‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 28 sur 129 · THEATRES DU PEUPLE · texte numérisé non relu

THEATRES DU PEUPLE

Le peuple chez nous à son poison dramatique comme l'enfance. Soyei tian*. quilles, il n'y a pas un vice du cœur de l'homme sur lequel on n'ait spéculé de nos jours. De nos jours, le vice humain est une mine d'or, et pourvu que dans cette mine vous ayez trouvé une veine inconnue à exploiter, votre fortune est faite. Pendant que vos enfans sont à leur théâtre avec leurs domestiques, savez-vous où se tient le peuple ? Le peuple se tient , lui , aussi dans ces théâtres. Il s'y rend en foule , à la nuit tombante, chaque soir. Pour le spectacle, l'homme du peuple abandonne son travail de chaque jour ; il laisse là sa femme et sa famille, s'il ne les traîne avec lui. Du pain et des spectacles! c'était le cri du peuple romain dégénéré ; le peuple français est mieux avisé , car voilà son cri de joie : Des spectacles et du pain! Des spectacles d'abord , du pain ensuite , s il y en a. 01a follç joie! g la cruellç ivresse I Dans ]i'oii'igine ; les grandes cités,

Athènes et Rome, n'avaient de spectacles quime fois l'an. La Grèce se rendait sur les théâtres comme aux temples , pour y entendre parler de patrie, de religion , de liberté. Les grands poètes venaient au théâtre, heureux et fiers de mériter les applaudissemens de tout un peuple. Le théâtre était la consécration des croyances et des lois de cette heureuse Athènes ; il faisait partie de la cité ; les grands poètes étaient aussi des guerriers valeureux. Le vieil Eschyle s'était battu à Marathon , et il était proche parent de cet intrépide Cinegyre qui , privé de ses mains, prit avec ses dents un vaisseau du roi des Perses. Sophocle, beau jeune homme inspiré, célébrait dans ses vers la victoire de Marathon. Euripide, lui aussi, fut un soldat de la république. Toutes ces choses se tenaient dans cette cité de Minerve et des JMuses. Alors le théâtre^ c'était la gloire du poète , c'était vraiment l'instruction du peuple .

Mais aujourd'hui , le théâtre , c'est le poison du peuple , c'est de l'argent pour le poète ; ou plutôt, il n'y a plus de poètes depuis qu'il n'y a plus de peuple, depuis qu'il y a de pauvres diables chaque soir qui vont , l'argent à la main, acheter, à la porte de quelque théâtre, des émotions toutes faites, des émotions de sang , et de meurtres , et de carnage. — Atroce déhre I C'est à vous dire que vous ne le croirez pas. Non, vous ne croirez jamais qu'on puisse ainsi laisser à lui-même, à ces affreux plaisirs, à ces horribles joies, tout un peuple d'un si précieux instinct, d'un si noble cœur, d'une si puissante intelligence , d'un esprit si vif, d'une imagination si ardente , et au fond de tout cela, d'un bon sens si raie et si exquis I

Le soir venu , il y a là bas , vers les boulevards, un amas de maisons mal construites , entourées de mauvais toits de bois. Chacune de ces maisons est un repane dramatique. Tout ce que Paris possède de gentilshommes de carrefours, artisans ruinés, galans escrocs, femmes perdues, honnêtes ouvriers que l'oisiveté va perdre, tout ce monde-là entoure de bonne heure ces tristes repaires. Ala porte de ces théâtres , on mange, on boit , on se bat, quelquefois on dort. — Là chaun remplit à l'air libre toutes les fonctions de la vie. — Il y a là des cuisines ambulantes, des cabarets ambulans. — Tout se vend. — Là chacun attend que le théâtre ouvre ses portes. — La moitié de la journée se perd ainsi. — Là accourent les jeunes gens qui ont trompé la surveillance de leur père , les apprentis qui ont abandonné la boutique de leurs maîtres. — C'est un piège tendu, incessamment tendu à toute oisiveté. — A la fin cependant le théâtre ouvre ses portes, et la foule s'y précipite. Là, la foule attend long-temps encore avant que le spectacle tant désiré commence. — Or, si l'oisiveté est la mère de tous les vices pour 1 homme seul , que peut-on attendre de cette foule d'oisifs qui attendent un spectacle? Quelles doctrines anti-sociales se débitent là, tout haut, à ce public? (Quelles mœurs se fabriquent là en présence de tous et en public? Toutes ces passions fermentent , en attendant que le spectacle vienne jeter une huile nouvelle sur cet immense incendie qui menace de tout dévorer. — Cette fois, la toile se lève, le spectacle commence. — On fait silence de tous les côtés de la salle. — Toute la salle a tant d'horreurs à écouter !

Maintenant procédons par ordre, que chaque théâtre ait son tour, nous ne voulons pas en oublier un seul.

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