‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 24 sur 129 · DES THEATRES ET DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

DES THEATRES ET DE LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE

Coup-d'œil sur l'iiisloirc du IhciUrc , depuis les temps primitifs. — La première comédie a élé faite par Molière. — On n'a plus fait de tragédie dci)uis Tancrhdc. — Il n'y a plus de théâtre possible. — Portrait de l'auteur dramatique.

Phis nous allons et plus nous comprenons que tout est à refaire. Les lois, les mœurs, les institutions, la ])ocsic, l'clorpiencc, la philosophie, les croyances, sont aujourd'hui loulcs choses en discussion. Le débat est long- et cruel; et si de ces haufcurs sociales, vous descendez dans les détails de la vie de chaque jour, voyez ce qui arrive : tout s'en va à l'abandon. La moralité des peuples, aussi bien que leurs opinions et leurs croyances, sont livrées au hasard. JN'olre but, à nous, quand nous avons entrepris celte grande lâche Ue la réiorme sociale, a été de jeter un coup-d'œil investigateur sur tout ce qui est à relaire parmi nous. Que de mouumens à relever ! que de décombres à ùter de notre route! Dieu nous soutienne dans ce pénible travail ! Dans notre dernier numéro nous parlions de la Sorbonne, l'éducation des riches, parlons aujourd'hui du théâtre, l'éducation du peuple.

Le théâtre, en effet, c'est l'école du peuple, quand le peuple n'en a plus d'autres. C'est au Ihéàlreque va le peuple poiu* y chercher des sentimeiis tout faits, Jes opinions toutes formulées, des passions savamment déguisées ; c'est au théâtre que se rend le peuple pour y applaudir h une philantropic factice, à une liberté factice. Dangereuse arène où toutes lesojiinions, bonnes et mauvaise, vie nuet't comballre, à ccndilion, bien entendu, q!ie la mauvaise opinion sera la plus forle, et que la bonne pensé'' sortira de là coiverle de honte et de mépris, oi tout au moins couverte de ridicule. Le théâtre, c'est une vaste école où les vertu.scii;ingeut de nom, oii le vice chan:.;e de robe et de forme, oii l.i révolte est prêclu'e au jour le jour, sous le nom d'indépendance, oîi le vice est élalé dans son plus aimable éclat, sous le nom de volupté et d'amour, où toutes 1rs corruptions sont mises en scène ]>our le jilus t^rand aigrement d'un public corrompu. Législateurs, vous vous troublez au cri iWi> j>opulalions qui se révoltant ; vous cherche/, en vous-mèm s d'où viennent tant d'émeutes suis cesse reuaissanles ? Vous vous demandez pourquoi tant de misères de chaque jour, et potu'.juoi t;'nt de jours sius repos el tant de nuits sans sommeil ? Législateurs, vous êtes obligés de descendre dans la rue jiour combattre à main .armée des passions armées; vous fiiles des morts, vous f.\i les des prisonniers; quand vos morts sont laits vous les envoyez à la ÎMorgue ou au cimetière, et tout vous semble dit. !\Ialhcureusenicnt vos prisonniers vous restent. Ils vivent ceux-là ! il faut les juger ceux là ! ICmbarras im-

(Ij Dans un |)rochaln numéro, no.is dirons comment elle peut prendre celle place. '

mcnse. Il n'y a pas en France de jiiffcs assez grands pour suffire à jucher le plus petit et le plus faible de ces prisonniers de l'émeute. Législateurs, vous vous frappez le front en disant • D'où vlenf le mal? Le mal vient de bien bas : il vient d'un mauvais arliele de journal qui aura incendié ces amcs ignorantes ; il vient de quelque livre mal écrit et mal pensé qui aura faussé ces jeunes cœurs ; il vient, enfin, de l'intérêt de quebjuc mécbante tirade de mélodrame, qui aura remué jusqu'au vif toutes les passions d'un parterre. Voilà d'où vient le mal. Et tout le palais du Luxembourg, rempli de ses pairs, le voilà peut-être qui recule aujourd'liui devant le îhéàtre retentissant, à la voix de quelques mauv;;is comédiens! Législateurs, vous avez laissé le peuple se corrompre au tliéàlre, ne demandez plus d'oii vient le mal.

L'histoire du théâtre moderne, si elle était complète, serait une lamentable histoire. De tout temps nous avons vu les émotions dramatiques devenir un des besoins les plus prcssans des peuples civilisés. La Grèce antique se rassemble au théâtre du vieil Eschyle et du jeune wSophocle: elle frémit de bonheur aux transports passionnés d'Euripide. La ville d'Athènes, saisie d'une frénésie incroyable, permet à son poète comique, Arislophanes, de la livrer elle-même, elle toute entière, ses lois, son peuple, ses généraux, ses juges, à la risée d'un parterre qui contenait l'Altique entière; en entendant sur le théâtre les diffamations d'Aristophanes, Athènes applaudit avec transport. Bien plus, elle livre à son poêle comique, le plus grand des philosophes, le plus innocent des hommes, elle lui abandonne Socrate. Socrate meurt parce qu'il a servi de risée aux comédiens d'Aristophanes. Voilà ce que c'est que le théâtre, c'est un enivrement qui va jusqu'à la fulie, qui va jusqu'au crime. Il prend les peuples à la tête et au cœur, et il en fait des bourreaux ou des victimes. Plus les nations vieillissent et plus celte rage dramatique les saisit et les domine. Du pain eides spectacles ! tel est le cri du vieux peuple romain qui se rend au cirque ensanglanté parle sang des hommes et des bêtes féroces. /^z//>am el des spectacles, \icnnc ensuite le tyran que voudra l'armée. Voilà oii eu étaient venus les fiers dcscendans de Flomulus!

Notez bien que nous ne faisons pas ici la guerre au théâtre; cela a été dit beaucoup mieux que nous ne saurions le dire, par une éloquente voix qui s'appelât Jeun-Jacques Rousseau au siècle passé. Le citoyen de Genève ne reconnaissait pas le théâtre, nous autres, au contraire, nous le reconnaissons comme un fait qui s'est accompli dans toutes les littératures et qui les domine presque toutes. Le théâtre est resté la gloire la plus réelle, la plus littéraire et la plus incontestable de la France. Le théâtre a fait l'honneur et l'orgueil du siècle de Louis XIV. Le grand Coiulé a été vu pleurant aux vers du grand Corneille. Racine a fait battre, aux sons harmonieux de ses vers, tous les cœurs de Versailles. Molière, du haut de son théâtre, s'est montré le philosophe le mieux instruit des faiblesses de l'esprit, de la tête et du cœur de l'homme, dont il a corrigé les travers et les vices, vous ravez avec q;icl esprit inimitable, quelle verve intarissable, et quelle ironie puissante qui ne peut pas mourir. Dans le siècla suivant. Voltaire s'est servi du théâtre comme Bossuet se servait de la chaire, avec cette différence pourtant que Voltaire a fait de la tragédie une œuvre do dcstrue'ion et de ruines. INier le théâtre après tant de chefs-d'œuvre, c'est nier le soleil ; c'est nier Corneille, Molière et Racine ! Mais ici une autre question se présente : L'art dramatique serait-il le seul des beaux-arts qui ne serait pas soumis à la règle génénsle de tous les arts, la décadence et l'oubli. Hélas! nous avons vu s'affaiblir et se perdre chez nous, comme on a vu s'affaiblir et se perdre, chez tous les peuples du monde, les plus belles parties dj l'art humain. D'abord nous avons perdu le poème épique, par la raison que le poème épique nous était venu le premier. Ensuite l'ode s'csl envolée vers les cicux d'où elle était venue ; car l'ode c'est le poème des temps primitifs, le poèuie écrit au cœur de l'uomme qui croit en Dieu et qui espère en lui. Après l'ode, nous avons vu s'affaiblir l'éloquence, car l'éloquence c'est la croyance cachée, cl à mesure que la croyance s'en va, adieu la parole, qui n'a été donnée à l'homme que pour lui faire dire : Je crois \ Parcourez les annales littéraires de tous les peuples du monde, cela n*est-jl pas toujours arrivé ainsi? Quel est le peuple en ce monde qui n'a pas eu sou

grand siècle de perfection et de poésie, et puis ensuite sa décadence? Le théâtre seul serait-il toujours chose vivanteet nouvelle? En tout ceci le théâtre, plus que lesautres arts, dépend de quelques génies épars qui vivent peu et dont les œuvres restent pour être l'éternel désespoir des survivants. Aussi , quatre hommes représentent à eux seuls le théâtre grec: Eschyle, Euripide, Sophocle, Arislophancs; ainsi, deux hommes représentent le théâtre latin, Plaute et Térence; ainsi l'Angleterre dramatique est représentée par Schakespeare ; ainsi l'Allemagne par Schiller; ainsi la France, à toutes les époques , par Corneille, Racine, Molière, Voltaire 1 Voilà donc le théâtre du monde ; une douzaine de grands gcuies . Vous voyez donc Lieu que depuis long-temps , eu France, en Europe, partout, le théâtre est mort !

La dernière comédie qui a été faite en France a été faite par Molière , le même à qui la France devait la première comédie ; Molière est tout seul dans son domaine ; il s'appelle Molière, et, pour comhle de distinction , il n'a pas été de l'académie française. La dernière tragédie française a été faite par Voltaire, notre dernière tragédie c'est Tancrède. Depuis Tancrède j Voltaire lui-même a été incapable de faire une tragédie ; depuis Tancrcdc , la France ne sait plus ce que c'est qu'une tragédie. Il est vrai que nous avons eu aepuis ce temps, on ne saurait dire quelle immense quantité de compositions prétendues dramatiques , en cinq actes et en vers , à ce qu'on disait , mais laquelle de ces compositions misérahles a survécu à l'occasion qui l'enfanta , à l'auteur qui la débita , à la passion du jour qui la rima? C'en était fait, le cercle dramatique était parcouru dans tous les sens par les trois à quatre génies qui en occupaient le centre, et les poètes dramatiques à venir n'avaient plus qu'à glaner quelques maigres épis dans les abondantes moissons qui y avaient été recueillies. A dater de Tancrcde^ la tragédie existe encore de nom , mais non pas de fait ; tout est perdu pour le théâtre. Où sont les vieux Romains du grand Corneille, brutales et neuves passions arrachées toutes vivantes à l'histoire, et devant lesquelles le génie du cardinal de Richelieu se trouvait à l'aise ? A la place des Romains de Corneille , vous n'avez plus que des Romains de théâtre, au bras maigre et en manteau blanc et rouge, qui glapissent les mots sonores de liberté et de patrie, et frappent du pied afin de donner un peu plus de gonflement à ces mots de la tragédie populaire , liberté ! patrie ! Les Romains de Corneille sont morts et couchés avec lui dans la tombe. Où est, je vous prie, la passion de Racine , cette mélodie si touchante, ces sentimens si exquis, cette paro'c si ornée ? La passion de Racine est morte avec le dix-seplieme siècle, et bientôt vous allez voir ces nobles héros de la tragédie se livrera leurs cmportemens sans frein, avec l'abandon d'un flatteur de Madame Du Barry. Comme aussi où est l'esprit de .Molière? Le rire de Molière s'est fait larme; on ns rit plus à la comédie, on y jdeure ; Marivaux et ses copistes jettent sur les planches celte nuée de petites bourgeoises qui ne savent plus que s'évanouir à la première parole un peu franche prononcée a leurs oreilles. Molière, c'était la comédie du dix-septième siècle ; c'était le monde nourgcois , brusque , véridique , sur de la protection du roi , riche et d'une fortune bien londee ; c'elait , d'autre part , le grand monde des très-grands seigneurs, ce beau monde qui faisait le beau langage et les belles mœurs. Grandes dames et bourgeoises, ch;icun, dans la comédie de Molière, parle le langage qui lui est propre, chacun porte l'habit qui a été fait pour lui. Avec Molière est mort le di\:-septième siècle; la comédie est morte. Lnlin , A ollaire avait trouvé une tragédie, elle n'était la tragédie de personne; non plus la tragédie de l'histoire, comme Corneille, non plus la tragédie des passions et des sentimens , comme Racine, mais la tragédie révolutionnaire , la tragédie de l'opposition, en un mot, la tragédie de Voltaire. La tragédie de Voltaire est morte avec lui j et de même qu'après Corneille il y a eu des gens qui ont fait de la tragédie historique, de même que Racine et Molière ont eu leurs imitateurs miscrablcs et leurs copistes infidèles, de même aussi Voltaire a été copié par de prétendus révolutionnaires en vers de douze pieds ; mais toutes ces tenlalivcs subséquentes ont eu pour dernier résultat le résultat que voici : Elles eut prouvé qu'en France Iç tbéàtrc était mort!

Oui, le lliéàlre est mort en France ! On ne se souvient que pour la flétrir de la tra^^édic révolutionnaire ? delà comédie révolutionnaire? Le Mariage de Figaro? Quelle grande faute, si ce n'était pas un grand crime : c'était tout l'ordre social mis à l'index. Qui se souvient de la tragédie impériale et de la comédie impériale , sinon pour les couvrir du plus grand ridicule ? La preuve que c'étaicnt-là deux clioscs mortes sans remèdes , c'est que l'Empereur, qui pouvait tout, n'a pas pu , malgré tant d'efforts , se donner le plaisir d'une bonne tragédie pendant tout son règne. L'Empire n'a produit qu'une comédie passable , /e^ X>ewa; Gcîidrcs, par M. Etienne; or, cette comédie des Deux Gendres était copiée, mot pour mot, par l'ancien censeur impérial, dans la comédie d'un très-spintuel jésuite! Voilà donc un extrait mortuaire en bonne forme ! J'imagine donc qu'on ne peut guère soutenir que le théâtre n'est pas mort.

Car si quelque chose avait pu faire revivre le théâtre , c'était la restauration ; c'était ce spirituel et pacifique gouvernement qui recueillait enfin les lumières des véritables expériences sociales. Trop long-temps la France avait reconnu pour ses chefs les bonnets rouges ou les traîneurs de sabre; la restauration nous availj enfin rendu les belles mœuri et la belle langue française. Elle nous avait rendu les grands noms de l'aristocratie, entourée de toutes ses élégances, avec son esprit, son bon sens et ses belles manières; elle nous avait aussi rendu les femmes comme il faut, si remplies de grâces et d'a'iandon, qui n'avaient rien de la morgue mal élevée ni du pédantisme de tant de femmes de l'Empire, parvenues, avec leurs maris , sur le champ de bataille ; voilà ce que la restauration nous avait rendu. En même temps, elle nous avait donné pour roi un homme d'esprit, qui avait toutes les traditions de la royauté , qui en avait aussi toutes les majestés, un roi qui savait le latin. Tels étaient les bienfaits de la restauration sous le rapport de l'art. Et sans nul doute, c'est faire beaucoup pour l'art que de lui donner un langage, un costume , un lieu à part, et dansée lieu à part, des palais et des hôtels. Aussi la restauration a-t-clle eu plus d'influence sur la poésie de son temps que l'Empire. La restauration a produit tous les jeunes esprits qui tiennent aujourd'hui la science, la poésie, l'éloquence, qui sont lesmaîtrcs dans tous les arts. La restauration a rendu à M. Chateaubriand cette toute puissante parole qu'avait étoulfée l'empire ; la restauration a trouvé M. de Chateaubriand un poêle, elle en a fait un homme d'état. La restauration nous donnait en même temps, grâce à la liberté constitutionnelle que nous lui devons, l'éloquence parlementaire, cette force nouvelle, cet orgueil nouveau dans la nation. De là sont sortis tant d'orateurs qui ont eu leur influence sur les destinées de l'état. L'empereur n'avait fait du général Foy qu'un soldat , Louis XYIII en fit un orateur; ainsi pour Lamarque. Sous l'empire, M. de Martignac était un avocat de province, il devint un grand, un sincère orateur; homme charmant que son cœur a tué et qui est mort en défendant le ministre qui l'avait remplacé au ministère. Mais le chef-d'œuvre oratoire de la restauration, c'est M. Berryer ; c'est l'éloquent adversaire de tant de partis qui déchirent la France, c'est l'homme dont la parole, dont le geste, dont le rcgird, dont la conviction , dont l'émotion irrésistibles, dont le courage civil, rappellent le mieux les orateurs de l'ancienne Grèce, ou l'orateur comme le définissait, comme le comprenait Cicéron : vir bonus bene diccndi perilus. Sont-cc là de salulaircs influences? Et même parmi ses adversaires, la restauration a jeté de soudaines et vives clartés. Elle a donné autant de talent à ses adversaires pour l'attaquer qu'elle a donne de talent à ses amis pour la défendre. V Histoire de la ReK>ohiiion française de M. Thiers , ce paradoxe révolutionnaire de tant de style , de clarté et d'énergie , n'est-ce pas la restauration qui l'a soufflé dans l'àme du jeune auteur? EtIM. Thiers, sous l'Empire ou même sous l'influence du Constitutionnel^ eùt-il jamais songé à écrire ce livre qui restera bien long-temps après que le ministre ne sera plus? Citez-moi un livre de cette époque qui éclnppc à l'influence de la royauté, quel que soit ce livre? Il n y a jias jusqu'aux chansons de Béraiigcr, ces petits chefs-d'œuvre trop vanlés, dont la rojaute de Louis XYHI et de Charles X ne puissent réclamer sa part. Et pour parler d'iufluenc.s plui dignes d'aveu, tous lc3 jeunes poètes de ce temps-ci, d'où sorlcut-ils, sinon de la

reslauraliou ? La naissance, de M. le duc de Bordeaux éveille la poésie endormie de M. yiclor Huffo, et le jeune poète doit à V enfant du miracle la plus belle de ses odes qui est encore son clief-d'œuvre. En même temps sortait de la compagnie des gardes du corps un homme, un poète , un poète lyrique, qui devait être le plus grand poète de celte époque , qui devait être toute sa consolation, tout son espoir, tout son présent, tout sou avenir poétique ; poète royaliste et chrétien qui s'est perdu dans la politique , homme qui a rassuré le monde désespéré et désolé par le désespoir et par le doute de lord Byrou j j'ai nommé M. de Lamartine.

Yous voyez donc qu'à la voix de nos vieux rois , la France poétique se ranime et se réveille. Tout renaît. On croyait l'éloquence perdue, l'éloquence monte à la tribune et elle se renouvelle au souille inspirateur des passions politiques. On disait la poésie impossible, la poésie éclate de toutes parts, et encore la plus difficile de toutes les poésies , l'ode. L'histoire se réveille; en un mot, toutes les parties de l'art reparaissent une à une, excepté la comédie. Le théâtre seul reste fermé quand toutes les chaires s'élèvent de nouveau, tant le théâtre était un art perdu. Un homme soutenait encore la poésie dramatique contemporaine , c'était l'illustre comédien Talma. Talma a fait le succès des rapsodies de M. Aniault, de M. Jouy, de M. Lemercier, mais il mourut, et toutes ces tragédies qu'il avait faites descendirent avec lui dans la tombe. En vain, voulut-on essayer si du côté de la comédie on serait plus heureux ; on se perdit encore cette fois en mille tentatives misérables. Pourtant tout semblait promettre un succès facile aux esprits nés pour la comédie! Il s'agissait de peindre cette fois une société toute nouvelle, société mêlée de gloire et d'argent, d'ancienne noblesse^t de noblesse moderne, moitié bourgeoise, moitié militaire, à la fois dévote et sceptique; partagée entre Bossuet et Voltaire, société aux ïnille faces, qui avait été république, anarchie, empire, et qui à présent était une royauté ; incroyable mélange de regrets , de souvenir, d'espérance, de déception. Voilà le tableau placé sous les yeux du poète comique ! Ou donc éliez-vous, Molière.? et lui-même Molière se serait-il accommodé d'une peinture si mouvante et si variable? Et encore eùt-il consenti à corriger des mœurs changeantes qui d'elles-mêmes se corrigeaient chaque jour! Et même c'est là une grande question de savoir si le génie comique de Molière n'a pas été admirablement servi par la Fociété posée et régulière du dix-septième siècle ! Toujours csl-il que le règne de Louis XVllI et celui de Charles X n'a pas eu son jlolière pas plus qu'il n'a eu son Corneille. Le .Molière de Louis XVllI et de Charles X, c'est une petite copie bien fine, bien musquée, bien médiocre, bien terre à terre, qu'on appelle M. Scribe. Esprit tout en petits mots , en petites épigrammes , en légères railleries ; faible élève de ]\îarivaux, qui ne se doutait guères qu'il ferait secte et qu'il aurait des disciples : voilà l'homme qui a lait toute la comédie de la restauration. Misérable comédie où vous voyez hc mouvoir, comme dans une lanlerne magique, des ombres de colonels , des ombres de jeunes femmes , des ombres d'oncles, des ombres de neveux qui courent après des ombres de successions; des ombres de dandys qui courent après une ombre d'élégance, véritable chef-d'œuvre d'une ombre de poète qui court après une ombre d'esprit. Cependant les villes de la province apprenant qu'il y avait à Paris un petit théâtre oii se donnait cette petite comédie, y accoururent en toute hâte. C'est une si bonne chose la comédie! Et encore, à tout prendre , cette petite comédie' de M. Scribe était une comédie innocente et propre, elle devait réussir faute d'autre. Elle réussit donc, elle réussit beaucoup. Une jeune et élégante princesse, dont les malheurs ont égalé le courage, consentit à embellir de son nom le théâtre de M. Scribe , à prendre sous sa protection toute puissante ces légères esquisses d'une société d'un jour; depuis ce temps le vieux trône des vieux rois a croulé ; madame la duchesse de Bcrry, captive, a rendu son épée à M. Thiers , l'auteur de VHistoire de la llcvolution française; dans ce grand fracas qu'est devenue la comédie de M. Scribe? Elle est allée où vont les vieilles limes, M. Scribe n'était pas de force à lutter contre une révolution. Aussi a-t-il pris son parti de bonne grâce , il n'a plus fait de comcdies, mais il a fait des opéras, des opjras comiques, et il s'est laissércccvoir académicien.

Maintenant, vous parlerai-je du théâtre depuis la révolution de juillet?

Depuis la révolution de juillet , le théâtre est une honte ; avant juillet , le théâtre n'était qu'une niaiserie. L'hornme qui sous Charles X promettait d'être un auteur dramatique , M. Alexandre Dumas , ayant voulu , lui aussi , obéir à une révolution , s'est vu précipiter du haut de ses espérances. Il avait faitavantla révolution de juillet //e/^r/ ///et ChrisUne à Fontainebleau , ses deux meilleurs ouvrages. Depuis juillet, il a fait Antony , espèce de cauchemar oli l'adultère, mis en scène, est justifié d'un bout à l'autre de la pièce; et dans quels termes, grands dieux! Il a fait Tére'sa^ autre plaidoyer adultérin encore plus mal écritque le premier. Il a fait la Vie de Napoléon, car le théâtre depuis juillet s'est emparé de l'Empereur comme son bien, et il l'a figuré. Dieu le sait? cette grande et imposante figure, l'espoir de la poésie épique dans les races futures. Yoilà tout ce qu'a fait M. Dumas. Excepté une belle scène de Richard d'Ailingion, M. Dumas n'a plus été lui-même. Il s'est perdu , il a erré çà et là , il a couru par monts et par vaux dans les campagnes de la poésie. A l'heure qu'il est , il est à la recherche de la Méditerranée. — Homme perdu pour le théâtre, quel malheur! — En même temps surgissaient de toutes parts ce qu'on appelle des auteurs dramatiques. L'auteur dramatique est un être à part. Il sait lire , il sait écrire , il sait compter surtout. Il a pour mission d'arranger les idées des autres , de chercher des idées dans des livres ou dans de vieux drames déjà faits jpuis, ces idées trouvées, l'auteur dramatique s'associe avec d'autres auteurs dramatiques, et alors ils cousent des scènes , ils les arrangent, ils les disposent , puis l'ouvrage fait , ils le proposent d'abord au Théâtre-Français ; puis si le Théâtre-Français n'en veut pas, ils portent Vomna^e sur les théâtres des Boulevards. Le théâtre qui paie le plus a le premier choix, les autres viennent ensuite : voilà ce que c'est que l'auteur dramatique. C'est un être de raison , c'est un spéculateur, c'est un marchand de dialogues , c'est un homme sans plans, sans mesures, sans type , sans vocation , qui n'a pas d'autre métier que de bêler en public. Il est d'office le flatteur du peuple. Il grossit sa voix pour faire peur au peuple. Si le peuple aime le sang, l'auteur dramatique lui prodiguera les meurtres, les empoisonnemens, les coups de poignards, les échafauds et les bourreaux. Si le ]mblic aime le vice , l'auteur dramatique le traînera dans toutes les orgies de la régence et du parc aux cerfs. Si le public aime les révolutions , l'auteur dramatique s'amusera avec Murât, Danton et Robespierre ! Voilà ce que e'est qu'un auteur dramatique de nos jours. Il obéit à celui qui commande au peuple. Que les temps sont changés ! Corneille subit l'influence de Richelieu , Racine l'influence de Louis XIV , Voltaire obéit à l'esprit philosophique de son temps , c'est que Corneille était Corneille, c'est quePxacine était Racine, c'est que Voltaire était Voltaire; c'est que les grands poètes allaient alors de pair avec les grands hommes et avec les grandes idées qu'ils représentaient. Aujourd'hui , l'auteur dramatique obéit à la dernière populace des théâtres des boulevards, il aiguise le poignard ou le couteau de la guillotine jiour être agréable au public de l'Ambigu ou de la Gaîté , toujours par la raison que je vous disais tout à l'heure; c'est que l'auteur dramatique et son public se valent encore cette fois. Ils ont l'un et l'autre le même esprit, la même intelligence, le même cœur.

Arrêtons-nous ici. Nous reprendrons celte histoire du théâtre à l'endroit ou nous la

laissons. Xous espérons vous faire passer en revue tous les théâtres de Paris, depuis le

Théâtre-Français, le théâtre d'^/Aa/Ze , jusqu'au théâtre de Robert Macairc \ tous les

auteurs dramatiques, depuis l'auteur de V Auberge des Adrets, jusqu'à M. Victor Hugo.

Spectacle curieux, intéressant et dramatique s'il en fût.

Francis BENOiàx.

L'n jeune poète de Toulouse, M. Francis Lacombe, nous adresse une pièce de vers sur le dix-huitième siècle, que nous regrettons de ne pouvoir insérer toute entière; nous en extrairons du moins plusieurs strophes qui, malgré quelques taches faciles u eliucer, pro-

88 LA JEUNE FRxVNCE,

mcllcnt un bel avenir poétique à l'aulcur. On remarquera sans doute dans les vers de M. Lacomhe, comme nous l'avons nous même remarque, un harmonieux retentissement des doctrines et des scîntimcns exprimés dans l'Echo de la Jeune France, Celte preuve des sympathies que nous rencontrons dans les jeunes intelligences auxquelles nous nous adressons, nous est une satisfaclion plus douce et plus vraie que tous les éloges et que tous Ici succès.

LE DlX-îlUITIKME SIÈCLE.

Un soir, qu'au bruit lointain criiarinonicuses lyres, Pensif, je iiiéditais sur le sort des empires, Qui , nés après le jour, tombent avant ]a nuit ; Qu'en mes mains je pesais la poudre de leur bière j Le rideau que le temps étend sur leur poussière Soudain s'évanouit.

Des siècles éclipsés la nombreuse cohorte, Pareille aux rcves d'or que la nuit nous apporte, Passa devant mes yeux étonnés, confondus ; Et je vis, tous brillans de couleurs poétiques, Les siècles des grands rois, les siècles héroïques Dans la tombe perdus.

Mais le dernier était sombre comme un nuage. Qui recèle en ses flancs la tempête et l'orage. Et dont le poids trop lourd semble peser aux cieux; Comme un sceptre sanglant, ou comme un noir génie , Il respirait au loin le râle et l'agonie, Et je fermai les yeux :

Après avoir peint ainsi la révolution morale qui s'opère dans les esprits domines pîïr l'école philosophique, le poète peint aiusiravènemenl de la révolution politique qui vient ensuite:

Prêtez l'oreille aux cris qui montent vers la nue!.. C'est l'émeute aux cent voix qui hurle dans la lue ; La première étincelle au faite du volcan. Ecoutez ce bruit sourd qui travaille la terre ; Le vésuve enflammé déchirant son cratère, Jette lui feu dévorant.

Voyez, à la faveur de la flamme qui brille. Le peuple dans ses bras emportant la Castill.^, Ebranler ses vieux gonds, déraciner ses tours ; Les flots tumultueux décroître et disparaître. Et ses rangs épaissis, plus nombreux, reparaître, A Taj^pel des tambours.

C'étaient des cris jetés au sein de la tempête. Des paroles de sang au milieu d'une fête. Ou le rugissement des tigres en fureur;

Plus loin, c'étaient aussi les ciaqueinens du tiônc, Et sur le front du roi se brisait la couronne , Grande dans le nialiieur !

Puis on voyait tomber une tète sanglante, Qui semblait murmurer d'une voix expirante Les mots inachevés d'un pardon généreux. Aux éclairs succédaient les éclats du tonnerre, Et du sommet sacré de ce nouveau calvaire, Louis montait aux cieux I

Au bruit de l'écliafaud les morts se réveillèrent, Les cendres des héros soudain se ranimèrent ; Duguesclin et Bayard et Turenne et Coudé,

Portèrent à la fois la main à leur épée I

J'entendis de l'abîme une voix échappée, Comme un cri de damné.

Et j'aperçus Luther, qui brisant son suaire, Rassemblant ses débris épars de sa poussièie , En fantôme hideux se dressait dans la nuit. Il rugit de plaisir I II ricana de joie I Comme le noir vautour qui dévore sa proie, Et puis se rendormit.

Le siècle s'écoulait fuyant comme un reptile : Je voyais sur son front la marque indélébile Qu'y grava l'Eternel : et moi je lui disais : « Adieu siècle maudit I... pour sauver ta mémoire, » "Vainement tu courus dans les bras de la gloire, » Déposer tes forfaits. »

Et puis je découvris comme un rayon d'aurore, Aux champs de l'avenir un siècle jeune encore; L'horizon se chargeait de nuages plus beaux : Vn soleil, brillant d'or, naissait; et l'Espérance, Cette fille du ciel , conduisait notre cnliuice, Dans des sentiers nouveaux.

Francis Lacombe de Toulouse.

s éxploru^ns en \n .,' ?•*''' 'l'-"^"^ '^ honorable coUahoralcor, vient de publier un i- vol. de

dansnô Ccnux^ Pn ""^r'^-/^" vol. in-8o, 7 fr. 50 cent. Chez Legrand libraire ù Rouen,

exlrômémLt Sri;.nn^^^ ^f '" '"j"' ^" '^ ^■"^""^^' ^"' '''''"f^'rnic dans ses 000 pages des faits

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