PREMIÈRE DIVISION. — - MIDI DE LA FRANCE ET PROVINCES DU CENTRE
Il y a peu de mendians dans cette partie de la France ; on n y voit poii^t de ces malheureux condamnés à une excessive misère^ comme dans les villes manufacturières du Nord. — Il y a des pauvres, sans doute , presqu'autant qu'ailleurs mais cette classe y éprouve moins de besoins, elle vit de peu, elle consomme moins en combustibles et en vêtemens. Les substances dont elle se nourrit , ont des qualités nutritives comparativement plus grandes que celles que produisent les provinces du N'ord : conséquemment , il en faut de moindres quantités pour entretenir les forces. Le prix des denrées dont les pauvres se nourrissent y est moins élevé que dans les contrées du Nord. Il résulte de ces circonstances dépendantes du sol et du climat que les classes pauvres y souffrent moins qu'ailleurs ; les secours de la charité , quelque faibles qu'ils puissent être, suffisent pour les soulager d'une manière réelle et efficace.
Il faut encore considérer que la population y est relativement moins considérable.
Sur une superficie cultivée de 512 hectares , on cojnpte 245,000 habitans dans le département de l'Indre , et dans celui de la Somme sur 543,000 hectares de terres en culture , on compte 543,000 habitans.
Cet répartition de la population est cause que les travaux agricoles et la culture du sol offrent un emploi régulier de leurs bras aux classes ouvrières. Elles ne sont pas exposées aux stagnations subites du travail qui désolent les provinces où les opérations de l'industrie manufacturière les occupent presque entièrement.
La vigne est cultivée dans toutes ces provinces , elle fournit du travail pendant toute l'année à un grand nombre de familles ; l'hiver n'y a, ni assez de rigueur, ni assez de durée, pour l'y interrompre d'une manière notable. Les familles de vignerons , de laboureurs et de terrassiers trouvent donc dans la culture de la terre une source continuelle de travail. Disséminées sur le sol , par maisons isolées, ou ne formant que de petits hameaux, elles sont bien moins exposées que dans les cités populeuses aux séductions du luxe et des plaisirs qui corrompent et dépravent les mœurs. Les corps, endurcis par de rudes tia vaux, sont plus robustes , moins sujets aux maladies et aux infirmités précoces. Le nombre d'années pendant lesquelles un homme peut supporter un travail pénible, mais productif, excède d'un huitième à peu près celui dont un ouvrier placé dans l'autre région peut espérer de jouir : comme les frais dépensés pour les élever tous les deux , jusques à l'âge de la virilité, sont les mêmes, le premier a donc une valeur intrinsèque, en puissance de travail , d'un huitième de plus ; ce calcul peut s'élever plus haut par la diminution , non moins prouvée, du nombre de journées de maladie , pendant le cours d'une année. FRANCE^ l«r JUIN î§35. 3; ANNÉE. TOME 3. N-^ 6^
Il est même à remarquer, que dans les contrées réputées malsaines, comme la Sologne, les Landes et la Bresse, la plus grande mortalité frappe sur les enfans, tandis que dans les pays livrés aux travaux industriels, la mortalité frappe sur des individus parvenus à l'âge de l'adolescence, ce qui ruine un grand nombre de familles, en raison des dépenses que leur ont occasionnées l'entretien et la maladie des enfans qu'elles ont perdus.
A ces causes diverses , il faut encore ajouter celle plus décisive encore d'une meilleure moralité. Nous ne voulons pas dire que les mœurs soient plus pures dans le Midi que dans le Nord ; mais, en ce qui concerne les dernières classes, on peut avancer que la corruption n'y descend pas aussi bas et ne dégrade pas les individus au même point. — Dans l'ordre spirituel , les uns peuvent ne pas mieux valoir que les autres, mais dans l'ordre physique et social , la différence est immense.
Il est donc positif, que dans cette première division , une plus grande somme de bonheur et de bien-être est acquise aux classes laborieuses, et il y a diminution relative de leurs souffrances.
La conclusion à tirer de ces observations générales , c'est qu'il y a peu à faire pour améliorer le sort des classes pauvres, dans les communes rurales et même urbaines : et nous savons que la charité pourvoit, à peu de frais, à leur soulagement. N'ayant à secourir qu'un cinquantième et souvent un centième de la populat on , il ne faut pas de grands efforts pour y parvenir. Des propriétaires riches de ces provinces nous ont avoué que tous les pauvres de leur comniune auxquels ils étaient dans le cas de distribuer des aumônes, ne leur occasionnaient pas une dépense du cinquantième de leur revenu.
Nous ne craignons pas de le déclarer, on n'est pas quitte de l'accomplissement du précepte de la charité , à si bon marché, et il faut s'ingénier pour s'en acquitter convenablement d'une autre manière.
Dans ces contrées favorisées, le zèle d'un propriétaire généreux n'étant pas absorbé, comme ailleurs, par la nécessité de satisfaire à des besoins pressans et impérieux, doit se porter vers la recherche des moyens de perfectionner progressivement les procédés de l'agriculture , afin de rendre le travail des métayers un peu plus productif pour l'état et pour eux-mêmes , d'augmenter, avec mesure, la production et la consommation , afin d'assurer et d'accroître le bienêtre des familles de cette classe.
Entrons dans quelques détails à cet égard.
En comparant le travail des ouvriers terrassiers de la Provence et du Berry, nous avons observé les différences suivantes :
Dans la première de ces provinces, il n'est pas rare de trouver des ouvriers, travaillant habituellement à la terre, qui gagnent par jour 2 fr. 50 cent. Ils exécutent un travail qui donne au propriétaire une production de la valeur de 5 francs. Ciiacun de ces ouvriers consomme en pain de froment pur, en viande et en vin , une somme de 1 fr. 25 cent. Il reporte dans sa famille 1 fr. 25 cent. , pour y être consommés en denrées ahmentaires, en linge et en vêtemcns. Dans l'autre province, quatre ouvriers gagnant 75 cent., exécutent dans le même temps le même travail , le propriétaire en retire une valeur double, comme dans le premier cas. Les ouvriers consonuncnt 35 cent, en pain de seigle ou orge et légumes , et chacun d'eiix ne reporte dans sa famille que 40 cent. La position
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des propriétaires est égale : mais combien celle des ouvriers et de la société est
différente.
L'ouvrier provençal est un consommateur de toutes sortes de denrées ; il fa^ vorise le mouvement et la circulation des valeurs industrielles, par la portion de salaire qu'il peut affecter à son habillement.
L'ouvrier berrichon ne consomme rien au-delà de son propre produit , en
nature.
Le premier est fort et vigoureux, il crée un capital important pour la société générale; le second n'apporte, proportionnellement , que peu de valeurs dans la masse commune ; il restreint ainsi leur circulation ; il est faible de complexion. Si , peu à peu , les ouvriers du centre du royaume étaient amenés à produue plus et à consommer davantage, ils favoriseraient la production générale, et formeraient un nouveau débouché pour tous les objets fabriqués, bien autrement précieux que ceux extérieurs qui dépendent de la paix et de la guerre , des douanes étrangères, du prix du fret et de l'intérêt des capitaux. L'état physique de la population de ces provinces gagnerait en force, en santé, en puissance de travail, elle supporterait moins de journées de maladie, elle jouirait d'un plus grand nombre d'années de viriUté et de vie.
Nous pensons donc que le zèle et l'intelligence des propriétaires charitables de cette contrée, qui prennent un intérêt véritable au sort des travailleurs qu'ils emploient , doit se porter vers l'amélioration de leur régime hygiénique.
Dans la Sologne, par exemjle, où quelques mois de fièvre viennent épuiser, presqu'annuellement , les forces d'un grand nombre d'ouvriers, et les condamner à l'oisiveté, qui sait si on ne les préserverait pas de ce triste tribut, en ajoutant au prix de leurs journées une distribution d'un quart de litre des vins généreux du Midi , dont le prix est si modique.
Là , où les ouvriers vivent de pommes de terre cuites à l'eau , pourquoi n'animalyserait-on pas ce légume par une addition de 2 à 3 onces de viande ?
Ce surcroît de dépenses n'excéderait guères 10 cent, par tête d'ouvriers, et si les résultats étoient tels que ceux que nous avons eu le bonheur d'observer en quelques localités, quelle source de jouissances pour un ami de l'humanité, de voir se fortifier la santé des ouvriers dont on est le protecteur et le père, à l'aide d'un sacrifice de quelques pistoles !
Lorsque les colonies des travailleurs auront pris faveur, dans les cantons agricoles de l'intérieur; lorsque chaque propriétaire aisé aura justement apprécié les avantages cle tenir près de lui , réunis dans une maison bien réglée , le nombre d'ouvriers nécessaires à ses travaux , sur lesquels il exercera une surveillance toute paternelle, dont il déterminera le régime et l'hygiène, qui consommeront une partie des productions de son sol , au lieu et place d'une portion du prix de journée; on verra ces contrées changer d'aspect ; l'heureuse réforme y sera d'autant plus rapide qu'à ce bienfait de l'ordre physique il saura réunir celui de l'éducation morale , conséquence si facile de sa généreuse prévoyance. Eh I dans ces temps de révolutions et d'orages, c'est bien quelque chose que de vivre au milieu d'une dizains d'hommes jeunes et vigoureux, prêts à s'armer de leurs fourches et de leurs faux pour défendre leur soutien et leur père, si les factions anarchiques enfantaient quelque nouvelle jacquerie : nous connaissons des usines et des jnanufactures ainsi organisées ; ï\ seyait à désirer qu'il eji fût ainsi dans toutes
les exploitations rurales de quelque importance , les actes de vengeance qui ont épouvanté récemment des provinces, ordinairement paisibles, y seraient impossibles.
Ces avantages seront obtenus avec un sacrifice de quelques centaines de francs, ces choses commencent par la charité , mais on y trouve des avantages humains et personnels par surcroît.
Sans doute, il est possible que l'on fasse des ingrats, mais cette crainte ne saurait arrêter des chrétiens. Et , d'ailleurs, cette ingratitude des pauvres dont on se plaint, est assez généralement le défaut des êtres avilis et dégradés par la mendicité , et à qui on distribue l'aumône en argent. Elle est moins commune chez ceux qui la reçoivent en travail , et surtout en adoucissemens, et en bienêtre accessoire du travail, sous les rapports intellectuels et physiques.
Les observations de nos correspoiidans sur l'état des classes pauvres dans cette division, nous obligeront à revenir sur cet examen. Nous serons probablement amenés à l'étudier spécialement par province , c'est-à-dire par groupe de trois ou quatre départemens. La nature et l'importance des matériaux qui nous seront transmis régleront l'ordre de notre travail. — Nous observons avec une vive satisfaction que l'importance de notre enquête est justement appréciée. —Déjà des correspondans de la Jeune France ont sollicité de tous les curés du diocèse de Poitiers la réponse aux questions posées dans notre article du \^^ avril dernier. Si un tel exemple était généralement suivi , l'année ne s'écoulerait pas, sans que nous possédions les élémens du travail le plus complet sur cette intéressante matière , et l'enquête française sur l'état des pauvres ne sera plus au-dessous de celle exécutée avec tant de soin et d'habileté par le parlement britannique.
Le clergé répondra , nous l'espérons, à cet appel ; il prouvera ainsi, qu'en fait d'intérêt social , les ressources abondent pour la science , comme pour l'action dans un pays catholique. de K. — {Commission de charité.)
DES THÉÂTRES ET DE LA LITTERATURE DRAlMATIQUE
DEPUIS LA RÉVOLUTION DE 1830. — (f^oir t article, pag. 82.)
Poursuivons cette lamentable histoire du théâtre moderne. Dans notre dernière livraison , nous vous avons démontré , et par des faits sans réplique , comment le théâtre estmort en France, à la mort de Voltaire ; comment Tancrède est la dernière tragédie française qui ait été jouée sur notre théâtre , comment , depuis ce temps, ce qu'on appelle chez nous le théâtre, n'a plus été qu'un assemblage, tantôt ridicule, tantôt nuisible; souvent ridicule et nuisible à la fois, des plus tristes et des plus misérables enseignemens. Or, êtcs-vous, comme nous, hommes de courage? Youlez-vous vous hasarder avec nous dans ce labyrinthe fangeux , qu'on appelle le théâtre, en commençant par les plus petits et en finissant par les plus grands ? Il faut en effet tout notre courage , si vous voidez arriver un jour à cette réforme salutaire, que nous appelons de tous nos vœux et de tous nos efforts. Tenez donc, venez dans ces horribles boutiques où se vend chaque soir le poison au peuple, où se débitent les plus abomi-
nables doctrines et les principes les plus destructives. Vous allez voir, ô nos concitoyens, ce que c'est que le théâtre en France.