‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 35 sur 129 · CHRONIQUE DE LA SECONDE QUINZAINE DE MAI · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DE LA SECONDE QUINZAINE DE MAI

Il n'y a point de divisions à établir dans celle seconde partie du mois, presque tout appartient au réquisitoire. L'atmosphère est chargée de miasmes procéduriers. Le génie de la chicane couvre tout de ses larges ailes; Racine qui, en composant les Plaideurs, ne croyait être qu'un auteur comique, se trouve être un historien.

Que de fautes résultant d'une première faute ! On fait un procès comnoun par devant la cour

des pairs à des hommes accusés de délits différens, commis dans des villes éloignées les unes des autres; on bâtit un ensemble de complot avec ces pièces de rapport, on compose une mosaïque judiciaire en violant tous les principes de la justice si complètement désertés par M. Guizot ministre, et si éloquemment défendus par M. Guizot écirvain, dans la brochure qu'il ût paraître ea 1821. Le premier procès amène celui des quatre-vingt-onze défenseurs, signataires présumés de la lettre des avocats aux prévenus d'avril.

Il y a parmi eux deux députés; il faut demander leur extradition à la chambre. M. Cormenin déclare n'avoir pas signé; M. Audry de Puyraveau refuse d'articuler aucune réponse, ne reconnaissant pas à la chambre le droit de l'interroger. La chambre met M. de Puyraveau en cause. Ainsi, le procès d'un député vient s'ajouter à celui des avocats, qui se rattachait à celui des prévenus.

Dans les deux séances qui ont abouti à une résolution autorisant les poursuites contre M. Audr/ de Puyraveau , la discussion prend un caractère inoui de violence et d'emportement. Un députe, M. Jaubert, dénonce les journalistes comme troublant la séance, et demande que leur tribune soit évacuée; cette proposition est accueillie; un journaliste, à la sortie de la salle, présentant quelques observations à M. Jaubert sur sa proposition, est assailli par une quinzaine de membres du centre. Le lendemain, le journal, auquel il appartient, public un article violent sur les scènes de la veille. Un M. Jolivet demande que le journal soit cité à la barre, et le procès du Réformateur vient s'ajouter au procès de M. Audry de Puyraveau, qui se rattache au procès des quatre-vingtonze défenseurs, qui n'est qu'une branche du procès d'avril, auquel se lient encore un procès contre une partie de la garde nationale qui s'est refusée au service extraordinaire du Luxembourg qu'elle croit illégal, et un procès contre le JSalional, qui a blâmé sévèrement les parodie* d'émeutes qui ont eu lieu pendant plusieurs soirées aux environs de la porte St. -Martin.

De compte fait, voici déjà six poursuites qui résultent de la première qu'on a intentée. Les Pompée du nouveau régime frappent du pied la terre , et il en sort des procès. Qu'y gagne le pouvoir? C'est la seule question qu'il convienne d'adresser à des hommes qui ne connaissent d'autre morale que celle de l'intérêt, et qui sont peu scrupuleux sur le choix de la route qu'ils prennent, pourvu qu'elle les conduise â leur but.

Ce qu'a gagné le pouvoir au procès d'avril, nous avons déjà eu occasion de le dire. Ce procès a prouvé d'une manière éclatante l'impuissance morale où se trouvait l'ordre de choses actuel, par suite de l'absence du principe monarchique et de la présence du principe révolutionnaire. La pairie, malgré tous ses efforts, n'a pu sortir des mauvaises voies où elle est engagée. Après avoir marchandé avec la justice, elle a lésiné avec l'arbitraire. Se dérobant aux impétueuses sollicitations de M. Martin (du Nord), elle a refusé de décider en principe que les prévenus pouvaient être Jugés sur pièces, sans être entendus. La brutale franchise de cette illégalité l'épouvante. Ne pouvant trancher la difficulté, elle vit avec elle, et continue l'interrogatoire des vingt-trois accusés qui consentent à lui répondre.

Ce que le pouvoir gagnera au procès des quatre-vingt-onze défenseurs, il est facile de le préjuger par le scandale des séances parlementaires où l'extradition de M. Audry de Puyraveau a été discutée. Joignez à cela que M. Audry de Puyraveau à averti M. Pasquier par une lettre, qu'il faudrait employer la violence pour le traîner à la barre de la chambre des pairs.

Quant au procès du néformaieur-, il a eu une physionomie tout-à-fait particulière. On ose à peine dire la cause première qui l'a amené, et les petits motifs de la grande indignation de quelques bancs de la chambre contre la presse. Il parait que de la tribune des sténographes, qu'il ne faut pas confondre avec celle des journalistes, quelques mains coupables d'une espièglerie qui trouve sinon son excuse, au moins son explication dans une jeunesse encore voisine de l'enfance, se permettaient, habituellement, contre d'honorables députés siégeant au-dessous d'eux, de ces innocentes persécutions et de ces méchancetés puériles qui appellent sur les déliuquans la foudre scolastique, c'est-à-dire la férule. On parle d'un effroyable attentat commis avec préméditation contre une perruque parlementaire, dont le blond cendré à disparu sous une gouttière d'encre méchamment pratiquée par une main irrévérencieuse. Etonnez-vous après cela que la chambre voie tout en noir lorsqu'il s'agit de la presse ! La renommée va rapportant aussi l'histoire efl'rayante d'un habit législatif parsemé d'une pluie de pains à cacheter, qui, lancés par des mains habiles, venaient s'attacher aux basques, si bien qu'un huissier de la chambre, voyant l'honorable membre si bien cacheté, faillit le prendre pour une missive et mettre le député de Maine et Loire à la poste.

Voilà les grands griefs qui ont indisposé une partie de la chambre contre la presse, griefs qui auraient dû motiver la présence d'un maitre d'école dans la tribune des sténographes, cl dont la <îolèrc aveugle de rassemblée à fait jaillir le procès du lu'foma'.em:

Or, le procès du Réfonnateuf a eu cela de dangereux, qu'il a placé encore une fois le pouvoir en face de son principe. M. Raspail est venu étonnernolrc époque du mysticism ; de ce langage révokuionnaire, qui depuis la première révolution avait été oublié. Il a professé la religion révolulionnaire sous un gouvernement qui a les formes de la monarchie. D'où vient celle anomalie étrange ? Elle vient du principe politique qui domine le pouvoir, principe qui a été mis de nouveau en lumière. Ajoutez à cela que le journaliste républicain à eu l'habilelé d'entourer ses opinions d'un parlage de philantropie, d'une espèce de sentimentalisme universel qui a nécessairement brillé auprès des allures brutales, et de la frénésie passionnée de quelques uns de ses juges. M. Bugeaud, par exemple, qui rend chaque jour dans la chambre d'incontestables services à la république, s'est distingué ce jour là plus qu'on ne saurait dire. Quand on voit ce député transporter la caserne et la tribune, se poser en gladiateur du pouvoir actuel, n'ouvrir la bouche que pour donner passage à des paroles d'extermination, comment veut-on qu'il n'y ait pas une réaction morale en faveur de ceux qu'il attaque? M. Bugeaud devrait savoir que ce qui efl'raye dans la république, c'est sa violence; or. la république parait douce, modérée, inoflensive auprès de M. Bugeaud. Dans son dévouement à la royauté d'août, il est aussi emporté que les membres de l'ancienne convention pouvaient l'être ; c'est un jacobin d'ordre public, c'est le royaliste de la Montagne. Bien des gens disent à cela que M. Bugeaud calcule son rôle plus qu'on ne le croit, et qu'il nourrit plus d'ambition qu'on ne le suppose. Il veut être quelque chose dans la chambre; la puissance de la parole lui manquant, il laisse voir,dans tous ses discours la crosse de son pistolet et la poignée de son sabre qui passent. M. Bugeaud, c'est le coup d'état en chair et en os, qui monte quelquefois à la tribune pour rappeler au pouvoir qu'il est là à son service et qu'il n'attend que ses ordres pour paraître. Il y a entre M. Yiennet et lui cette différence que, tandis que l'un se contente dédire : la légalUé nous tue, l'autre ajoute : luons la légalité.

11 est facile de comprendre quel intérêt le pouvoir avait à cacher tout ceci à la société, et par (conséquent à éviter à tout prix cette suite de procès qui, s'engendrant les uns les autres, démontrent à la France que le calme et l'ordre régulier qu'elle demande, il n'appartient pas à ^l'ordre de choses actuel de les lui donner, tandis que la violence qu'elle craint et qu'elle reprouve est dans l'essence de ce môme gouvernement. C'est une terrible émeute pour la royauté sortie des barricades, qu'une émeute qui ne tire pas de coups de fusils et à laquelle par conséquent on ne peut pas en rendre; or, c'est à une émeute de celte espèce que nous assistons depuis un mois sur tous les points de la société.

En face de cette situation intérieure, la situation extérieure est loin d'être satisfaisante. Tandis que M. le duc de Chartres court le cerf à Chantilly et promène dans les bois sa paresseuse inutilité, à un âge où le grand Condé avait déjà gagné la bataille de Rocroy, les aflaires de la Péninsule espagnole prennent un aspect menaçant. ZumaJacarréguy, ce Fabius d'une guerre où il n'y a point d'Annibal, a usé toutes les armées qu''on lui avait opposées. Yaldès est venu, a vu et a été vaincu. Il n'y a plus entre Charles V et sa couronne qu'une armée démoralisée et un gouvernement impuissant. Aussi le cabinet de Madrid réclame-t-il , comme dernier moyen de salut, celte intervention qu'il repoussait naguères avec tant de fierté. Le cabinet du Palais-Royal est partagé Bur celte grave question. Pour agir en Espagne, il faut, l'exemple de l'Empire l'a prouvé, que la France ail des alliés sur le Rhin. Dans la situation actuelle, est-il possible d'abord de tenter cette expédition sans l'adhésion des puissances du Nord? Si elles ne s'y opposent point formellement, est-il prudent de s'engager dans une intervention ^qui demandera un vaste déploiement de forces, et pendant laquelle la diplomatie , suivant son usage , peut profiter des préoccupations du Midi pour exiger des concessions immédiates au Nord, par rapport à la Belgique , par exemple? C'est là le problême qu'il s'agit de résoudre, problême difficile et en même temps problème capital, car l'Espagne, qui a déjà été une fois le commencement de la fin y est peut-être destinée à justifier «ne seconde fois le mot de M. de Talleyrand.

Dans cette situation , le cabinet du Palais-Royal manque d'habileté dans les petites choses comme dans les grandes. Au lieu de rallier, il éloigne. Sa conduite avec M. Soult, au sujet de la vente de deux tableaux, peut être citée à cette occasion comme un prodige de maladresse. Le maréchal Soult est l'homme de l'époque dont le nom est le plus puissant sur l'armée. Elle ne l'aime pas, mais elle croit à lui. Il fallait donc plus que jamais ménager le maréchal Soult dans un moment où une éventualité militaire peut se présenter. Loin de là, on choisit ce moment pour apprendre à l'armée que les services rendus ne doivent attendre qu'ingratitude. M. le maréchal Soult a été haut et digne dans cette correspondance où M. de Montalivet a déployé une impertinence qui a toute la couleur de ses fonctions domestiques. On raconte que M. de Talleyrand, Bondé par le môme personnage sur la quotité de la somme qu'il faudrait lui compter pour le décider à assister au procès d'avril , aurait répondu en souriant : « J'ai traité bien souvent de ces affaires-là dans ma vie, mais toujours avec les maîtres, jamais avec leurs laquais. » C'est la réponse d'un diplomate et d'un grand seigneur corrompu. La réponse de M. Soult, qui refuse hautement ce qu'on prétend lui donner comme une aumône , après le lui avoir offert comme le prix d'une vente, est plus digne, est plus belle; c'est la réponse d'un soldat.

Toute celle situation du régime actuel se résume en trois mots : Les événemcns le pressent , les hommes le quittent. N.

MM. les actionnaires de la Jeune France sont convoques en assemblée générale le

3 juillet prochain au siège de la société pour entendre un rapport, et délibérer sur les moyens qui serout proposés d'étendre la société dans toutes les proportions qu'elle corn* porte,

JULES FORFELIER.

VhV^l^, — IMPIimERIE Df- Ç^THINÇ JST PLON, RUE DE VAUGIRARP, oG,

ÉCOXOMIE POLITIQUE SOCIALE.

(4« article.)

Les préceptes de tous les cultes, du culte véritable comme des cultes faiLX se divisent naturellement en deux parties distinctes ; l'une qui règle les rapno'rts de l'homme avec la divinité, et l'autre qui détermine ses obligations envers le procham. Toutes les deux, elles ont une commune garantie dans l'intérêt éternel du croyant, tel du moins qu'il le conçoit; mais, à proprement parler, la dernière, seule, est la partie socialisante de chaque culte. C'est elle qui pose les fondemens de la société, et, par conséquent, c'est elle qui, sous les noms divers de morale, d'opinion puMique, de conscience générale, constitue dans son application ce que nous avons appelé ordre légitime. Quand la famille est devenue nation , cet ordre ne Im suffit plus, et il reçoit son complément nécessaire par la création de l'ordre légal. Celui-ci représente la loi humaine sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, loi nécessairement subordonnée, quand elle est à son état normal, à la loi divine. Mors l'édifice social est achevé, et à inoins de violence extérieure, il subsiste aussi long-temps que l'ordre légitime n'est pomt ébranlé par les efforts de l'incrédulité.

En effet, le cathohcisme lui-même n'a et ne saurait avoir une action civilisatrice que sur les peuples qui ont foi en lui. Otez cette foi, et l'ordre légitime quelque soit sa nature, ressemblera à la poussière que la plus faible brise chasse devant elle; tout ce qu'il soutenait, gouvernement, administration, hiérarchie sociale, la famille et la propriété, tout s'écroulera bientôt. Vainement l'homme essaierait d'échapper à cette terrible conséquence ; la perfection même de l'ordre légal ne l'y soustraira point. Elle pourra retarder, mais elle n'empêchera point la ruine de la société, qui, en perdant ses croyances, est tombée sous l'empire destructeur de l'intérêt temporel.

^ La fonction propre de l'ordre légal est de réaliser la notion du bien et du ]uste, que 1 ordre légitime a rendu populaire. Ce que celui-ci permet, celui-là le peut faire ; mais il ne saurait aller au-delà sans créer un antagonisme funeste à 1 un ou a 1 autre, parce que dans le conflit de leurs exigences, l'un des deux finira nécessairement par périr. Si le législateur commande ce que le culte défend, ou s ,1 défend ce que le culte ordonne, le citoyen, placé entre son intérêt temporel et son mtérêt éternel, sera obhgé de sacrifier l'im ou l'autre. S'il obéit au premier, il tardera peu à chercher le repos de sa conscience dans une négation complète du culte dont il enfreint journellement les préceptes, et le triomphe de 1 ordre légal sur l'ordre légitime sera mortel à tous les deux, car la société n'y survivra pomt. Au contraire, s'il obéit au second, il sera par cela seid en révolte tlagrante, quand même elle serait passive, contre le pouvoir humain, et combien de temps celm-ci pourra-t-il résister à des haines, à des mépris que leur caractère tout rehgieux rendra si amers ? Ainsi l'ordre légal ne peut se mettre en opposition avec 1 ordre légitime d'un peuple sans amener une révolution politique, s il est le plus faible, ou une révolution sociale, s'il est le plus fort.

i>ous disons une révolution sociale, et nous entendons par ce mot, non la lume, mais la transformation du culte ancien en un culte nouveau. En effet, il

^71 ^^^^^^ "^''^ ^*^'"''^' P^^Ple ^it consenti à l'abandon complet de ses X lUJNCE, 15 JUIN 1834. 3" ANNÉE. TO^IE 3. N^ 7.

croyances religieuses, à moins que d'autres croyances ne se fussent déjà présentées pour les remplacer. L'homme a trop peur de l'état de nature, il comprend trop bien que la pire des sociétés vaut mieux encore que l'absence de toute société ; en un mot, il a trop l'instinct de ses besoins pour renoncer d'une manière absolue aux bienfaits d'une religion quelconque. Si partout on trouve des incrédides, ils ne sont nulle part qu'en petit nombre, si ce n'est dans la société chrétienne, qui seule, ainsi que nous le verrons plus tard, peut résister à leur contact. Ailleurs, ils se taisent ou se cachent, et l'obscurité où ils se complaisent prouve combien peu ils prétendent disposer de l'avenir social de leurs compatriotes. L'histoire nous l'apprend : la religion qui meurt est remplacée par une autre ; et ce changement, le plus grand que l'on puisse concevoir sur la terre, fait sortir des ruines de la société vieillie ime société nouvelle. C'est là ce qui constitue la véritable révolution sociale, révolution qui se résume dans la substitution d'un ordre légitime à un autre ordre légitime. Alors apparaissent, avec une autre morale, d'autres idées et d'autres mœurs, et l'ordre légal, jeté dans le creuset où a péri le culte qui lui prêtait son lointain appui, en sort sous une forme que détermine les besoins de la religion victorieuse.

Ainsi le christianisme doit peu redouter les efforts et même les progrès de la philosophie moderne. A mesure qu'elle s'étend, je ne sais quel effroyable malaise se développe avec elle, et avertit les masses que le progrès véritable ne saurait être l'apanage d'une doctrine, sans ordre légitime possible, puisqu'elle implique la négation de l'intérêt éternel. Voyez le mouvement si remarquable qui s'opère parmi les incrédules de notre époque j ils ne croient pas encore à la vérité du cathohcisme, mais déjà ils croient à sa nécessité. Au dix-huitième siècle, la philosophie n'en était point là, car elle n'avait point assez vécu pour être réduite à proclamer elle-même que, sans Dieu, il ne peut y avoir de civilisation. Un demisiècle de plus a suffi pour lui ouvrir les yeux, et dans son désespoir, elle se ferait musulmane ou idolâtre, si elle pouvait espérer que les peuples la suivraient dans cette nouvelle voie. Mais le temps est passé où l'intelligence du chrétien pouvait s'égarer ainsi ; sa raison, qu'a façonnée l'Evangile, ne peut plus accepter que la vérité absolue, ou un mensonge non moins absolu. Homme, il peut être athée ; peuple, il est condamné sous peine de mort à redevenir catholique.

Comme le culte de chaque société détermine la nature de son ordre légitime, elle communique à cet ordre l'immutabilité qui est inhérente à toutes les religions. Car elles ne sont religions qu'autant qu'elles invoquent en leur faveur, le témoignage de la divinité. Vrai ou faux, ce témoignage ne peut se scinder, et du moment où la société cesse de croire à un seul des préceptes, à un seul des dogmes dont il est la garantie, elle est irrésistiblement entraînée à les rejeter tous. Sous ce rapport, il ne peut y avoir d'exception qu'à l'égard des cultes, qui confient le dispositif de leur discipline à une autorité visible, instituée par eux, et encore l'exception est-elle plutôt apparente que réelle. Refuser dogmatiquement son obéissance à cette autorité, c'est nier son institution, et lorsque celle-ci fait partie intégrante du culte, c'est-à-dire de sa doctrine révélée, elle ne peut être attaquée sans que la doctrine entière ne soit compromise. La nation la plus imbécille à encore trop de bon sens pour se laisser abuser par de ridicules sophismes; elle s'aperçoit de suite que les attaques dirigées contre une de ses croyances, portent réellement sur ce qui est commun ^ toutes, la divimtéde lew origiue. Elle

ne peut donc en répudier aucune sans proclamer, non la faillibillté des révélations d'en haut, car cela serait absurde, mais bien, que son culte ne vient pas de Dieu. Elle croira donc à tout, ou bien elle ne croira à rien, et par conséquent la sagesse Jiumaine se consumera toujours en inutiles efforts, lorsqu'elle essaiera de modifier la foi d'une société, en la restreignant à ce qui lui paraît utile ou rationnel. Faire une semblable tentative, c'est se déclarer plus sage que Dieu, et cette prétention, permise peut-être à un philosophe^ n'excitera jamais que la risée de la multitude.

Le christianisme, il est vrai, a remplacé et n'a point répudié la loi de Moïse. Mais ici le changement est venu du fondateur même du culte primitif^ et il n'a fallu rien moins que la parole de Dieu lui-même pour développer sa propre parole. Encore dans sa pitié de la raison humaine, avait-il annoncé par ses prophètes la venue de la loi nouvelle ; en sorte qu'aujourd'hui, nous ne pouvons logiquement croire la vérité de l'Ancien Testament, qu'autant que nous croyons à l'Evangile. Cet exemple donc est une preuve de plus que l'homme ne peut, par un appel à sa seule autorité, changer même la plus absurde des croyances dans le plus ridicule ou le plus funeste de ses préceptes, sans qu'elle ne perde tout son empire sur les consciences. Ainsi, il y a contradiction dans les termes à attribuer à un culte ou k un ordre légitime quelconque, cette perfectibihté si chère à notre siècle.

Mais si aucun ordre légitime n'est humainement perfectible, on ne saurait en dire autant de l'ordre légal. En effet, à mesure que les croyances sociales s'infiltrent dans les cœurs et dans les intelligences, l'ordre légal obéit de plus en plus aux tendances de l'ordre légitime auquel il correspond. Les lois et les institutions humaines représentent toujours l'état des esprits combiné avec les circonstances extérieures qui réagissent habituellement sur la société. Elles suivent cette double indication avec une fidéhté dont le législateur a rarement conscience, et que d'ailleurs il ne peut altérer ; car, quoiqu'il fasse, l'opinion publique finit toujours par être plus puissante que lui. Ainsi les relations créées ou rendues possibles par l'ordre légitime, pénètrent graduellement dans l'ordre légal, et son progrès ne s'arrête qu'au temps où il a mis en œuvre tout ce qu'il y a, directement ou indirectement, de sociable dans le culte qui lui sert d'appui. Alors il est frappé d'une inévitable immobilité, à moins qu'il ne rétrograde, ou que la religion venant à changer, il ne trouve, dans un autre ordre légitime, un nouvel aliment à son activité.

Or, il est évident que, plus l'ordre légitime est parfait, et plus sera longue la carrière de perfectibilité ouverte devant l'ordre légal. Mais la perfection d'un ordre légitime quelconque dépend nécessairement de la somme de vérité renfermée dans le culte dont il est issu. En effet, la vérité vient de Dieu, et ce qui vient de Dieu ne saurait sous aucun rapport être imparfait. Si donc il existe sur la terre une religion, qui dans toutes ses parties soit pure de la moindre erreur, son ordre légitime sera parfait comme elle, et l'ordre légal qui en naîtra sera indéfiniment perfectible; car, étant une œuvre humaine, jamais il n'atteindra la perfection d'un ordre légitime qui est l'œuvre de Dieu. Alors, à chaque nouveau progrès de la véritable religion dans le seul domaine où le progrès lui soit possible, c'est-à-dire dans la foi, les mœurs, les liabitudes, les goûts moraux et mtel- Icctuels de la société, l'ordre légal s'améliorera en suivant une progression ana-

logue, et il continuera ainsi à se modifier aussi long-temps que la société pourra devenir une image plus fidèle encore delà vérité éternelle. La perfectibilité indéfinie n'appartient donc à aucun ordre légitime, mais elle est le patrimoine nécessaire et indestructible de l'ordre légal, fondé sur le seul ordre légitime qui est parfait, sur le seul culte qui soit universellement vrai.

Cependant, et l'intelligence de l'homme pourrait le dire à priori, si l'expérience des temps modernes ne lui ôtait le droit de le prédire, voici ce qui arrivera dans la société dont l'ordre légal est indéfiniment perfectible , dans la société catholique. Fondée sur les débris d'une autre société , lorsque des cultes moins puis autorisaient toutes les oppressions et toutes les servitudes , elle ira se développant comme la semence confiée à un sol riche et profond. Puisant sa sève dans ses doctrines religieuses, elle s'assimilera chaque événement, afm de réaliser plus vite la perfection qui n'existe encore pour elle que sous la forme d'une tendance confuse, ou d'un vague instinct. D'abord elle inventera de nouvelles garanties par la sécurité des choses et des personnes, et comme l'ordre légal ne pomra les fournir, l'ordre légitime se chargera de suppléer à son insuffisance. Ce sera la trêve de Dieu, en France ; la sainte Hermandad (1), en Espagne, et partout des lieux d'asiles ouverts à la faiblesse, pendant que la faiblesse est encore un crime. Puis, quand l'ordre légal , enhardi par les succès de l'ordre légitime, les aura enregistrées dans ses codes et dans ses règlemens , la société nouvelle s'occupera de la liberté civile , parce que son culte est un culte radicalement émancipateur. i\lais , si précieuse que lui paraisse la liberté, elle la coordonnera avec le maintien du repos public, et l'esclavage commencera par faire un long apprentissage des droits de la cité, sous le nom de serf. Ce sera un nouveau triomphe de l'ordre légal, lequel se formulera plus nettement encore , quand les plus avancés parmi les serfs iront terminer leur éducation d'hommes libres au sein de la commune. Alors l'ordre légitime semblera se reposer en ce sens que son action immédiate sera suspendue, et l'ordre humain s' abandonnant à l'impulsion qu'il en a reçue , terminera la grande œuvre sociale de l'affranchissement des masses. Régularisant les rapports nouveaux qu'elle aura établis , il remplira une tâche aussi belle que grande , et en l'accomplissant , il acquerra une force de cohésion , une vie qui jamais n'avait appartenu à aucun autre ordre légal.

Bientôt d'incalculables richesses afflueront de toutes parts dans la société catholique, par la supériorité du travail libre sur le travail forcé, et l'envie d'eu abuser ébranlera bien des^consciences. Les peuples non chrétiens sont trop pauvres pour être incrédules, et leur ordre légal , imparfait comme leur ordre légitime, est en outre trop débile pour pouvoir résister au choc de la philosophie. Chez les chrétiens, au contraire, non-seulement la richesse sera prodigieuse , mais encore l'égalité des conditions finira par la rendre accessible à tous. Tous , par conséquent, auront, du moins en imagination, à souff'rir des austères préceptes de leur foi. Ils s'irriteront donc de sa sévérité , et de là au désir d'en séparer leurs convictions, la distance est peu grande. L'hérésie donnera le signal

(I) La sancta Hermandad établie vers le milieu du treizième siècle, en Castille et en Aragon, fut d'abord une confrérie religieuse. Les membrt.'S s'engageaient à proléger gratuitement les vovagcuvs et le transit des marchandises.

de la révolte, et au dernier terme de son dév eloppement , elle se nommera pliilosophisme. Alors on verra ce que le monde n'avait pas vu encore , la multitude répudiant sa foi , sans la remplacer par une autre , et ce prodige s'expliquera par la solidité inouïe de l'ordre légal. A le voir fonctionnant si bien , et si bien coordonné dans toutes ses parties, personne ne concevra qu'il puisse périr un jour faute de croyances, et cette sécurité générale fera perdre à l'athée son ancienne et significative appellation d'ennemi des hommes. Cependant l'ordre légal, dans l'orgueil de sa force, voudra enlever à l'ordre légitime sa prééminence naturelle, et pareil au Jupiter de la fable, il mutilera et enchaînera son père. Alors viendront les révolutions politiques, et elles auront un caractère qui les distinguera de toutes les autres révolutions. Elles se feront au nom du progrès, afm d'assurer à l'homme les biens qu'il a entrevus des hauteurs où l'avait conduit l'ordre légitime chrétien. De cette immense élévation , il voit devant lui les améliorations succédant aux améliorations, sans que sa faible vue puisse en découvrir le terme, et, dans le transport de sa joie, il se proclamera indéfiniment perfectible. Catholique, il l'était réellement dans son ordre légal , par sa foi et avec elle. Mais, après avoir repoussé le guide qui pouvait seul le préserver des erreurs de cette longue route, il s'avancera au hasard , entraîné par des désirs à la fois irrésistibles et impuissans.

Car l'autorité de l'ordre légitime s'affaiblira pendant que l'ordre légal sera en progrès. Celui-ci gouvernera seul la société, et alors commenceront d'inimaginables misères et d'inconcevables contradictions. L'industrie et le commerce feront des prodiges, et cependant le pain quotidien du travailleur ne cessera de s'amoindrir, jusqu'à ce qu'enfin celui-ci en soit venu à envier le sort de l'esclave africain. La passion de la liberté enflammera toutes les âmes, et cependant à peine un droit aura-t-il été conquis, qu'il sera foulé aux pieds , et déclaré mortel à la société. Idées, espérances, promesses, tout sera admirable, tout, excepté les actes, parce que ces derniers tiennent leur perfectibilité de Tordre légitime , et que cet ordre renié, asservi , méprisé, n'opposera aucune résistance aux folies de l'ordre légal.

Alors la société, en cherchant la liberté, ne trouvera que la mouvante servitude de l'anarchie, et, en cherchant la fortune, elle ne rencontrera que la famine^ Or, ce sera bien pour les générations futures, car elles découvriront un jour la véritable cause de cette longue suite de calamités. Sans doute, l'ordre légal des nations catholiques est indéfiniment perfectible , mais c'est à condition qu'elles deviendront de plus en plus fidèles à leur ordre légitime. Yoilà ce qui constitue leur véritable progrès, progrès que le législateur constate, et que rarement il accélère. Quand ce progrès a lieu , les entraves de la liberté tombent d'ellesmêmes, une à une, sans même que la société s'en aperçoive , tant la puissance de l'intérêt éternel supplée alors à la faiblesse du lien légal. Mais aux peuples qui ont abjuré leur ordre légitime donnez , donnez encore des fers. Leur vie n'est plus qu'administrative ; elle s'est retirée dans leur ordre légal , et ils meurent si le pouvoir humain n'est pas arrivé au despotisme le plus effroyable , avant qu'eux ils ne soient parvenus à l'athéisme. La liberté qu'engendre l'ordre légitime a sa limite dans cet ordre, mais elle peut aller jusqu'au bout; Au contraire, la liberté qu'd n'a point engendrée n'est socialement possible que dans un cachot.

Dans un prochain article, nous indiquerons la différence qui existe entre l'économie sociale et l'économie politique.

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