CHRONIQUE DE LA PREMIÈRE QUINZAINE DE MARS
Physionomie du cnrnaval de 1835. — Multiplication de6 bals de souscription. — Licence des mœurs. — Les journaux et les théâtres. — Le pouvoir. — Insouciance des Parisiens. — Crise ministérielle et embarras de Il situation. — La Chambre j'pctition contre les duels; discours de M. de Lamartine. — Méthode adoptée en Angleterre contre les duelliites. — Posiliou critique du ministère Peel ; vote de l'amendement de l'adresse. — Rapprochement entre M. Pitt et M. Peeî. — Dix ministres en France et point de ministère; nnecdotes. — M. Rœderer, M. Viennet , le Bœuf gras. — Fin du carnaval k Paris. — Nouvelles du choiera 3i Marseille et d'une persécution contre les chrétiens en Chine. — La loi sur la responsabilité niinislori(.-lle et le rapport de M. Sauiet. — Interpellation de M. Sade, — Commencement du carême, prédications de MM. de Guerry, Lacordaire et Cœur. — , Dissolution des Etats de Transylvanie. — Maladie et moit de l'empereur d'Autriche. — -M. Thiers et l'ambassade de Naples. — Madame Malibran et rOpc'ra-Ilalien de Paris. — Nouvelles des théâtres. — Le nouveau ministère.
Il > avait long-temps que le mois de mars n'avait si joyeusement commencé; sa première journée a ouvert les folles solennités du carnaval, et depuis bien des années on n'avait point vu de carnaval si fou, si extravagant, si dissolu, suant la licence, ivre de plaisir, non point de ce plaisir franc et ouvert qui niarclie au grand jour du soleil et sur le pavé des rues, mais de ce plaisir frénétique qui se cache, qui s'enferme entre quatre murailles à la douteuse clarté des bougies. Si Paris était la France, il faudrait prier Suétone d'écrire notre histoire. Le peintre des nuits enflammées de Néron serait un historien fort convenable pour un carnaval de Paris. Et n'est-ce point un Néron aux cent mille bras, aux cent mille tètes, que la grande ville aux voluptés furieuses, et aux formidables colères, toujours emportée et toujours folle, soit qu'elle danse ou qu'elle tue ?Que le pain lui manque, à la bonne heure; elle se résigne. Mais au nom du ciel, veillez à ce qu'elle ne manque point de plaisir. A Paris, voyez-vous, il n'y a rien déplus superflu que le nécessaire, et rien déplus nécessaire que le superflu. C'est ce qu'où a compris cette année, et les appétits parisiens ont été merveilleusement servis par toutes ces Uonnétcs industries dont les grandes villes fourmillent, et qui s'entendent si bien à fabriquer
le scandale etainanutcntionnorriinmoralite.il y a toute une population qui pendant trois nuits est demeurée sur pied , haletante, tumultueuse , masquée ou non masquée, aristocratiquement ivre de \in de Champagne, ou plus vulgairement saoule de grosse cau-de-vic, et trouvant dans les nombreux bals de souscription ouverts pour la recevoir, la débauche et le vice à des prix différeus. C'est une révolution qui se fait depuis quelques années dans les mœurs parisiennes, et qui a pris pendant ce carnaval une extension nouvelle. Naguère il y avait fort peu de ces bals de souscription et beaucoup de bals particuliers. Dans ceux-ci au moins on connaissait et l'on était connu, et la licence de ces jours de folie se trou\ait modérée par le souvenir des relations plus graves qui devaient continuer le reste de Tannée. Dans les bals de souscription , au contraire, on jouit de toute la liberté que donnent ces intimités de rencontre qui ne survivent point à la nuit qui les voit naître; on a tous les bénéfices de l'incognito au milieu d'une licencieuse cohue, et c'est ainsi que les mœurs publiques perdent leur dernière garantie, et que nous allons frapper à la porte du bas empire pour lui emprunter les raffinemens de son immoralité
Il y a là de quoi inspirer plus d'une crainte. Ce nest point sans arrière-pensée que les pouvoirs supportent de pareils abus, 11 y a des gensiqui aiment mieux accorder la licence des mœurs que les libertés civiles ou politiques, et la corruption sociale fait la sécurité des mauvais gouvernemens. Ici il faut rendre justice à la presse de l'opposition ; elle n'a montré sur ce point ni farouche susceptibilité, ni puritanisme sévère. Elle a aidé autant qu'il était en elle les spéculateurs ès-licence en publiant et en appuyant leurs séduisantes promesses, et elle a même gravement raconté, sous la dictée des intéressés, que les plus brillantes livrées du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée-d'Antin assiégeaient, pendant le carnaval, les bureaux des billets des bals les plus mal famés, en oubliant sans doute d'ajouter que c'était pour elle-même et non pour ses maîtres que cette livrée était venue. C'est une bien bonne chose que la presse : oui, quand elle est bonne!
Cherchera-t-on pourquoi le carnaval de cette année a été plus gai que de coutume? c'est probablement parce qu'il y avait quelques sujets de crainte et de tristesse de plus. La perspective ou le souvenir des malheurs a toujours produit cet effet à Paris. Si la comète nous amenait la famine, il faudrait l'année suivante convertir tous les hôpitaux en salles de bal.
Pendant que tout le monde dansait, le gouvernement ne marchait plus. La retraite do M. Mortier avait laissé le ministère en dissolution , et la dissolution du ministère avait fait proclamer tacitement des vacances parlementaires. Cependant la chambre avant de se séparer, a entendu un beau rapport de M. de Lamartine sur une pétition contre le duel. L'honorable député a fait remarquer avec raison que c'est^dans les mœurs qu'il faut attaquer celte maladie sociale. Mais l'association contre le duel qu'il a proposé sur le modèle américain de l'association de tempérance, n'est pointdans nos mœurs. Il n'y a qu'une intervention au monde qui soit en position , sinon de tuerjle duel , au moins de le décréditer , c'est l'intervention des femmes. Qu'elles fassent ce qu'on fait en Angleterre, qu'elles envoient à Coventry les individualités belligérantes qui raisonnent d'estoc et de 'taille, et qui vont prendre un brevet de supériorité intellectuelle et d'inviolabilité morale chez ^Mathieu Coulon , et elles triompheront peut-être de cet abus enraciné qui a résisté à deux bien grandes puissances, le sceptre de Louis XIV et la plume de Jean-Jacques Rousseau. Mais tout le monde ne sait pas bien ce que c'est qu'envoyer quelqu'un à Coventry. Le voici en trois mots. Cet usage naquit à bord d'un vaisseau de guerre anglais , de là^il passa dans l'armée de terre , puis enfin dans la société. Il C(»nsiste à considérer comme absent touf^homme qui se montre grossier de langage ou d'une humeur querelleuse. Vous taisez-vous.*' personne ne vous parle. Parlez-vous? personne ne vous répond. On s'entretient sur votre compte'précisément comme si vous étiez h mille lieues. On vous blâme, on vous plaint, on analyse vos défauts, on commente votre caractère , et vous avez la satisfaction d'assister vivant h ^^otre oraison funèbre, et d'entendre plus de vérité dans uae phrase qu'on n'en adresse aux morts dans tout un discours. Les femmes de notre société française, si piquantes, si fines, d'une ironie si gracieuse, et qui savent si bien habiller leurs plus mordantes épigramraes de velours, seraient admirables pour déporter quelqu'un à Coventry. Cela leur créerait une magistrature, et tout le monde y gagnerait, elles, la société et les duellistes aussi.
C'est encore le premier jour de la grande semaine du carnaval que nous est arrivée la nouvelle du vote de l'amendement anti-rnini^tériel à l'adresse de la chambre des communes. Cet échec éprouvé par sir Robert Peel dans la nuit du 26 février, a paru grave à tout le monde, mais n'a empêché personne de danser.
?. mars. — T.a crise ininistc'ricllc co.Jtinue. M. Srbasti^ini arrivera-t-il? M. Soult est-il parli? Voilà la politique de toute cette jotirm'e, en cas qu'il y ait eu une politique. La presse, le château, les chambres ont un œil sur la route de Saint-Amand , un autre sur le dt^troit de Calais. Enfin , M. Sébastiani se |)réspntc , il est reçu en audience particulière. Que résulte-il de cette audience.-* 11 en résulte que M.'i.Sébastiani se fait mettre en sortant des sangsues. Pendant tout le lundi gras , M. Soult est ministre, c'est-à-dire qu'il le sera infailliblement dès son arrivée. M. Rœderer fait paraître une seconde édition de son adresse d'un constitU' tionnel y contre la constitution du pays qu'on avait attribuée à une plume haut placée. M. Viennet avertit tout le monde qu'il va lancer un manifeste politique. Le bœuf gras , sans avertir personne , échappe aux honneurs dont on l'entoure , et dans la rue Saint-Honoré , écrase deux ou trois passans.
3 mars. — Le carnaval finit et il semble que le monde de plaisirs qui s'est livré à toutes ses joies , fasse un dernier effort pour résumer en un seul jour tant de scandales et de folies. Dans la plupart des bals de souscription, il se passe des scènes d'une licence incroyable. Un pêle-mole inoui règne dans ces réunions, au milieu desquelles les extrémités sociales se coudoient, et des banquets étranges rapprochent les contrastes les plus prononcée dans la fraternité de l'orgie. Cependant il arrive de funèbres nouvelles. Marseille est épouvantée par la présence d'un fléau qui décime sa]population , Marseille, la ville de Belzunce! La Chine est ensanglantée par une persécution générale contre les chrétiens. Les premiers siècles du christianisme semblent recommencer leur cours sur celte terre lointaine, et le père Gagelin meurt avec le courage et la simplicité des anciens martyrs.
4 et 5 mars. — On apprend qu'un rescrit impérial promulgué à Vienne, le 23 février, dissout les états de Transylvanie qui avaient tenté de porter atteinte aux prérogatives de l'empereur. Il semble que le sol germanique éprouve une certaine agitation. L'état de santé du monarque régnant donne des craintes; l'empire autrichien redoute les commotions qui peuvent suivre un changement de règne. La Hongrie l'inquiète, et l'Italie l'épouvante.
Les journaux anglais apportent la séance du parlement du 2 mars. Le ministère tory y reprend un peu de cette fermeté qui lui avait manqué dans le discours de la couronne. M. Peel paraît adopter en partie la ligne que suivit Pitt devant le parlement de 1784. Alors aussi les AVhigs avaient la majorité et la coalition imprévue de lord IVorth et de Fox assurait à l'opposition, 232 voix contre 193. Agé à cette époque de 23 ans; le grand homme qui , depuis éleva si haut la fortune de l'Angleterre , ne craignit point de braver cette majorité hostile. On lui conseillait de dissoudre la chambre des communes; il s'y refusa, parce qu'il sentait que les collèges électoraux, dont l'opinion était faussée, lui renverraient la même législature. Le but qu'il se proposa ce fut de réformer l'opinion publique, et pour y arriver, il commença contre Fox ce beau duel parlementaire qui est resté dans les annales des gouvcrnemens représentatifs comme un monument admirable de l'éloquence politique et de la science gouvernementale. Gagnant le terrain pouce à pouce contre son terrible ennemi, ritt parvint enfin après des débats de trois mois qui servirent à éclairer l'opinion publique, à rtiluire à une voix cette majorité de quarante voix qu'il avait contre lui au commencement de la session. Dès lors, il sentit que sa cause était gagnc^. Le lendemain le parlement fut dissous , et la nouvelle chambre assura pour long-temps le pouvoir de Pitt. Si c'est ce bel exemple que sir Robert Peel a devant les yeux; si au lieu de céder aux passions Whigs, il veut lever dans la chambre un grand procès politique dont le pays sera juge, s'il espère contiuérir et par la hauteur de son éloquence, et par la conscience-rectitude de ses actes, les symi)athics qui ne lui sont pas acquises , la fortune de l'Angleterre n'est point encore sans ressource, puis(|u'elle possède des hommes d'états si habiles et de si courageux citoyens.
Si la position du gouvernement en Angleterre est difficile , elle est pitoyable en France. C'est vraiment une fronde bourgeoise dont nous sommes témoins, une frondej, moins l'esprit, les grâces et la gaîté de la première. Chaque jour, disons mieux, chaque heure amène son cabinet. Las de n'avoir usé juscjuici les hommes qu'après les avoir pris, on les use maintenant sans les prendre. Il y a des ministères d'une heure, il y en a de deux, il y en a de trois ; les ministères de quarante heures sont les plus longs. Depuis le commencement du mois, M. Sébasliani a déjà été deux fois ministre, et :M. Soult trois. Il a été décidé que M. Mole formerait un cabinet ; il a également été décidé que l'on confierait cette tâche à M. de Bassano ; puis toujours décidé que M. Dupin en hériterait; puis encore décidé que ce serait M. de Broglie qui viendrait apporter sa présidence si populaire chez MM. Guizot, Jaubert et de Rémuzat. Sans oublier en outre qu'on a fort décidément annoncé que ce serait M. Passy qui occuperait le ministère, à
inolii> que ce ne frtt M. Peict (de la Lozère), h moins que ce ne fût M. Charles Dupin, à moins que ce ne fût M. Maison, à moins que ce ne fut M. de Montalivct, à moins que ce ne fût M. Sauzet, àmoins quece ne fût M. de Caux, à moins que ce ne fût M. Thiefs, sans doctrinaires, à moins que ce ne fussent les doctrinaires sans M. Thiers, à moins que ce ne fût M. Guilîeminot, ou bien peut-être M. Gérard sans le tiers-parti, ou bien encore M. de Barante, sans oublier une vingtaine de pairs et une trentaine de députés. Tout le monde a été ministre depuis quinze jours ; c'est peut-être pour cela que personne ne l'est aujourd'hui.
Cependant cette crise ministérielle a son côté sérieux. Il ne faut point se contenter de prêter roreille aux faiseurs d'épigrammes qui s'en vont répétant que M. Thiers demande l'ambassade de Naples, pour aller réparer dans le climat de l'euphonie son larynx avarié, dit-il, au service de la France. Il ne faut point se montrer satisfait de la réponse de ceux qui prétendent que madame Malibran s'étant cassé le bras par delà les Alpes pour se rappeler au souvenir des bouffes de Paris, nous gagnerons au change en obtenant le rossignol du théâtre, sauf à voir la tribune veuve d'une linotte égosillée. Il y a quelque chose de plus curieux que ceci h faire remarquer : c'est qu'il existe un vice radical dans le pouvoir dont la prérogative reste ainsi frappée de paralysie, et qui escompte tous les ministères possibles sans arriver à une combinaison applicable. Ce vice vient de ce que ce pouvoir aspirant à rendre réelle une royauté qui ne peut être que nominale sous l'influence de la souveraineté populaire, est naturellement obligé à prendre .'»on point d'appui dans un système à l'exclusion d'un principe. Comme la grande biise gouvernementale, la b.ise immuable, c'est-à-dire le principe, lui manque, il rend immuable le système qui devrait être transitoire, malléable, et susceptible de modification. U remplace la stabilité sociale par la pétrification politique. Il a tellement crainte de tout mouvement, de tout progrès, qu'il semble prendre plaisir à gaspiller à l'avance toutes les capacités et toutes les illustrations. Il fait comme les passagers dans une tourmente, il jette tout à la mer , même les ministères futurs. Sait-on bien que l'on a été jusqu'à faire des propositions à M. Pages, de l'Arriège , et à lui demander, de la part du château, s'il n'accepterait pas bien un ministère.»' Heureusement qu'il s'est trouvé là un collègue pour lui rappeler qu'on ne songeait qu'à le compromettre et à le mettre en contradiction avec lui-même, vérité assez manif<;ste, puisque l'envoyé officiel n'ignorait absolument que deux choses : à savoir qui serait dans le ministère avec M. Pages, et quel serait le système adopté.
6. — On reçoit la nouvelle de la mort de l'empereur d'Autriche, décédé le 2 mars à une heure du matin. L'empereur François était né à Florence le 12 février 1768. Il succéda à son père Léopold II dans les états de sa maison le 1" mars 1792 , fut couronné roi de Hongrie le 6 juin, élu empereur romain le 7, et couronné roi de Bohême le 5 août. Il se déclara empereur héréditaire d'Autriche le 11 août 1804. Veuf le 18 février 1790 de sa première épouse Elisabeth de Wurtemberg, le 13 avril 1807 de sa seconde épouse Marie-Thérèse des Deux- Siciles, le 7 avril 1816 de sa troisième épouse l'archiduchesse Marie-Louise de Modène, il avait épousé le 10 novembre 1816, en quatrièmes noces, la princesse Charlotte de Bavière.
Le prince impérial Ferdinand-Charles-Léopold-Joscph-François, appelé aujourd'hui à lui succéder, est né le 12 décembre 1793 , et a été couronné roi de Hongrie le 28 septembre 1830. Il a épousé, le 27 février 1831, Marie-Anne-Caroline, née le 19 septembre (803, fille de feu Victor-Emmanuel , roi de Sardaigne. Cette union a été préparée par les soins de M. de Metternich.
Jusqu'ici tout semble indiquer que le nouveau règne ne s'écartera pas de la politique de celui qui vient de finir. L'empereur Ferdinand après avoir eu quelques dissentimens avec M. de Metternich, paraît lui avoir rendu ses bonnes grâces. Tout ce qu'on sait de lui c'est qu'il a le caractère sérieux, et l'esprit naturellement studieux et appliqué. Il semblait avant son avènement avoir un goût prononcé pour la retraite, parlait peu et se plaisait dans une laborieuse solitude. Cependant un fait qui doit fîlrc concevoir des espérances aux sujets du nouvel empereur, c'est que le plus intime de ses favoris est un homme d'un mérite remarquable. Or, le grand art des princes, c'est de savoir choisir leurs amis.
Il semble que cette nouvelle de la maladie , puis de la mort de l'empereur d'Autriche, et l'instinct des éventualités qui pourraient en résulter, soit en Allemagne, soit dans la péninsule italique, aient agi sur la chambre concurremment avec la prolongation de la crise ministérielle, pour lui faire sentir la nécessité de ne pas laisser la France abandonnée au hasard de sa bonne fortune dans un moment aussi grave. Après la lecture du rapport de M. Sauzet sur le projet de loi de la responsabilité ministérielle, M. de Sade monte à la
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tril)unc et annonce qu'il adressera des interpellations aux ministres sur la pioloni^ation d'un interrègne qui compromet tous les intérêts.
7. — Le jour lixé par !M. de Sade arrive, il renonce à interpeller les ministres, parce qu'on lui a confidentiellement annoncé que le maréchal Soult est chargé de former un cabinet.
Le vent est si violent que l'on craint un moment de lui voir enlexer la salle de jugement en construction au Luxembourg. Vous verrez que ce sera le vent qui fera l'amnistie.
8. Depuis cinq jours déjà les exercices religieux du carême sont commencés dans les églises. On dirait en vérité qu'il y a deux populations à Paris, l'une qui a la religion dans le cœur comme sur les lèvres; l'autre qui est souillée de toutes les corruptions et de toutes les incrédulités. Une nombreuse assistance remplit les églises. M. l'abbé de Guerry à l'Assomption, M. Lacordaire à Notre-Dame, M. Cœur à Saint-Roch voient leurs éloquentes prédications suivies par un immense concours. Cela console des licences de ces dernières journées. On aime à voir le chistianisme étaler ses saintes richesses, c'est là le confort du présent et l'espérance de l'avenir.
9. — M. Soult qui pour la troisième fois était décidément ministre, l'est décidément moins que jamais. La chambre des députés commence à s'irriter d avoir été prise pour dupe. Qu'importe.'' Son intervention avait fait d'abord quelque peur au château qui craignait de voir dans cette démarche un commencement de velléité constituante semblable à celle dont les 221 furent pris en août; mais la mystification subie parla chambre, de compte à demi avec M. de Sade a rassuré des craintes augustes. M. Viennet est content de la législature, et M. Rœderer aussi.
10. — Les journaux anglais annoncent le prochain mariage de la fille bien-aimée de lord Byron , de cette Ada sur le front enfantin de laquelle le grand poète laissa tomber une délicieuse rosée de poésie. Dans un temps ordinaire toutes les lyres de l'Europe auraient doucement vibré au bruit de cette merveilleuse nouvelle et des voix harmonieuses, se seraient lointainement répondu de tous les points de la république des lettres pour soupirer le gracieux épithalame de cette vierge aux yeux bleus sur le berceau de laquelle Byron laissa tomber cette touchante prière digne d'être avouée par l'ange de la poésie. Mais qui pensera aujourd'hui à vous , belle Ada ? (pii songe à lord Byron ? qui songe à la poésie ? M. Hume doit faire une motion sur les subsides, et M. le marquis de Chandos sur la drèche.
11, 12 et 13. — La chambre fait une tentative d'énergie non suivie d'exécution. Les explications demandées n*expliquent rien. Les réponses des ministres ne répondent h rien. La chambre ajourne ses interpellations, la couronne ajourne son ministère; il n'y a plus à l'ordre du jour que l'impuissance de tout le monde. C'est là certainement la meilleure comédie du mois quoique le théâtre ait mis de l'émulation à se tenir à la môme hauteur. Le Palais-Royal a représenté un Mandarin qui se cache dans une théière , et un empereur qui a un hanneton sur le nez. Le Vaudeville y sous le nom des gants jaunes j a donné une nouvelle édition de l'inévitable adultère théâtral. L' Opéra-comique a montré un comédien faisant une leçon de moralité à une femme du grand monde, et renouvelant le trait de Joseph chez Putiphar. On dit que les théâtres éclairent les sociétés , et que la puissance parlementaire les règle et les gouverne. La première de ces propositions vaut la seconde.
D'où vient cette impuissance de la chambre.-' C'est ce qu'il est utile de dire. Tant de velléités de révolution sans révolution, tant d'antipathie contre le ministère doctrinaire sans le courage de cette antipathie, ces délibérations extra-parlementaires oùl'on ne délibère point, ces séances stériles qui avortent dès qu'on arrive au scrutin, tous ces symptômes réunis accusent d'une manière éclatante l'insuffisance de la loi électorale actuelle. C'est ainsi que deux grands procès s'instruisent moralement devant le pays , au moment où l'on croit que l'opinion publicjue se courbe sous le poids de la léthargie qui pèse sur les pouvoirs, le procès du pouvoir exécutif convaincu d'ètro placé dans de telles conditions qu'il ne peut trouver un ministère, le procès du pouvoir électif qui se déclare impuissant à le lui désigner. La classe mitoyenne essaye depuis près de cinq ans de gouverner seule , elle a fait sa royauté , son gouvernement , son Code électoral ; voici huit jours qu'elle abdique. N.
P. S. Nouveau ministère : — Le duc de Broglie aux affaires étrangères avec la présidence du conseil; le maréchal Maison, à la guerre ; Thicrs , à l'intérieur; Humann, aux finances; l'amiral Duperré, à la marine; Guizot , h l'instruction publique; et Duchâtel, au commerce.
Jules FORFELIER.