ETUDE DE MOEURS
l'aristocratie.
Dans nos études sur la femme des hautes classes sociales, nous avons effleuré un sujet qui fournirait la matière d'un beau livre ; c'est la place que doit occuper l'aristocratie au dix-neuvième siècle. Il y aurait une lacune dans les considérations que nous avons présentées, si, avant de nous occuper delà femme des classes moyennes , nous ne faisions point entrevoir quelques-unes des vérités qui ne peuvent recevoir ici leurs dévelcppemens.
Mais d'abord y a-t-ilau dix-neuvième siècle une place pour l'aristocratie?
Si nous parlions à ces esprits vulgaires poursuivis par un rêve de féodalité et toujours prêts à voir se dresser devant eux , à ce seul nom , toutes les images du passé , nous nous garderions bien de nous livrer par l'imprudence d'une réponse aflirmative à la furie de ressentimens bavards qui épanchent sur la tète de celui qui les trouble dans la quiétude de leurs préjugés tous les heux communs de la politique et de l'histoire. Il y a de bonnes gens pour qui l'aristocratie , c'est un vieux château au donjon garni de chausses- trappes et d'oubliettes , aux larges fossés remplis d'une eau verdatre , au pont-levis , au beffroi gothique , aux mâchicoulis. Il y a en d'autres pour qui l'aristocratie , c'est tout simplement le droit qu'avaient les seigneurs de quelques seigneuries de faire battre les étangs par leurs vassaux, pendant les couclies de la châtelaine, pour empêcher l'harmonie discordante des grenouilles de troubler leur sommeil. Alors la dignité de ces bonnes gens se soulève , ils sont beaux de colère ; ils prennent la pose de 31. de 3[irabeau au jeu de paume; si la nature l'avait voulu, ils seraient éloquens. Eu lecteurs assidus des droits de l'homme , ils déclarent fièrement que l'homme n'est point né pour imposer silence aux grenouilles, et ils sont saisis d'une indignation effroyable à la pensée de cette aristocratie , qui vient pour les échelonner sur les bords d'un étang. Au souvenir des donjons qu'ils aperçoivent à travers les sombres nuages du style des romanciers, le fiisson les gagne; leur imagination les noie dans les eaux verdà très du fossé, les précipite dans des cachots souterrains, et ils déclament encore plus haut qu'à l'ordinaire la déclaration des droits de l'homme , pour se rassurer contre ce mot d'aristocratie , qui traîne derrière lui un bruit de chaînes , à peu près comme ces poltrons dont la voix grossit avec la peur.
Nous en convenons bien volontiers : l'homme n'est pas né pour battre les étangs , afin d'assurer contre les grenouilles le sommeil des châtelaines , encore moins pour passer sa vie dans un cachot souterrain. Aujourd'hui tout est bien changé I C'est l'émeute qu'il bat , et c'est le sommeil du gouvernement qu'il assure , portant le harnais militaire , donnant des horions , sans compter ceux qu'il reçoit. Les dames châtelaines y perdent certainement , mais l'homme y gagne-t-il beaucoup ? J'en doute. Aujourd'hui ce n'est point dans un donjon seigneurial qu'on l'enferme ; ce sont des partis tour ù tour triomphaus qui le
jettent dans leurs geôles décorées du nom pompeux de prisons publiques. Ainsi va le monde I Ce qu'on appelle la liberté nouvelle , n'est souvent qu'une variante d'arbitraire , et ce que l'homme et sa dignité ont gagné de plus clair à cela , c'est un changement de prisons.
Mais aux esprits élevés au-dessus de ces préjugés vulgaires , il n'est pas besoin de le dire , là n'est pas l'aristocratie. L'aristocratie, c'est une supériorité sociale qui a sa base morale et sa base matérielle ; sa base morale dans un passé illustre; sa base matérielle dans un patrimoine considérable qui est resté dans la même famille pendant une longue période d'années. Demander s'il y a place pour l'aristocratie au dix -neuvième siècle , c'est demander si une illustration quelconque exerce une influence morale en France , surtout quand cette illustration a derrière elle la ^Duissance de la fortune.
Comme ])ouvoir, l'aristocratie est tombée dans la politique ; comme supériorité , elle a encore sa place dans les mœurs.
Je prie qu'on ne réponde point à cela que nous sommes dans un pays et dans un siècle passionnés, sinon pour la liberté, au moins pour l'égalité. C'est l.i , suivant le mot de Montesquieu , une de ces choses qu'on répète toujours , parce qu'elles ont été dites une fois. Nous sommes dans un pays et dans un siècle où chaque révolution faite au nom de l'égalité , a abouti à établir une distuiction. Qui a oublié cette débauche de démocratie, qu'on appelle la révolution de 93? C'en était fait des différences des rangs , tous les compartimens de l'édifice social avaient été mis à bas , les extrémités étaient en bon voisinage , les pôles se donnaient la main ; on voyait partout des Caton , on marchait sur les Brutus et les Aristide. Cela dure un temps , puis la république s'en va et 1 empire arrive. Alors Aristide devient duc , Brutus vicomte ; si Robespierre avait vécu, il serait aujourd'hui marquis ou baron. De même, après la révolution de 1830, quel est le premier acte des partisans de l'égalité? C'est de se mettre à part de tous les autres par la croix de juillet , c'est-à-dire par une distinction.
On le voit donc, cet amour de l'égalité n'est pas aussi farouche qu'on veut bien le croire. Ajoutez à cela que bien que le siècle ait vu tomber l'aristocratie comme pouvoir, il est animé d'un sentiment profond qui la favorise merveilleusement comme influence sociale , c'est la haine des parvenus. Il se passe et se dit à ce sujet des choses qui seraient étonnantes , si les contradictions pouvaient étonner dans un pays qui en vit. Dans quelles bouches entendez-vous les paroles les plus amères sur l'obscurité native de certains hommes d'état , qui sont montés au grand mât de la fortune publique par un jour de tempête ? Dans les bouches les plus démocratiques, les plus libérales, tranchons le mot, les plus révolutionnaires. Dans quels journaux rencontrez-vous sur ces mêmes hommes les souvenirs les plus durs , les plus humilians , et ces phrases cruelles dans lesquelles les haillons d'une enfance misérable se dressent pour humiher la pourpre et le brocard d'une puissante virilité? Même question , même réponse. Et , il faut l'avouer, l'instinct de l'époque ne la trompe point. Pour un parvenu du mérite , il y a cent parvenus de la bassesse ou du crime. La plupart de ces individualités , parties de si bas pour monter si haut , ont passe, poiu" arriver sur le ventre de la société.
Ce préjugé contre les parvenus est fiworablc à l'aristocratie , et tous les liom-
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mes de bonne foi avoueront qu'envers un peuple ainsi disposé elle a des movens de séductions incomparables. D'abord on la considère comme un ornement du pays, et secrètement on en est fier comme d'une de ses gloires. La noblesse est fondée sur un sentiment naturel; c'estpour cela qu'on la retrouve toujours et partout. Ce nom qui se lève à travers les siècles connue le drapeau d'une famille , drapeau auquel cliaque génération ajoute, en passant, une feuille de laurier et mi rayon do gloire ; cette réversibilité des actes du père sur la tète de l'enfant ; ce sont là des idées si naturelles à l'esprit de l'homme qu'elles y sont, pour ainsi dire, innées, et qu'on les retrouve au milieu des raffinemens de la civilisation La plus avancée , comme au milieu de la simplicité brutale de l'état sauvage. Aussi, de quelque stoicisme de sentimens qu'on se vante, on ne peut se défendre d'une émotion involontaire en présence de ces hommes de vieille race, monumens vivans de notre histoire, dont les noms , comme de puissantes colonnes , supportent tout le faix de notre passé.
D'où vient donc qu'avec tant de moyens de se faire une grande place dans ce siècle , l'aristocratie en occupe une si petite ? J'ai bien peur que ce soit la faute de l'aristocratie. J'ai toujours pensé que les vérités les plus difficiles à dire étaient celles qu'on disait aux rois tombés; cependant, comme les erreurs laissent à terre et que les vérités relèvent, c'est précisément parce que l'aristocratie est une puissance déchue qu'il faut lui dire la vérité.
Sans doute , elle compte dans ses rangs un grand nombre d'hommes d'une intelligence bien élevée et d'un talent bien rare, de ces esprits claiiToyans qui profitent des hauteurs où ils sont placés, pour plonger du regard dans le lointain de l'avenir, et pour y découvrir les destinées vers lesquelles marche la France; sans doute encore, l'aristocratie peut s'honorer d'une nombreuse partie de sa jeunesse, qui comprend les exigences et les difficultés de l'époque, et qui sent le besoin d'avancer dans des voies de christianisme , d'ordre et de liberté ; mais cependant l'aristocratie prise collectivement a des reproches à se faire , elle a des défauts qui lui nuisent à elle-même, et qui en même temps nuisent au pays.
Pour ne point tomber dans de longs développemens et mieux préciser ma pensée en la resserrant dans un petit nombre de paroles , je dirai que tous les défauts de l'aristocratie se renferment en un seul : c'est qu'elle ne se souvient pas assez qu'elle est l'aristocratie.
Ce défaut est d'autant pins dangereux qu'il vient d'une situation. L'aristocratie a été frappée de la foudre en 93 , et il lui en est resté un engourdissement, une paralysi?. Elle est un peu comme ces rois exilés qui renoncent à la vie publique. Elle veut vivre pour elle-même, elle se renfenne, elle se mure dans un isolement complet. Les habitudes qu'elle a contractées dans les jours de tempêtes, elle les conserve dans les jours tranquilles. On appelle cela de la ])hilosophie, de la résignation; je le veux bien; mais je n'aime point les classes si résignées. Que résulte-t-il de cette résignation? Il en résulte que les moeurs aristocratiques périssent, et avec elles Linfluence aristocratique si nécessaire à la société. Avant la révolution de 89, l'aristocratie était beaucoup trop prodigue ; je serais presque tenté de dire qu'elle est maintenant trop économe. Cette vie d'isolement , dont elle a goûté , cette vie sans représentation , Svans engagemens , sans droits sur les autres , mais aussi sans devoirs envers
eux, Fa doucement enchaînée. Les habitudes étroites qui sont une qualité chez la bourgeoisie et un inconvénient chez la noblesse , ont pénétré chez cette dernière. D'abord on a été obhgé de les prendre par suite du malheur des temps, ensuite on les a précieusement gardées.
Certes , je n'entends pas dire par là qu'il faille remonter le cours des siècles pour se jeter dans l'abîme des prodigalités , où la plus grande partie des fortunes nobiliaires s'engloutissait autrefois. Je veux seulement indiquer une haute vérité que tant d'hommes de sens et d'intelhgence que renferme la classe aristocratique signaleront avec moi ; c'est que , si l'aristocratie n a plus le pied dans le pouvoir, elle l'a encore dans les mœurs , et qu'elle doit se servir de la position qui lui reste pour regagner la part qui lui appartient légitimement dans cette puissance qu'elle ne peut plus aujourd'hui exercer toute entière.
Encore une fois , l'aristocratie se défie trop d'elle-même. Elle est x^lus forlc qu'elle ne le pense. Avec cette supériorité sociale incontestable qu'elle possède, ce sceptre de la civilisation élégante cju'elle tient , ces traditions de bon goût qui dans ce pays sont une puissance, cette illustration historique qui commande le respect ; avec les JDeaux caractères cjuclle renferme , les hautes intelligences qui l'honorent, les sentimens de vieille loyauté et d'honneur qui coulent avec le sang dans les veines de la noblesse française , elle pourra faire des choses immenses, quand elle voudra se servir des moyens d'action que son immense fortune territoriale place dans ses mains.
Qu'on ne s'étonne point de nous voir mettre tant d'insistance à ce sujet. Plus que jamais peut-être l'intervention de la véritable aristocratie est nécessaue à la France. La plaie de l'époque , la puissance fatale qui flétrit tous les sentimens , qui détruit toutes les inspirations , cpii arrête tous les élans, qui étouiie l'ame de la société sous son influence métallique , c'est l'aristocratie d argent. Si ce triste et déplorable pouvoir reste seul sur la scène , s'il s'empare dej toutes les fibres du corps social , c'en est fait de la civilisation morale et intellectuelle du dix-neuvième siècle , de la civilisation du monde héroïque , et nous retombons dans la civilisation matérielle du monde industriel , du monde marchand ; nous rouvrons l'histoire de Carthage et de Tyr, que le génie de l'humanité semblait avoir fermée pour jamais.
Aussi , dans nos pensées d'avenir combien de fois n'avoiis-nous pas relevé , en face du matérialisme de l'aristocratie industrielle , cette aristocratie de l'iionneur transmis par les aïeux , cette aristocratie du sang verjé pour le pays , sang généreux qui, comme un perpétuel holocauUc, fume sans cesse dans notre histoire ; car celui du fils vient de génération en génération réchaufior celui du père ; combien de fois dans nos espérances n' avons-nous pas relevé cette aristocratie toute morale, pour l'opposer comme une puissante barrière aux cnvahissemens rapides, aux envahissemens funestes de l'aristocratie d'argent? Et comme toutes les forces morales se touchent , nous groupions autour d'elle les puissances du talent, les supériorités des arts, la iioblesi^e de la pensée. Nous lui refaisons une existence au>si belle , plus belle peut-être que l'existence qu'elle a perdue. Elle est le centre de tout ce c[ui sent et de tout ce qui pense, contre tout ce qui ne fait que compter. Elle descend dans les classes popidaires avec des enseignemens d'une main et c:es secourj de l'autre, elle les éclaire en les morahsant, et les enlève ainsi à l'influeiue d'un parti pohtKquc
qui cultive leurs passions en cultivant leur esprit. Elle mène le grand nioiiveitient moral , le mouvement de christianisme, d'intelligence et de pldlosojJiie contre le mouvement mécanique qui tend à immolViliser la civilisation et à matérialiser la société. Et l'aristocratie n'a qu'à se souvenir pour sympathiser avec les supériorités intellectuelles. Cette alliance n'est pas nouvelle dans notre histoire. Le siècle de François I" a déjà vu les arts marcher avec l'aristocratie ; le siècle de Louis XIV a vu les lettres mêler leurs pompes aux pompes de tous ses grands noms. Aujourd'hui la pensée a grandi , le taient s'est fait homme; ils n'ont plus hesoin de protecteurs , mais ils ont hesoln d'un allié. Belle tache ({ue celle-là , grande entreprise , suhlime mission I Le poste de l'honneur, c'est le poste du péril ; aujourd'hui le péril ne vient point des hommes d'armes d'un Prince Noir, ou des vieilles handes d'un Charles-Quint ; le péril vient des idées d'égoïsme individuel et de matérialisme cupide c{ui travaillent à s'emparer de la société ; il y a une place à prendre sur la brèche ; elle appartient à l'aristocrate (1). N.