COURS DE M. DE COUX
( S*' article. )
L'intérêt temporel et rintcrct éternel. — « Distinction. — Du premier naît l'esprit de cupidité. — • De l'esprit de cupidité naissent tous les désordres sociaux (1), la ricliesse sociale s'anéantit, les croyances se perdent , il n'y a plus de famille , plus d'autorité , plus de justice , plus de bonne foi* la haine et l'envie se glissent dans le monde, et viennent les catastrophes des empires. — De l'intérêt éternel naît l'esprit de sacrifice, et de l'esprit de sacrilicc naissent la richesse et lo bonheur des nations. — Donc le philosophismc est insociable. — Suites.
Comme Tamour du moi, sauf les cas si rares où il est subjugué par Tamour de Dieu, est le régulateur suprême des actions de l'homme, l'activité du genre humain se manifesterait dans chacun de ses membres par des faits analogues s'ils avaient tous une notion uniforme, soit de ce qui constitue le bonheur, soit des conditions auxquelles il s'obtient. Mais à ces deux égards les opinions sont diverses, et les résultats les plus opposés sortent nécessairement de cette divergence. Néanmoins elles se rattachent toutes à deux grandes familles qui se recontiaissent aisément, l'une à sa foi en un Dieu vengeur et rémunérateur, l'autre à sa négation de ce Dieu. Comme celleci cherche exclusivement le bonheur du moi dans la vie présente, et que celle-là le cherche spécialement dans la vie future, elles représentent deux ordres de motifs distincts qui se résument uniquement, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'un en un intérêt purement temporel, et l'autre en un intérêt éternel. Le dernier est évidemment et dans la force du terme un inti'wct, c'està-dire un mobile d'action pris dans l'amour du moi ; et certes, l'économiste qui attribue au désir d'acquérir quelques éciis et une si haute influence sur les déterminations humaines, aurait mauvaise grâce à refuser une propriété semblable aux craintes et aux espérances bien autrement énergiques de l'enfer et du ciel.
Chacun de ces deux intérêts donne nécessairement la direction qui lui est propre à l'amour du moi ; et comme chacun d'eux implique des profits et des pertes d'une nature différente, ils ne peuvent ni imposer au moi les mêmes devoirs envers lui-même, ni lui inculquer la même morale , c'est-à-dire la même idée du bien et du mal, ni se manifester par les mêmes préceptes. Toutefois, on ne doit pas oublier que l'intérêt temporel est indestructible sur la terre , et qu'ainsi il conserve encore une place dans le cœur de l'homme , même après que l'intérêt éternel y a pénétré. Au degré où ce dernier prédomine, la société se développe et se perfectionne ; mais l'intérêt temporel, fort des défaites qu'il a essuyées, parce que chacune d'elles a ajouté quelque chose à la fortune publique, se ranime au bruit de l'or, et retrouve dans les séductions du bien être général sa première énergie. Alors il flatte , corrompt , enivre ; et l'esprit de cupidité succédant à celui de sacrifice, la richesse sociale s'en va avec les croyances qui l'avaient amenée. D'abord, elle se retire des masses^ et traversant les classes moyennes, elle se réfugie dans les portefeuilles de quelques millionnaires. Ainsi concentrée , elle semble avou'
(1) Cet esprit, rêvé par le philosophismc, règne malheureusement encore dans toutes ces publications qui couvrent la France, et dont les enseigncnaens tendent sans cesse îi matérialiser les facultés intellectuelles de rhomipe,
Ï'MNÇI?, U^ MAI 1935, §p ANîffiBt TOME 3, N" ^,
grandi, et les peuples cloutent presque de leur misère au spectacle de ces fortunes colossales que le hasard d'un jour a faites, et que le hasard d'un autre jour est charge de défaire. Car le temps est passé où les lentes épargnes d'un honorable travail suffisaient à l'ambition de la famille. Celle-ci n'est plus: il ne reste que des personnes qui se reproduisent mais ne se perpétuent point , et dédaigneuses du passé, insouciantes de l'avenir, elles ne peuvent attendre» Elles s'abandonnent donc à des spéculations ardentes , désordonnées, comme les jouissances qu'elles convoitent, et l'industrie devient une table de jeu où la bonne foi ne s'assied que pouv mourir de faim. Dès-lors plus de respect pour la richesse, plus de ces souvenirs qui la protégeaient contre la haine du pauvre. Sale des vices de ses favoris, couverte de la boue de leurs orgies , elle est seule en face d'une famélique population dont le scepticisme, après s'être élevé jusqu'à Dieu, retombe sur la propriété et l'écrase de son poids. Enfin commencent les catastrophes, parce que l'heure des grandes révolutions a sonné. Toutes ont une même cause, la victoire de l'intérêt temporel sur l'intérêt éternel , et la civilisation vaincue dans celui-ci ne reparaît qu'après un long cycle de douleurs. Enfin l'homme social renaît par l'application de la loi qui l'avait créé , loi qui n'aura plus rien d'obscur lorsque nous aurons constaté son action sur l'homme à l'état de nature.
Dans cet état rêvé par la philosophie, la société n'existe encore à aucun degré. Les hommes ignorent Dieu, ne connaissent point la propriété, et la similitude même de leurs besoins et de leurs passions entretient une perpétuelle concurrence , laquelle se porte, non sur un ministère ou une recette générale , mais sur une femme ou sur un fruit. Elle n'en est pas moins vive, car il s'agit dans leurs débats des joies d'un appétit satisfait et bien souvent de la vie ellemême, que conservera seul le plus fort ou le plus adroit. Maintenant jetez parmi eux un parleur de sociabilité, homme ayant lu Yolney et sachant M. Jouffroy par cœur. Supposez ensuite que, par un miracle plus grand encore, ses sauvages auditeurs puissent le comprendre, et vous reconnaîtrez bientôt que leur raison, tant que l'intérêt éternel lui demeurera inconnu, repoussera nécessairement tous les conseils du })hilosophe.
En effet, que celui-ci convie l'un de ces états dégradés à ce respect de la possession, sans lequel la propriété ne peut exister ni la société commencer, et le bipède s'émerveillera certainement de l'impudence avec laquelle on ose réclamer de lui la reconnaissance d'un droit journellement méconnu à son propre égard. Que le philosophe dise alors les avantages que 4'institution de la société assure aux membres dont elle se compose, et le bipède lui demandera ce que peut, pour la création de la société, le sacrifice qu'il est appelé à faire : « Sera-ce, dira-t-il, mon exemple qui réagira sur mes semblables? mais ils n'y » verront qu'un acte de folie dont ils profiteront en se promettant bien de ne » pas l'imiter. Convertissez-les d'abord, et puis nous verrons. Biais vous n'y » parviendrez jamais, parce que votre plan, si beau en théorie, exige une (?t>n- » fiance réciproque qui ne peut exister entre nous. Quoi I de votre propre aveu, » la récompense de mes sacrifices ne peut se trouver que dans les sacrifices cjue » mes semblables feront à leur tour. JMais pourquoi en feraient-ils ? l'état so- » cial a-t-il une vertu magique pour changer leur nature, et faire que leur » intérêt ne soit pas toujours de me prendre le plus, et de me donner Iç
>> moins possible? Eux et moi nous raisonnons trop bien pour que nous puis- » sions avoir foi les uns dans les autres. Voyez ; pendant que je vous parle « j'ai déjà perdu ma part dans le pillage delà matinée, sans autre avantage que « celui d'augmenter la leur. )>
Le pliilosophe cconduit dans son appel à l'intérêt temporel, bien entendu sera-t-il plus heureux quand il aura recours aux argumens de l'école spiritualiste, de cette école qui croit en un Dieu indifférent à nos actes, en un Dieu qui prend la peine de tirer ses créatures du néant, et puis ne prend plus la peine de s'en occuper? Assurément non, car le bipède se moquera des grands jnots de justice, de droit, d'ordre général, parce que ces mots représentent seulement des abstractions. Or, où trouver des hommes assez stupides pour se dévouer, se sacrifier, se subordonner ; à qui ? à une abstraction qui n'en saura rien, et ne pourra en profiter. La justice divine^ le droit et l'ordre dwin, voilà les paroles puissantes qui retentissent au fond des cœurs. Celles-là impliquent la présence de Dieu même, puisqu'elles le personnifient dans ses attributs ou dans ses œuvres, et par conséquent, elles réveillent dans l'âme la plus engourdie l'espoir d'une récompense, ou la crainte d'un cliatiment. L'amour du moi les comprend donc, mais la justice et l'ordre du philosophe , qu'en f era-t-il ?
Substituez maintenant à l'apôtre verbeux et impuissant de la sociabilité , je ne dis pas un prêtre du vrai Dieu , mais le ministre du culte le plus grossier, et vous verrez combien son langage sera plus cwilisateur. Celui-là s'adressera directement à l'intérêt personnel, et après lui avoir enseigné un être surnaturel qui punit et récompense , il lui dira les actes que son fétiche , son manitou, si l'on veut, ordonne ou défend. Dès lors, toutes les objections du bipède tombent d'elles-mêmes , et il devient homme. Que lui importent que ses semblables imitent ou n'imitent pas son obéissance, car il obéit pour lui et non pour eux? Que lui importe encore s'ils profitent ou abusent d'une abnégation qui a pour unique motif le désir qu'il a d'être heureux. Son intérêt à lui est de dompter ses passions , de maîtriser ses besoins au degré nécessaire pour s'assurer la protection du faux Dieu qu'il adore , et cet intérêt le rendra sociable à ce degré. S'il rencontre une femme ayant la même croyance , et par conséquent le même intérêt , elle deviendra sa compagne , compagne clans laquelle il aura foi , parce que son culte, quel qu'il soit, prohibera l'adultère, et de cette foi naîtra l'amour paternel, cet amour qui a son principe dans la pureté du lit nuptial. Dès lors , la f:\mille existera , et elle deviendra immédiatement société, si le culte nouveau fait d'autres prosélytes. Comme chacun d'eux aura conscience de sa propre sociabilité , et qu'il saura combien elle est d'accord avec le nouvel et suprême intérêt qui a surgi pour lui , la sociabilité des autres lui paraîtra également rationnelle , et il aura foi en eux sans avoir même à se demander s'ils ont foi en lui. Ainsi la société sortira rapidement du sol si fécond de l'intérêt éternel , et l'union de ses membres leur assurera la tranquille possession des fruits de leurs travaux.
Certes, nous n'ignorons pas que nulle part la société ne s'est formée de cette manière, parce que depuis la création de l'homme, il n'a nulle part complètement perdu sa foi en un intérêt éternel. Mais les aberrations de la philosophie ne doivent pas être perdues pour le Chrétien , et nous en avons profité, afin de
démontrer combien elle est radicalement insociable. Et ce ne sera point le seul service qu'elle nous aura rendu , car en suivant la voie qu'elle nous a ouverte, nous parviendrons bientôt à prouver que si le culte le plus faux est plus productif en richesses que la philosophie , par cela même qu'il est sociable dans une mesure quelconque , néanmoins chaque culte est d'autant plus utile ùl la fortune des peuples , qu'd se rapproche davantage de la foi catholique.
Comme toutes les religions ne font point dépendre le sort de l'homme dans la vie future de l'accomplissement do la même loi , l'intérêt éternel n'a point partout les mêmes exigences, et il ne peut produire partout les mêmes conséquences sociales. Ainsi , la religion musulmane qui permet la polygamie implique l'abrutissement et l'asservissement de la moitié de notre espèce. Ainsi encore, la religion des anciens Mages, qui défendait de souiller les eaux de la mer par le contact de toute substance impure, impliquait l'abandon des arts de la navigation. Les croyances religieuses, en même temps qu'elles font naître la sociabilité, la façonnent donc et la limitent, de telle sorte qu'aucune société ne peut dépasser le degré de civilisation compatible avec les croyances qui lui sont propres. Ce fait deviendra d'une évidence palpable, lorsque nous aurons vu comment la société sort de la sociabilité.
Si par société on entend des lois humaines, des tribun?.ux, une armée , des finances, et en un mot tout le matériel d'une administration civile , judiciaire et politique, alors, Thomme a vécu long-temps et très long-temps sans société. 3Lais ce mot a une autre acception, car du moment où plusieurs familles croient que leur intérêt éternel interdit le meurtre, le pillage , l'adidtère , ces familles, si leur foi est ardente, n'ont besoin de la protection ni d'un Code, ni d'une magistrature pour jouir les unes à l'égard des autres de cette pleine sécurité, quant aux personnes et aux choses, que donne la société la plus savamjnent organisée. Comme elles subordonnent leur intérêt temporel à leur intérêt éternel , elles empruntent nécessairement à ce dernier leurs notions du bien et du mal , notions qui seront unes , parce qii'elles sont les conséquences d'un principe invariable dans ses applications. Ainsi , elles auront pour loi leur culte, pour tribunaux chaque conscience, et comme ce tribunal rendra toujours des arrêts semblables dans des causes semblables , cette uniformité constituera une opinion , ou plutôt une conscience commune qui déterminera , sanctionnera et garantira les droits et les devoirs de chaque individu. Il y aura donc parmi ces familles un ordre social qui sera le résultat de leurs mœurs, mœurs qui s'étendront à tous les actes de la vie humaine , et recevront leurs formes et leurs tendances de l'intérêt éternel.
Aussi long-temps qu'aucun ennemi extérieur ne viendra pas troubler la tranquillité pubhque, et que l'intérêt temporel demeurera dans sa dépendance rationnelle de l'intérêt supérieur, les mœurs suffiront, et dans leur ensemble, elles constitueront ce que nous appellerons dorénavant Tordre légitime. Le caractère distinctif de cet ordre est d'être réputé obligatoire dans toutes ses parties par l'amour du 77/0/, indépendamment de toute considération terrestre , obligatoire, disons-nous, en ce sens que le moi sait , ou s'imagine qu'en violant cet ordre, il s'expose dans la vie future à des chdtimcns hors de toute proportion avec les bénéfices viagers de sa désobéissance. Ainsi , dans notre pensée , il y a autant cVordies légitimes que de religions , et par conséquent , il y aurait çou«i
tratliction dans les termes à les prendre tous pour l'expression parfaite de Tétcrnelle vérité. Un seul possède cet avantage , parce qu'il repose sur le seul culte qui soit vrai ; les autres en diffèrent, et diffèrent entre eux au degré où les croyances qu'ils représentent s'écartent de leur divin modèle.
Tout ordre légitime donc a son Code civil dans les préceptes , et son Code pénal dans les menaces et les promesses de la religion dont il procède. C'est la pensée vivifiante et génératrice de chaque société, pensée qui donnerait au genre humain une sociabilité uniforme, si elle-même elle était uniforme. 3Iais, nous le répétons, chaque religion a nécessairement un ordre légitime qui lui est propre , et par conséquent encore , chaque religion engendre nécessairement une société distincte dont elle détermine fatalement l'esprit et les tendances. Ainsi, la diversité des cultes amène des sociabilités différentes, et divise par cela même le genre humain en fiactions hostiles , parce c{ue la divergence de leurs ordres légitimes les condamne à une insociabilité aussi durable que cette divergence.
Mais malheureusement, l'intérêt éternel ne prédomine jamais au point de contenir toutes les passions dans la société qui n'a encore d'autre lien que son ordre légitime, et l'union de là famille elle-même serait bientôt compromise si son existence n'avait pour une de ses conditions l'autorité du père et de répoux. En effet , l'intérêt temporel avec ses innombrables exigences subsiste toujours, et à mesure que la société devient plus nombreuse, et que la richesse se développe davantage, il crée de nouveaux besoins, en inspirant de nouveaux désirs. Alors, il se sépare dans un degré quelconque de l'intérêt éternel , et ceux qui lui obéissent se révoltent à ce degré contre la société. Ils y portent donc le désordre, et la sécurité de chacun de ses membres serait sans cesse compromise, s'il n'avait que sa force pei-sonnelle pour se défendre. La nécessité d'une protection mutuelle dans les limites de ce qui paraît bien à la conscience générale, c'est-à-dire dans les limites de l'ordre légitime dont cette conscience est l'expression , devient aussitôt manifeste. Or, cette protection implique à la fois, et le concours de la majorité, et l'unité de ce concours. Une autre nécessité existe dès lors, celle d'une force publique, ayant ses chefs et sa hiérarchie. Ce n'est pas tout encore. Le progrès de la richesse et de la population rendent chaque jour plus diflicile l'application de l'ordre légitime aux diverses questions soulevées par l'intérêt temporel, même entre ceux qui ne le préfèrent point à leur intérêt éternel. Un Code, distinct du Code religieux , et qui néanmoins en est le développement , devient à son tour indispensable à la conservation du bien-être général. Cependant toute société est bientôt entourée de sociétés rivales, et aucune d'elles n'aura rempli pleinement sa tache , tant qu elle ne pourra conteiiir ses ennemis extérieurs aussi bien que ses ennemis domestiques. Chacune d'elles devra donc posséder encore une armée ; et , avec une police, des tribunaux , une armée , des fonctionnaires publics, on ne peut se passer de finances. Ainsi surgira graduellement un organisme social , mais humaiu,qui sera, si nous osons le dire, le corps de chaque société, comme 1 ordre légitime en est le principe vital. Nous appellerons dorénavant cet organisme ORDRE LÉGAL.
Dans un prochain article, nous examinerons la nature des rapports qui existent entre ces deux ordres. Leur caractère distinctif se résume en doux niots :
« Le diable est le bourreau de l'ordre légitime ; le boiureau est le diable de l'ordre légal. »