique-t-ell6 quand on connaît un peu plus intimement les hommes et ks choses de la Grande-Bretagne. Lord Melbourne ressemble assez peu aux portraits cjuela presse en a tracés, probablement sur des ouï-dire. C'est un parfait gentilhomme dans toute l'étendue du mot et dans le sens emphatique qu'on lui donne en Angleterre. Il y a même plus de torysine qu'on ne le soupçonne généralement au fond de son cœur. Tant donc que lord Melbourne occupera le pouvoir, le véritable parti whig n'y aura point pénétré et les personnes qui pensent que les tories ont voulu se ménager un retour après un iat«rrègi>e seront fondées à conserver leur opinion. Lorsqu'on envisage les impossibilités de toute nature qui s'opposentà la raarchedu ministère tel qu'il est composé, et les élémens de dissolution qui semblent y avoir été rassemblés à dessein, on est de plus en plus amené à croire, qu'en se retirant, les tories ont conservé cette arrière-pensée.

Reste à savoir si elle pourra s'exécuter et si le mouvement révolutionnaire ne sera pas le plus fort. Le dernier ministre tory qui a montré toutes les adresses parlementaires, mais n'a pas su s'élever à la véritable habileté politique , qui a bataillé avec la situation et qui ne l'a pas jugée, a puissamment contribué à augmenter la confiance du parti radical. Ajoutez à cela que la question sociale se présente menaçante et terrible en Angleterre. L'arii^tocratie des titres veut garder sa place , l'aristocratie d'argent se sent assez forte pour la prendre. Il n'y a guère de transaction possible dans ces duels entre deux classes. Il n'existe pas deux premières places , et comme César , aucune d'elles ne veut de la seconde. Si le tableau nue M. Brougham trace de la haute société anglaise , dans sa dernière brochure , était aussi vrai que piquant, l'issue de ce duel ne serait pas douteuse. Quand les supériorités sont d'un c<)té et les aristocraties de l'autre, c'en est fait des aristocraties; elles ont perdu ce qui les a faites grandes , elles meurent en vertu même du principe par lequel elles ont vécu.

Mais n'y a-t-il pas quelque chose de providentiel dans le coup qui menace l'Angleterre?

Quel est le coin par lequel la destruction menace d'entrer dans sa constitution antique ? c'est l'Irlande , la pauvre Irlande , dont la mélancolique histoire est un long acte d'accusation contre l'Angleterre. Quelle est la question où vient échouer letorysme.? C'est la question du catholicisme, cruellement opprimé. Quel est le bras suspendu au-dessus du parlement , et qui semble dominer toute celle crise ? C'est le bras du catholique O'Connel. Il y a de la morale dans l'histoire ! Quant à l'influence que doit exercer la chute des rories sur le reste de l'Europe, les jour-

naux de rAllemagne font observer que bien des calculs et bien des combinaisons vont se trou» ver renversées par Ja. Des calculs , à la bonne heure ; des combinaisons , cela peut être vrai encore. Mais si l'on arrive au fait , que le Torysme ou le whigisme dominent en Angleterre, dans la situation embarrassée de ce pays , tout ce que l'Europe peut attendre de lui, suivant toutes les règles de la probabilité politique , c'est une neutralité plus ou moins bienveillante.

Ceci conduit naturellement l'esprit à faire un retour sur la situation de cette qui.d uple alliance , qui à son début s'annonçait comme devant faire de si grandes choses. Nous ne savons que trop où en est la situation de la France ; nous venons d'exposer celle de l'Angleterre ; quant au Portugal un mouvement républicain a éclaté il y a peu de jours à Lisbonne, un mouvement migueliste peut éclater d'ici à quelques jours sur un autre point. En Espagne, la Navarre, cette enclume qui use toutes les épées , a lassé la cruelle ténacité de Mina, qui se retire après avoir troqué sa gloire de soldat contre une renommée d'assassin. Ainsi de compte fait voilà les quatre puissances confédérées dans une situation analogue. L'histoire rapporte que lors de cette autre quadruple alliance, signée pendant la régence du duc d'Orléans , par l'infâme Dubois, on représenta cette coalition à laquelle la Hollande tardait à se réunir, par un char qui penchait sur trois roues. La quadruple alliance de M. de Talleyrand, c'est par un char sans roues qu'il faudrait la représenter.

" 26 — 27 — 28. Depuis la grande discussion des 25 millions , les travaux de la chambre ont été à peu près nuls. Une discussion sur l'émancipation des nègres dans nos colonies a seule réveillé l'attention endormie. Dans cette discussion , la plupart des orateurs ont soutenu des thèses générales d'humanité sans s'occuper de la possibilité de l'application. II y aura de l'injustice de la part de M. Guizot, si en sa qualité de ministre de l'instruction publique, il ne distribue pas quelque prix de rhétorique à la chambre. M. Mauguin a eu les honneurs de ce débat , parle courage avec lequel il s'est refusé à ce sentimentalisme négrophile, dont l'abbé Grégoire fut dans les assemblées de la première révolution le larmoyant apôtre. En vérité l'on dirait qu'il y a des gens dont la sensibilité a besoin de s'exercer à distance. Blancs ils aiment les nègres, nègres ils adoreraient les blancs. Comme ces avares qui n'ont jamais d'argent chez eux , et qui tiennent tous leurs fonds chez leurs banquiers, afin de pouvoir montrer aux supplians leur bourse vide , ceux-ci exportent leur humanité le plus loin possible : fait-on un appel à leur cœur ? ils vous répondent qu'il est à Saint-Domingue ou à la Martinique.

M. Mauguin a posé dans cette question les véritables principes. Il y a une chose qui doit l'emporter sur l'émancipation des noirs, c'est l'existence de la société coloniale. Du moment que les ncgrcs pourront être libres dans cette société sans la bouleverser ,ils ont droit à la liberté , sinon , non. Or , la société ne se compose pas d'individus , mais de familles, donc il faut faire passer d'abord le nègre par l'existence de famille avant de l'élever à l'existence sociale ; il faut qu'il soit fils , père, époux , dans toute l'acception légitime de ces trois mots , avant d'être citoyen. Sans doute c'est une belle et noble pensée que l'affranchissement des esclaves noirs ; mais le christianisme , par qui toute liberté est entrée dans le monde, est seul capable d'opérer celte grande émancipation. Laissez-le agir sur ces populations , les former aux devoirs , et cultiver dans leurs cœurs ces vertus de la famille qui sont une garantie pour l'ordre social. Alors leur liberté deviendra un acte de justice et d'humanité; car la liberté chrétienne fonde et conserve , tandis que la liberté athée trouble et détruit.

Si l'on sort de ces principes raisonnables, sérieux et politiques , on tombe dans le vague des rêves de la philantropie. Ceux qui sont allé le matin à la chambre des députés , et le soir au Cirque Olympique, qui donne la Traite des Noirs , ont pu voir passer sur le théâtre les discours qu'ils avaient entendu à la chambre. Amplification pour amplification, j'aime mieux celle du Cirque , qui nous donne, par dessus le marché , les décorations et la mise en scène. N*

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