THEATRE DES ENFANS
11 faut d'abord que vous sachiez qu*à Paris les enfans ont leur théâtre ; que dis-jc leur théâtre? ils ont leurs théâtres. Ils ont leurs théâtres depuis l'âge de cinq ans jusqu'à l'âge de quinze ans ; passé ce temps, nos enfans sont des hommes, et ils tombent dans la catégorie des théâtres faits pour les hommes. Si donc vous vous promenez vers les cinq heures, dans une des galeries du Palais-Royal , vous rencontrez entre deux maisons infâmes (une de ces maisons est une maison de jeu ), un couloir long, étroit, infect, obscur; un homme qui se tient à la porte de ce couloir s'écrie : J^enez voir les ombres chinoises! Voici les véritables ombres chinoises. Les véritables ombres chinoises, c'est un théâtre pour les enfans. Entrez donc, vous, la mère de ce joli enfant aux cheveux bouclés ; entrez , si vous l'osez , et menez là votre jeune fils. D'abord vous vous trouvez dans une petite salle obscure, car l'ombre chinoise demande, pour produire tout son effet, l'obscurité la plus profonde. Entrez , le spectacle commence. Vous voyez se détacher sur une feuille de papier des bons hommes de papier, que font remuer des ficelles. Ces bons hommes jouent et parlent , comme feraient des comédiens ordinaires. Seulement une voix cachée dans la coulisse, parle au lieu et place de ces bons hommes, et alors le spectacle commence. Le drame se joue. Ce drame, c'est ordinairement un vieillard qui veut passer l'eau et qui rencontre un paysan sur le bord du fleuve. Le vieillard demande au paysan si l'eau est profonde ^ à quoi le paysan répond en chantant :
Les canards l'ont bien passe, Tire lan lire.
Et ainsi de suite. — Drame innocent , dites-vous. — Et moi je vous réponds que rien n'est innocent pour l'enfance. Que plus ce drame est bète et niais , plus il est dangereux pour les enfans , que ce n'est pas en les arrêtant à de pareils divertissemens, qu'on habitue les enfans aux idées grandes et nobles; — Et qu'il vaut mieux , quand on a un enfant à amuser, le laisser jouer en liberté dans le jardin ou dans la cour avec le dogue de la maison , que de le divertir avec des comédiens de carton , qui ne parlent pas en français , et qui chantent, à faux, de mauvais couplets. Et je vous dirai que déjà là, dans ce mauvais théâtre d'ombres chinoises l'enfant se trouve en triste et mauvaise compagnie. Car la mère qui veut se défaire de son enfant pour la soirée , se garde bien de le mener là elle-même. Cette mère a trop à faire pour surveiller son enfant ce soir-là. Parmi tous ces enfans stupides, étiolés, pleureurs, qu'on emmène à ce spectacle du Palais-Royal , il n'y en a pas un que sa mère ait envoyé avec une bonne raison de l'envoyer là. Ordinairement voici ce qui arrive. La mère va au bal le soir, ou elle va à l'Opéra le soir, ou bien elle attend une visite intéressante le soir; cependant son enfant est là près d'elle , triste, maussade, bruyant; si l'enfant voit sortir sa mère toute parée, l'enfant pleurera à grands cris ; si l'enfant reste, l'enfant dérangera les entretiens frivoles. Que faire donc? On envoie l'enfant aux ombres chinoises. De cette manière, la mère se débarrasse à la fois de l'enfant et du domestique. Le domestique qui aime, lui,
aussi le spectacle, ne demande pas mieux que d'y aller aux dépens de ses maîtres. Et les voilà, l'enfant , et la bonne, ou le laquais, assis côte à côte dans la même salle, sur la même banquette, compère et compagnon , riant du même rire, et comprenant avec la même intelligence. Voilà donc un pauvre petit de cinq ans , mêlé, perdu , oublié dans cette confuse assemblée de domestiques des deux sexes ! Le voilà qui entend ces femmes de chambre et ces laquais contrefaire de leur mieux les grâces , l'esprit , les manières et la conversation de leurs maîtres absens. Naturellement, dans un pareil lieu et dans cette profonde obscurité, la conversation se ressent beaucoup de l'antichambre. Est-ce là une soirée à faire passer à un enfant? Comment voulez-vous que cet esprit de cire ne garde pas quelque chose de ces mauvaises empreintes? Pauvres honnêtes pères de famille ! quand votre enfant, arrivé à dix-huit ans , laisse percer quelque vice hideux , vous vous creusez la tête pour savoir où il a trouvé ce vice de laquais ? Rappelez-vous qu'il y a douze ans , vous avez envoyé votre enfant aux ombres chinoises , en compagnie de vos laquais.
Des théâtres pour les enfans , mon Dieu , des théâtres pour les enfans, pendant que c'est à peine si les hommes sont assez forts pour supporter les violentes émotions du théâtre ? Encore , si l'enfance s'arrêtait aux ombres chinoises ; mais non, l'enfant grandit, il faut que son théâtre grandisse avec lui. On veut le perdre dans toutes les règles , ce jeune esprit I II était créé à l'image de Dieu , on veut le façonner à l'image des comédiens ! Dès l'âge de cinq ans, l'enfant a pris la triste habitude du théâtre ; trois ans plus tard , les ombres chinoises et les comédiens en cartons ne suffisent plus à ce même enfant déjà perverti. A présent il lui faut des comédiens en chair et en os, et de véritables comédies. Un vrai théâtre pour les enfans. — Les coulisses, le souffleur, le rouge, les déguisemens, les intrigues^ rien n'y manque. Le croirait-on? L'enfance possède deux théâtres de ce genre I L'enfance renonce aux marionnettes pour les comédiens vivans. Le premier de ces théâtres est situé dans le passage de l'Opéra ; le second théâtre est situé dans le passage Choiseul ; car, remarquez-le bien , les théâtres des enfans, cojnme tous les tliéâtres de Paris, sont situés dans les endroits les plus vicieux de cette immense ville. Le vice est le centre du théâtre enfantin, et l'enfance, pour se rendre à son théâtre, est obligée de coudoyer tour à tour la courtisane effrontée et le joueur escroc. — C'est beau cela ! Mais voyez? Le théâtre est éclairé, il se remplit d'enfans et de parens insensés qui viennent là assister à ce triste spectacle. D'abord , ces jeunes spectateurs assis à leur place trépignent d'impatience , on dirait un parterre en règle. Les uns sifflent , les autres applaudissent, toutes les passions sont en jeu. Et pourquoi donc les éveiller si tôt dans ces jeunes âmes , ces passions funestes ? A ces enfans que vous traînez, sous le feu des lustres et dans les mensonges dramatiques, il faudrait , savez-vous , du lait pur, des paroles d'amour et de paix , la douce prière et le facile sonuneil du soir. Lnprudens parens, ne voyez-vous pas que vous brûlez à la fois le sang et l'ame de vos enfans. Vous desséchez en même temps leur esprit et leurs veines! Mais ces parens ne nous écoutent pas, ils sont tout entiers au spectacle qui commence? — La toile se lève. Alors, vous assistez au plus aff'reux spectacle qui se puisse voir. Alors vous voyez sortir de ces coulisses des comédiens de dix à douze ans, et des comédiennes du même âge, parés, dépoitraillés, fardés; qui cliSiûtçat; qui jouent, qui daiisçût, qui déck-
ment, qui sont horribles. O Parisiens, Parisiens, est-ce donc là ce bon goût athénien dont vous êtes si fiers? Quoi donc? pour amuser vos enfans une heure , vous souffrez que d'autres enfans soient jetés, à dix ans, dans les bagnes dramatiques ! Quoi donc? vous venez vous-mêmes applaudir aux sacrilèges efforts de ces comédiens de dix ans ! Quoi ! vous ne voyez pas que ce sont autant de créatures à jamais perdues. Un petit comédien de dix ans, juste ciel ! leur apprendre à dix ans à mentir en public : larmes feintes , joies menteuses, colères, passions, tout ce qui se fait au théâtre à l'aide des comédiens, par métier, est exécuté au théâtre de l'enfance par ces petits comédiens. Or, pourquoi apprendre de si bonne heure à des enfans à jouer la comédie? Et remarquez encore qu'au moins dans les grandes œuvres de l'art , dans les chefs-d'œuvre du grand siècle, le comédien qui jouait ces chefs-d'œuvre était, pour ainsi dire, absous par la beauté de cette poésie sans égale , et par l'élégance de ces nobles passions. j4thaUe, jouée à St.-Cyr par les grands noms de la France, me paraît un amusement d'un [intérêt au moins égal aux merveilles du château de Versailles. Mais ces petits comédiens, bien loin de dire des vers de Racme , débitent chaque soir la plus insipide prose qui se fabrique au jour le jour, dans les officines du Vaudeville. Niais sentimens et faux sentimens ; vodà l'histoire de ces comédies pour les enfans. Ce sont de petits comédiens sur le théâtre qui amusent dans la salle des petits comédiens. Ils se gâtent et se pei'dent ainsi les uns les autres. Ils s'habituent les uns les autres à pleurer sans larmes, à rire sans joie, à s'emporter sans colère, à parler un mauvais langage , faux , affecté, bavard, sentimental , trivial. -— Un théâtre pour les enfans! Mais c'est la perte de tout avenir pour l'enfance , c'est la ruine de toute mgénuite . Encore une fois, l'enfant n'est pas fait pour les plaisirs du théâtre , ce sont pour lui des plaisirs contre nature. L'enfant est fait pour vivre à l'air libre , sous le ciel pur, sur le gazon touffu , au seuil de l'éghse de son village , sous le regard de son père ; l'enfant n'est pas plus fait pour jouer la comédie que pour voir jouer la comédie. Après les pères qui vendent leurs enfans pour jouer la comédie, je ne sais rien qui soit plus contre nature que les pères qui envoient leurs enfans pour qu'ils voient jouer la comédie I Et voilà comment la jeunesse se perd.