THEATRE DE LA GAITE
L'histoire du théâtre de la Gaîté est à peu près l'histoire du théâtre de l'Ambigu. Le peuple comme vous voyez ne se contente pas d'un seul théâtre. Il a à ses ordres une armée d'auteurs, et une armée de comédiens. Il est impossible de le rassasier des deux choses qu'il aime le plus^ du moins au théâtre, le sang et le sophisme, car au théâtre comme en politique, ces deux horribles choses-là se tiennent, par je ne sais quelle atroce coagulation, le sang et le sophisme. Donc le théâtre de la Gaîté a distillé aussi ses poisons pour le peuple, mais il les a distillés d'une toute autre façon. Pendant que l'Ambigu s'abandonnait surtout aux crimes politiques et philosophiquos, la Gaîté alléctait de préférence le crime et lémotion de la cour des assises. Cependant à la Gaîté et à l'Ambigu, c'est toujours la même morale, c'est-à-dire la morale renversée. A la Gaîté plus qu'à l'Ambigu on a fait intervenir un personnage tout nouveau dans le mélodrame, mais qui à présent y joue le grand rôle, ce personnage c'e^t le bourreau. Tous auriez peine à trouver dans les théâtres du peuple, un seul mélodrame bien conditionné où le bourreau ne tienne pas sa place. Le bourreau arrive tout rouge, tout sanglant, tout armé, et le peuple le regarde toujours avec un nouveau plaisir. \oilà conunent le théâtre tient de si près à la place de Grève. Oh I si l'on avait dit à nos pères que leurs enfans joueraient un jour avec cet horrible ministre de la mort violente ! Si on avait dit à ces hommes qui s'amusaient si fort aux comédies de Marivaux et aux coups de foudre de Beaumarchais, qu'un jour leurs petits enfans feraient trancher le nœud gordien de leurs comédies, non plus par un Dieu descendu du ciel comme chez les Grecs, mais par la hache sanglante de l'échafaud I nos pères auraient reculé d'horreur. C'est pour le coup qu'ils nous auraient appelés des Welches et des barbares. — Et voilà pourtant où nous en sommes I Dans plusieurs pièces du théâtre de la Gaîté, nous avons vu le Ijourreau jouer le rôle le plus humain et le plus honorable. Nous avons vu le bourreau cPjémstcrdam, jxir exemple, excellent père de famille, excellent maître, le meilleur et le plus bienfaisant des hommes, se couper la main droite plutôt que de continuer une profession qu il avait en horreur, et qui cependant lui donnait tant de vertus. Nous avons vu bien d'autres bourreaux, guichetiers, garJe-cliiourmes, entourés aussi de toutes les vertus. Nous avons vu des forçats faire verser d'abondantes larmes, des vampires se repaître du sang tiède encore de leurs victimes. Nous avons vu des hommes à moitié créés, des hommes monstres, se livrer aux plus abominables assassmats en pleine scène. — Nous avons vu Han d'Islande qui mangeait delà chair humaine
sur le théâtre etqiii buvait danslecmne d'un ennemi. — Nous avons assisté ainsi aux inventions les plus scélérates et les plus folles. Eh bien I plus le mélodrame était sanglant, nul, ridicule, impitoyable, odieux, frénétique, phi s il sapait dans leurs fondemens éternels, (éternels en effet puisqu'ils résistent à ces attaques ! ) la religion, les lois, la vérité, la justice, la morale; et plus le peuple, spectateur attentif et curieux, applaudissait à ces horribles scènes, et plus il était fier des auteurs de son choix, et plus il les entourait de ses louanges et de son estime. — De bonne foi, je vous prie, est-ce là de la haute prudence, livrer ainsi tout un peuple à ses instincts de cruauté et de révolte, l'entretenir chaque soir d'histoires sanglantes ou vicieuses, le rendre attentif à tous ces assassinats, à tous ces meurtres, mettre toujours la violence dans son beau côté et la révolte sur le piédestal ? Est-ce là gouverner sagement le peuple, l'habituer à perdre cinq heures chaque jour à ces récits misérables ? défigurer, pour l'amuser, l'histoire et la morale, transporter pour lui plaire, sur le théâtre, les émotions de la cour d'assises, du bagne ou de l'échafaud; lui faire peur à plaisir, le blaser sur tous les sentimens, sur toutes les croyances, sur tous les héroismes; le tuer enfin, le tuer au moral, tuer son cœur, son intclhgence, son esprit, l'abrutir sous cet affreux enseignement du théâtre : législateurs, répondez-moi, est-ce donc là gouverner le peuple !
Voilà ce qui se passait sur le théâtre de la Gaîté , quand un violent incendie est venu consumer le théâtre. 11 n'a pas fallu dix minutes de ce feu-là pour tout consumer , forets , cavernes , prisons , échafauds , bûchers , tout l'attirail du mélodrame de 1830. C'est la foudre qui a mis le feu à ce théâtre. Je dis la foudre du machiniste , aussi intelligente cette fois que le feu du ciel.