‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 33 sur 129 · THEATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

THEATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES

Mais le drame populaire le plus significatif et le plus terrible qui ait été fait pour le peuple , le héros le plus vivace qui ait été applaudi par le peuple, c estl'Jiistoire de Robert Macairc, c'est Robert Macaire. Yous ne savez pas ce que c est que ce Robert Macaire qui a fourni déjà autant de drames que la race d'Agamemnon? Robert IMacaire, c'est le voleur bien élevé , c'est l'assassin qui se lave les mains la matin. — En même-temps Robert Macaire c'est le vagabond de grands chemins tout en guenilles. — On voit les haillons de sa chemise à travers les haillons de ses habits. — C'est une loque tachée de vin et sanglante. — Jamais nulle part, ni au bagne , ni dans les dépôts de mendicité, ni à la cour d'assises, vous n'avez rien vu d'égal et de comparable à l'habit de Robert Macaire, — comme aussi vous n'avez jamais vu le chapeau de Robert INFacaire. — Le chapeau de Robert IMacaire, c'est un trou de feutre quia été gris. Voici tantôt dix ans que Robert Macaire porte ces guenilles avec une élégance inimaginable. Tout Paris l'a vu , tout Paris le connaît. On l'aime , on applaudit , on sourit en le voyant , on rit aux éclats. Jamais Polichinelle, jamais Paillasse , jamais Pantin, jamais héros du peuple, n'a été héros et héros populaire, aimé, fêté, applaudi avec transport, comme est aimé , fêté, applaudi Robert ÎMacaire dans ses guenilles I Et pourtant savez-vous quelle est la biographie de cet homme? c est un joueur , — c'est un faussaire , — il a été condamné aux galères; échappé des galères, il assassine dans une auberge. — Et l'on rit aux éclats. Il faut entendre comme on rit , quand on apj>rend que Robert Macaire a assassiné ce pauvre IM' Germon qui avait des bas bleus! Robert 3Licairc n'est pas seul, il est double comme

toutes les créations véiitables. Il a son double comme Don Quichotte a Sanclie; le double de Robert Macaiie s'appelle Bertrand. Bertrand c'est le voleur poltron, comme Macaire est le voleur courageux.— Bertrand c'est le voleurpeuple, comme Macaire est le voleur-gentilhomme.— Bertrand est le domestique de Macaire; il vole, il assassine , il va aux galères tout comme Macaire, et il est presque aussi aimé, si non aussi estimé que Macaire. Or ces deux hommes-là, après avoir fait la joie et la fortune de plusieurs théâtres, se sont transportés au théâtre des Fohes-Dramatiques ; là ils se sont mis tout-à-fait dans le peuple, dont c'est le théâtre le plus aimé. Là ils ont fait merveille. Là ils ont sapé de leur mieux tout ce qui pouvait rester encore de bout. Ils se sont moqué de tout , et de toutes choses. Ils se sont moqué même du crime , même du poignard, même de la guillotine. Toute la société y passe en masse, elle est écrasée sous l'ignoble pied de Macaire. Tout ce qui est ordre pubhc, ordre moral, force , pouvoir , autorité , Macaire le livre à la risée , le voue au mépris, le jette à l'exécration de son parterre : sur l'échafaud on entendrait rire Macaire, — sous, le billot fatal , on verrait Macaire se retourner , et tirer la langue au

bourreau Et le peuple rit aux éclats, — et ce Macaire est si aimé , si adoré,

si respecté du peuple, que le peuple a voulu que Macaire fût immortel. Ainsi dans la première pièce où paraissait Macaire, et après ce qu'il avait fait, sa tête était en grand péril. Mais le peuple a voulu qu'un second mélodrame donnât un démenti formel au premier mélodrame. Le peuple a dit de Macaire ce qu'il disait de l'Empereur: — Macaire nest pas mort! Il a donc fallu retirer Macaire de l'échafaud, et lui faire recommencer une seconde vie. Ceci était le sujet du second mélodrame. Le peuple redemandait Macaire , comme la reine d'Angleterre, Elisabeth, redemandait FalstafTà Shakespearl On a donc rendu Macaire au peuple. Cette fois encore Macaire parcourait le plus grand cercle de vices et de meurtres. Cette fois cependant Macaire en faisait tant, vols, vols de grands chemins, bigamie, assassinats, que les auteurs du nouveau mélodrame, avaient penséque cette fois ils pouvaient sans inconvénient livrer Macaire à la justice, et en finir avec la vie de ce héros si souvent compromis. — En conséquence le second mélodrame sur Robert JMacaire se terminait par l'arrestation du héros. — Mais ce n'était pas le compte du peuple. A la première représentation de ce second mélodrame, le peuple voyant que Macaire, son ami, finissait par être arrête, s'est eniporté de la belle manière contre ce dénoùment qui paraissait juste aux auteurs. Le peuple a réclamé pour son héros. On a eu beau lui dire que la morale le voulait ainsi, que Robert Macaire avait joui assez long -temps de l'impunité des lois , que d'ailleurs il se faisait vieux , et que bientôt il n'aurait plus le vol aussi fringant , et le coup de poignard aussi leste , le peuple n'a pas voulu qu'on arrêtât Macaire. — Il a crié qu'on était injuste et cruel envers Macaire,— si bien qu'il a fallu changer le dénoùment du premier jour, et qu'à présent , Robert Macaire , loin d'être arrêté par les gendarmes , s'enfuit doucement et mollement dans un ballon à la barlie des gendarmes , et au plus grand plaisir des spectateurs. Oui en ballon ! Si on avait su une voiture plus douce pour cet enfant chéri du peuple, à coup sur les auteurs l'auraient appelée à son secours?

Voilà ce que c'est que le théâtre du peuple; nous ne déclamons pas^ nous racontons des faits I Et quand vos bagnes regorgent de faussaucs et de

voleurs, vous vous étonnez I Et quand vos échafauds se dressent, vous vous étonnez I Et quand on vient chaque jour vous arracher à vos affaires pour vous faire juger aux assises , vous vous étonnez I Et quand l'émeute est dans les rues qui hurle , vous vous étonnez I Et quand éclatent soudain des révolutions qui brisent les sceptres les plus légers, vous vous étonnez ? Et quand toutà-coup , devant quelques accusés éprouvés, le peuple, toute la société s'arrête ; la pairie , la chambre des députés , la presse , et s'entre-regardant avec effroi , se demandent ; où allons îious? vous vous étonnez I "N ous vous étonnez , et vous ne pensez pas que ce sont là les malheurs d'une éducation factice, les malheuis d'un théâtre factice , les résultats d'une philosophie factice et d'une morale de convention I Et vous ne voyez pas que si tout s'écroule, c'est que tout a été ruiné par la base I Mais vous ne savez rien comprendre , mais vous ne savez rien prévoir , et cependant l'intelligence est un de vos premiers devoirs, car le livre l'a dit: — Comprenez ! ^ous qui voulez juger la terre. — Erudiminiquijudicatis terram!

Dans un troisième et dernier article , nous passerons en revue le Théâtre bourgeois , ce qui complétera ce que nous avons dit du théâtre , du théâtre des enfans, et du théâtre du peuple, cet éternel enfant qui ne demande pour rester dans la bonne voie que de bons livres , des bons conseils, et ce qui vaut mieux de bons exemples I

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