IL LAMARTINE
C'est une bien gracieuse idée qui a inspiré ce Chant Calahr^ (1), si harmonieux, si suave, dans lequel la Poésie est figurée par l'ange gardien qui accompagnait partout la femme d'Amalfi : aimable compagne , dont la douce voix se mêlait à l'aurore de sa vie, aux sons du vent dans la vallée et de la cloche du hameau ; quelques années après prenait les modulations de celle du bien-aimé ; puis, dans les temps glorieux de sa maternité, sortait du berceau de ses enfans avec la respiration de son nouveau-né, et qui pour consoler les ennuis de sa vieillesse, pleurait et chantait encore dans son cœur. Oui, c'est bien là la Poésie, la Poésie, fdle du ciel, ame de l'humanité, voix de ses courtes joies, de ses longues souffrances. C'est elle qui s'éveilla avec Adam au miheu des délices d'Eden, et qui s'élança de son cœur en hymne vers le Très- Haut, grave comme la destinée de l'homme, fraîche et pure comme son cœur. Elle prêta sa voix aux amertumes du vieillard Arabe et fit entendre ses lamentations. Elle toucha de son aile la harpe de David, et donna la grâce et la puissance civilisatrice à la lyre d'Orphée. Elle dit les Travaux et les Jours de l'homme et les prodiges de son bras. Quelque temps elle se mêla aux destinées passagères des peuples, elle fut Tyrtée et Pindare; mais quand la hberté ne fut plus nulle part, quand toutes les têtes se furent courbées devant une épée, quand les Rostres eurent montré à ce qu'il restait de Romains la langue sanglante de Cicéion, et que dans les champs de Philippes, Brutus et Cassius eurent poussé de leur poitrine le dernier cri de la liberté romaine , la poésie s'enfuit avec Horace de ces champs de désolation, et à l'ombre des arbres de Tibur et au bruissement de ses cascatelles, elle chanta les faciles plaisirs, la fatalité qui domine tout, et la mort qui vient le lendemain de l'orgie. Eh I que pouvait-elle faire quand le sanguinaire Octave, que cachait mal le clément Auguste, était monté à travers des flots de sang sur un trône où devaient s'asseoir Tibère, Claude, Néron. Rien, sinon flatter ou fuir loin du monde. La Poésie fit le second et ne dédaigna pas le premier: le doux Virgile, après avoir chanté sur le pipeau des bergers, Ménalquc et Titvre et Amaryllis, célébra les combats d'Enée pour plaire à Auguste et à Livie. Mais bientôt la voix de la Poésie cessa tout-à-fait de se faire entendre, et comme le cygne dont on a fait son emblème, elle mit sa tête sous son aile argentée et elle s'endormit.
Au milieu de ce qu'on est convenu d'appeler les ténèbres du moyen âge, surgissent deux gigantesques figures, Dante et Shakespeare, qui représentent à eux deux tout ce que le monde moderne a eu de spontané en poésie. Hors de , tout ce qu'on appelle de ce nom n'est qu'imitation et reflet.
(1) Ce chant a clé imprimé dans le tome 2 de VEcho de la Jeune France,
Quand en 1789 la révolution éclata, il y avait en France un jeune homme au cœur généreux, ardent et poétique. Né à Constantinople d'une belle Grecque sa gracieuse imagination avait transporté l'Orient dans notre froid pays. Quand le nom sacré de liberté résonna, il crut entendre comme un écho de Marathon, et il se précipita sous les drapeaux nouveaux. Trois ans après la charrette fatale le portait à l'échafaud, répétant avec Roucher la première scène d'Andromaque ; et il se frappait le front en disant : T avais pourtant là quelque chose ! c'était la Poésie. Sa tête tomba sous l'ignoble couteau.
Mais Clîénier était MatériaUste, et le Spiritualisme est l'ame de la Poésie : donc ou il se serait transformé, ou la Poésie eût adopté un autre nom que le sien. Il en arriva ainsi : car en même temps que la tête du poète André Chénier roulait sur l'échafaud, naissait à Mâcon le poète spiritualiste du dix-neuvième siècle, Alphonse de Lamartine.
On ne s'attend pas sans doute à ce que nous donnions, en tête de chacune de nos Etudes critiques, la biographie de l'écrivain qui en est l'objet. Ce serait nous éloigner de notre but. Nos recherches sont plutôt psycologiques qu'historiques. C'est le poète et non l'homme que nous voulons connaître. Que nous importe et qu'importera à la postérité, dont nous voulons par notre impartiale justice anticiper le jugement, que celui dont elle admirera les œuvres se soit trouvé un peu plus ou un peu moins mêlé à cette suite d'intrigues, de bassesses et de duperies, que nous appelons la vie publique ? qu'il ait été ou non emporté au milieu de ce tourbillon du monde où toute fleur se fane, toute vertu se perd, toute vie se flétrit? Hélas I nous ne le savons que trop! si l'homme est grand par la pensée, il est presque toujours petit par ses œuvres : et une puissance terrible et railleuse semble se plaire à river aux misérables débilités de l'existence vulgaire le Prométhée audacieux qui a ravi le feu du ciel. Pour nous le philosophe n'a que la pensée, le poète ses chants. Car nous voulons avant tout être dignes et grands vis-à-vis le talent : nous ne sommes ni ses compères ni ses Zoïles. Nous nous sommes dit : la presse aura un organe indépendant, et nous avons pris la plume sans songer plus..
La vie du poète des Harmonies nous paraît avoir été assez vide d'évènemens extérieurs, et s'être peu répandue au dehors. S*îs yeux en s'ouvrant virent la France sous le régime de la terreur, et son père renfermé dans un cachot. Sa première enfance se passa pieuse, obscure et solitaire, avec sa mère, cette mère dont ses chants ont immortalisé la mémoire. L'histoire de cette époque de sa vie se trouve dans l'admirable Harmonie qui a pour titre Millf ou la terre natale. Il fit ses études au collège de Belle y. Nous avons de lui une pièce de vers d'adieux à ce collège, qui certes n'était pas propre à faire soupçonner qu'il y eût un poète là-dessous. On y trouve cette strophe :
Ah ! trop volage enfant, ne blesse point mon ame De ces traits dangereux puisés de ton carquois ; Je veux que le devoir puisse approuver ma flamme,
Je ne veux aimer qu'une fois l n^
Ainsi vont les pensées de l'homme î ainsi vont ses projets, ses résolutions I et le volume en tête duquel se trouve cette pièce est rempli presque unique- Supplément au n^ 7 de la Jeune France.
ment des plaintes que les douloureuses blessures de cette passion arrachent à
son ame!
Ce fut en 1822 (1) que le poète se mit pour la première fois en rapport avec le public, par la publication de ses premières Méditations. Leur succès fut prompt et universel, surtout dans le monde monarchique et religieux. C'est qu'en effet le poète avait remué des sympathies puissantes. Sous l'influence encore toute récente du coup qui venait de frapper le duc de Berry, et au milieu de l'alléi^resse qui accueillit la naissance de cet enfant, mélancolique fleur du tombeau, qui maintenant dans une terre lointaine se tourne en vain vers les lieux qui l'ont vu naître, le poète qui jetait au monde la belle ode :
Yersez du sang, frappez encore, etc.
ne pouvait manquer d'être accueilli avec enthousiasme par les hommes monarchiques. Comme lorsque dans la Méditation sur Dieu et dans le dithyrambe sur la Poésie sacrée, il revêtait de l'éclat de sa belle poésie les dogmes chrétiens , il était sûr d'avoir de l'écho dans les âmes religieuses. Mais ce furent surtout les femmes qui reconnurent M. de Lamartine pour leur poète. Pouvait-il en être autrement pour le chantre d'Elvire, de cette mystérieuse beauté qui, déjà dans les régions de l'imagination a pris place à côté de Béatrix, de Laure, d'Eléonore, femmes privilégiées, que les merveilles de la lyre ont revêtues d'une beauté qui n'est pas sujette à se flétrir, d'une jeunesse qui affronte les siècles ?
De plus, il y avait dans la manière dont le poète envisageait l'amour quelque chose de profondément symphatique à l'époque. Notre époque, quoiqu'on en dise, est une époque de profond désenchantement. Les hommes d'action recherchent avec ardeur, avec fureur, les choses périssables et viles, les richesses et les plaisirs d'un jour. D'autre part , les hommes de pensée sont en proiejau découragement : ils ne savent où va le monde et d'où partira le souffle qui doit le ranimer. De là , chez les âmes vertueuses , une disposition à l'isolement , à la fuite de la vie, si j'ose m'exprimer ainsi. On ne veut plus essayer d'aucune jouissance : on a été si souvent abusé I On se réfugie dans la vie idéale : on veut se créer un monde fait exprès pour soi , un monde où ne puissent entrer les passions mauvaises. L'amour n'en sera pas banni :
Lui seul est au-dessus de tout mot qui s'exprime.
Sa place y sera grande, non avec les fiévreuses réalités des sens, mais épuré, mais spiritualisé. C'est cet amour que l'on a nommé Platonique, et que l'on eût plus justement appelé Chrétien, que M. de Lamartine a chanté, c'est lui que sa lyre nous a révélé.
Le côté religieux des Méditations , et même en partie des Harmonies, est un mélange de scepticisme, de découragement et de foi. Le découragement inspiré par la vue des souftVances de l'humanité, et la foi ramenée dans le cœur chancelant par le spectacle de la nature, qui parle de Dieu au cœur de l'homme de bien , et la voix de la conscience qui se fait entendre dans le silence des passions.
(1) Je réclame ici l'indulgence de mes lecteurs pour quelques inexactitudes chronologiques qui peuvent s'èlre glissées dans ce travail, fait tout entier de mémoire.
JOURNAL DE REFORME SOCJALi:. 121
Quanta la nuance qui sépave sous ce rapport les Méditations des Harmonies , on a dit que la religiosité était dans les premières, et la religion dans les secondes. Quoiqu'une antithèse ne puisse pas passer pour un jugement, remarquons pourtant qu'en effet dans les Méditations le sentiment religieux est comme un sentiment artiste : dans les Harmonies il est plus, il est une conviction. Il est le baume qui a guéri le cœur malade d'où s'exhalent maintenant des cantiques de jubilation.
Les secondes Méditations suivirent de près les /?rcwiè/*e^ , et forment, avec elles, une première période dans l'histoire poétique de M. de Lamartine. Nous avons dit ce qui, moralement, caractérise la période àes Méditations : vague rêverie, tristesse plus souvent voluptueuse qu'amère, teinte religieuse jetée sur les peintuies d'amour, voilà les caractères philosophiques des Méditations. Comme œuvre d'art et sous le rapport de la facture poétique, on y trouve, comparativement aux Harmonies^ un travail d'exécution qui quelquefois dégénère en recherche, une harmonie qui devient froide à force d'être savante. Oh voit que le poète connaît les règles et veut les suivre : derrière plusieurs des Méditations, on croit entrevoir le fantôme de la critique classique avec sa férule traditionnelle, pesant les mots et mesurant les hémistiches. Ces réflexions sévères n'ôtent rien au mérite des Méditations : du reste, elles n'ont toute leur vérité qu'en comparant ensemble le travail des Méditations et celui des Harmonies.
La mort du grand Byron qui succomba en Grèce pour la cause de la liberté et de la religion , inspira au poète qui avait été nommé le Byron de l'espérance , Le dernier chant du pèlerinage de Cliilde-Harold. Dans ce poème, ]>L de Lamartine chante les dernières actions et les derniers momens du barde anglais , sous le nom d'Harold. On sait que lord Byron , dans un poème de ce nom dont il nous a laissé quatre chants, a voulu se peindre lui-même et nous tracer le tableau de ses impressions durant cette course vagabonde, incertaine, qui remplit toute sa vie.
L'époque où parut le poème de M. de Lamartine était un moment d'agitation politique violente. L'ouvrage fut peu remarqué et pourtant méritait de l'être. Cette liberté, que ses vers préconisaient, offusqua quelques yeux, et le poète fut obligé de déclarer que sa liberté n'était pas cette impure déesse, au nom de laquelle tant de crimes avaient été commis, mais cette indépendance naturelle et légale, cette liberté, fdle de Dieu , qui fait qu'un peuple est un peuple et qu'un homme est un homme : droit sacré et imprescriptible dont Aucun abus criminel ne peut usurper ou flétrir le beau nom.
Enfin , dans le courant de juin 1830, parurent les Harmonies poétiques et religieuses. L'auteur venait d'être reçu à l'Académie. Le nom européen du poète obtint à peine qu'on lût ses nouvelles poésies. Et s'il faut juger dt' l'opinion publique par la presse qui s'arroge le droit de la représenter, il faudra ajouter que les Harmonies ne furent pas comprises.
Il s'agissait vraiment bien d'autres choses alors que de vers I Les associations bretonnes pour le refus de l'impôt , les incendies en Normandie d'une part , la guerre d'Alger et les coups d'état qui se préparaient de l'autre, occupaient toute l'activité des esprits. Puis vint la révolution des trois jours ; et , par une comcidence bizarre, ce changement, en éloignant du terrain politique un certain nombre de personnes, contribua à faire une réaction en faveur des liavaux delà
pensée, et donna aux Harmonies des lecteurs que peut-être elles n'eussent jamais eus autrement.
Pourtant il était dans la nature même de ces dernières poésies de n'être pas comprises aussi généralement et par un aussi grand nombre de personnes que les Méditations, mais en revanche d'exciter des sympathies plus puissantes. C'est le sort des œuvres du génie : elles n'ont pas un peuple d'adorateurs, mais elles ont des fanatiques. Peu de personnes ont compris Obermann, mais prononcez ce nom en présence de quelques-uns des fidèles , vous verrez la commotion électrique.
Il y a dans les Harmonies un progrès et un progrès immense sur les Méditations, mais il est dans le fond , dans l'inspiration plus intime, plus puissante, dans une philosophie profonde, dans une analyse admirable. Mais en même temps, il y a comme déchéance dans la forme. Ce n'est plus le rhythme harmonieux des Méditations : ce n'est plus le ruisseau enfermé dans des digues symétriques, digues, à la vérité, recouvertes des plus fraîches fleurs de la prairie. Non : dans les Harmonies, la Poésie libre et affranchie de tout joug procède spontanément : ici elle bouillonne comme le torrent , là elle serpente mollement comme le filet d'eau caché sous l'herbe ; ailleurs, elle avance comme le fleuve, fils de la montagne et roi des plaines, qui marche avec pompe, reflétant les cieux avec ses astres, ses rives avec leurs arbres etleurs rochers. Dans V Abbaye de Vallomhreuse, elle savoure les mâles voluptés de la solitude et de la prière. Dans le Chêne, la magnifique économie de la création se déroule aux yeux, et se réfléchit dans le gland qu'on foule aux pieds. Dans V Humanité, toutes les grâces, tous les parfums de la poésie viennent embellir la vierge, la plus riche fille de sa riche imagination. Dans Pourquoi mon âme est-elle triste? on croit entendre les sublimes douleurs des prophètes. Et dans Novissirnavcrba, tout ce que l'âme humaine peut contenir d'amertumes, tous les tourmens intérieurs auxquels est livré le fils de la femme, sont racontés et peints avec une énergie et une vérité inconnues jusqu'à lui. Il nous faudrait citer toutes les pièces de ce recueil, si nous voulions donner une idée des richesses qu'il renferme. Heureusement , nous nous adressons à des lecteurs pour qui le poète n'est pas le Dieu inconnu , et nous ne voulons ici que nous rendre l'interprète de leurs impressions. A ceux-là qui ont passé de longues heures à lire et à relire ces chefs-d'œuvre, nous dirons : Que penser d'un hvre où se fondent et se nuancent sans cesse l'un par l'autre le talent pittoresque de Milly ot l'harmonie tendre et plaintive du Premier regret ? où la religieuse tristesse de la Pensée des morts est relevée par la grâce délicate du Retour et du Soui^enir d'enfance, et s'harmonise avec la haute philosophie de Jého^'a? Et serait-ce trop se hasarder que de l'appeler le plus beau recueil poétique que nous ayons ?
De la révolution de juillet date chez le poète une tendance à devenir homme politique. En octobre 1830, à l'occasion du procès des ministres de Charles X, ]M. de Lamartine fit paraître une pièce de vers Contre la peine de mort. Il y exhortait à la clétncnce le peuple qui avait vaincu aux barricades. Quelques mois après, dans un article destiné à servir d'introduction à la Rame européenne, et qui , en s'étendant , devint une brochure sous le titre de Politique rationnelle, il exposa de larges théories sociales, auxquelles on reprocha du vague et du systématique. Les élections étant survenues, M. de Lamartine fut porté pour candidat p.ir 1rs él'^rteurs légitimistes de Toulon. Sa candidature échoua, et
M. Portalislui fut préféré. Frustré dans ses espérances politiques, la poésie lui rouvrit les bras, et il se décida à entreprendre le voyage d'Orient qu'il avait médité depuis long-temps. Il avait probablement renoncé à toute carrière politique, lorsque la députation du département du Nord venant de perdre un de ses membres , les électeurs de Bergues choisirent M. de Lamartine pour leur député. La nouvelle de son élection lui arriva en Orient et le détermina à reprendre le chemin de la France.
Il ne nous appartient pas de hasarder un jugement sur la hgne poh tique suivie par lepoète-député. Nous nous contenteronsde dire, comme simple historien, qu'ils'est mis en-dehors de toutes les opinions exclusives, et qui sont actuellement représentées à la chambre, et qu'il s'est donné comme aspirant à fonder le parti social qui s'enquiert peu des noms , mais uniquement des institutions. Du reste, disons-le à sa gloire, dans toutes les circonstances, on a entendu sa voix prêter un appui à la cause de la justice, de la vérité, de l'humanité, et s'il n a pas irrévocablement démenti le préjugé qui regarde comme antipathiques la poésie et la science sociale, il a du moins montré que pour les nobles sympathies, pour les sentimens généreux, c'est encore aux hommes d'enthousiasme et de foi qu'il faut les demander. Mouttet.
POESIE
Nous Tavouerons franchement , nous ne sommes guères les partisans de ce qu'on appelle les vers français, nous sommes trop dey hommes positifs , allant droit à leur but, pour nous amuser à ces espèces de tours de forces rimes, qui sont devenus si faciles. Nous vivons dans un siècle d'action ,et, par conséquent, dans le siècle de la prose. Le temps n'est plus où l'on pouvait parler en vers aux hommes assemblés ; la poésie est une langue doublement perdue. D'abord, parce que les poètes manquent aux hommes, et ensuite, parce que les hommes manquent aux poètes. Depuis le dix-huitième siècle, ce beau siècle de la poésie et de la raison , depuis Louis XIY , ce grand maître de Racine et de Despréaux, on a tant fait de vers en France, on a si fort assoupli la rime à toutes les règles, non pas du devoir, mais du caprice, que faire des vers est devenu aujourd'hui un travail d'écolier, un misérable travail. Que de fois n'avons-nous pas lu de ces pages rimées où le défaut de pensée, où l'absence de toute croyance et de toute passion, se cachaient à merveille, sous je ne sais quelle mélodie menteuse et factice ! — Vaine ombre de la poésie. Car la poésie doit être une nourriture substantielle; une voix consciencieuse, une leçon puissante, un enseignement utile. Voilà pourquoi nous répondons si rarement aux jeunes gens qui nous envoient des vers par monceaux. Nous regarderions comme un crimed' encourager ces jeunes esprits dans une route funeste qui ne peut les mener à rien. JNous lisons leurs vers, puis, la plupart du temps, nous les jetons au feu , en déplorant souvent que tant de précieuses qualités de style ne soient pas employées à écrire de la belle et bonne, et utile prose; à parler la langue des affaires et des devoirs, la langue de la philosophie et de la politique; à être, en un mot, de son époque. Faire des vers aujourd'hui ! Eh! mon Dieu, qu'est-ce que cela prouve? Les choses sont bien changées depuis Molière! Au temps de Molière, M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir; aujourd'hui, ceux qui font des vers, fontjjustement des vers sans le savoir.
Toutefois, ne pensez pas que ceci soit une formule dédaigneuse, contre [toute poésie. A Dieu ne plaise que nous ayons brisé cette corde de notre cœur : La poésie véritable,
c'est le plus grand soulagement des peuples, c'est leur dernière croyance ; c'est la dernière prière des nations vieillies et incrédules ; la poésie, quand elle est vraie, c'est la dernière larme dans nos paupières fatiguées, c'est la dernière espérance, la dernière consolation de notre cœur. Si le dix-neuvième siècle a vécu, s'il s'est tiré quelque peu du gouffre profond où l'avait jeté Voltaire, et la société encyclopédique et la révolution française, à qui le doit-il? Il le doit à deux ou trois poètes de courage et de génie, qui se sont penchés sur cetabîmed'incrédulité et qui ont fait retentir à propos, leurs consolantes paroles dans ces ténèbres profondes. M. de Chateaubriand et M. de Lamartine, voilà les deux sauveurs de notre siècle. Ils ont eu de la foi , de l'espérance et de la charité pour nous. Ils ont ramenédans leurs poèmes ces trois blanches vertus qui étaient parties depuis long-temps comme la colombe de l'arche de Noé. O miracle ! Quelquespages du Génie du christianisme , oii il est parlé de Dieu ; quelques vers des Méditations poétiques, oii il est parlé de Dieu , arrêtent tout d'un coup l'œuvre de destruction morale si ardemment commencée, qu'on la croyait complète : à ces deux voix qui lui viennent du ciel, le dix-neuvième siècle est ému, il revient à la vieille foi chrétienne, il revient aux saintes extases, aux/ admirables croyances. Donc, attaquer la poésie dans ce qu'elle a de pur, de chaste et d'élevé, ce serait un crime contre nature. Mais qui pense à l'attaquer? Mettre obstacle à ce que nos contemporains fassent des vers inutiles, voilà, selon nous, le plus bel hommage qui se puisse rendre à la véritable poésie !
Et d'ailleurs ce n'est pas à dire que nous défendions absolument à nos jeunes amis de se livrer à cet admirable exercice du langage. Faites des vers d'abord, pour faire de la prose ensuite. A la bonne heure !Le vers prépare à laprose ; il y conduit, il y pousse ceux qui ont du talent. Pour Lien écrire en prose, faites des vers, mais faites-les pour vous ; mais dans les naïfs essais d'un style qui commence, n'imitez pas ces tristes élégiaques, héros du désespoir et du suicide, qui ne savent que se faire tristes et moroses ; pauvres malheureux de dix-huit ans, d'une santé joufflue et fleurie, qui se mettent à crier — Malheur ! en pleine gaîté de cœur. Non , ne faites pas ainsi dans vos vers, mais au contraire recherchez de préférence les pensées douces et consolantes, les images chastes et naïves, le coloris simple et pur ; soyez bons, soyez honnêtes, soyez croyans, même dans vos vers ; ne vous livrez pas à ces imitations misérables et ridicules dont lord Byron a inondé toutes les littératures; le désespoir ne sera jamais une muse, pas plus que l'athéisme ; et d'ailleurs, pourquoi donc une dixième muse, et de quel droit ne pas se contenter des neuf chastes sœurs du vieux Parnasse, sur lequel sont assis Homère et Virgile, le Tasse et Milton, Lafontaine et Racine?
Ces réflexions, que nous croyons utiles, nous sont venues à propos d'un petit volume de poésies manuscrites qui nous a été envoyé de bien loin, et que nous parcourrions l'autre jour, avec cet intérêt fraternel que nous avons voué du fond du cœur à tous nos lecteurs. Au premier abord, dans ces poésies intitulées harmonies de la Fie, nous pensions ne rencontrer que le vers de tout le monde, mais quelle fut notre surprise quand, après les premiers vers, nous avons reconnu que c'était là le travail d'un jeune homme, non pas d'un jeune homme, mais d'un enfant qui sera peut-être un grand poète un jour? IVotre poète est un enfant de la Provence ; il a été élevé là-bas, au bord du Rhùne, le beau fleuve poétique. Son maître est un vieux prêtre qui a beaucoup lu la Bible, saint Augustin, saint Jean Chrysostôme, Bossuet et quelquefois Racine; l'enfant, lui, de son côté, sait par cœur les odes de M. de Lamartine, ce roi de l'ode française. 11 est donc résulté de celte éducation à deux personnes, une profonde émotion lyrique, un grand sentiment del'h?rmonie, une grande noblesse dans les images unie à une grande simplicité dans l'idée. Ajoutez, mais cela va sans dire, que cet enfant est plein de foi comme il est plein de cœur. Il a fait tout un poème qu'il dédie à la Jeune France, et que la Jeune France accepte comme un don précieux qui donne toutes les espérances. Le poème est divisé en cinq chants ; d'abord le jeune poète chante son berceau, ou plutôt l'ange qui le voilait de ses ailes quand il était un tout petit enfant :
Mais pourquoi vers le ciel ouvri?i sitôt les ailes? Ange de mon berceau I Reste encore en ces lieux ! Le jour n'a pas ouvert les portes éternelles ! Chante un peu pour mes cieux !
Chante moi ces refrains qui fermaient ma paupière. Quand la douleur sur elle avait levé le sceau ; Quand, pleine de sommeil, la tête de ma mère Tombait sur mon berceau !
La seconde harmonie, ou plutôt >e second ange que voit le poète, c'est l'ange de l'amour. Le calme et naïf amour au bord du ruisseau, sous l'oranger en fleurs ; écoutez ces charmans transports d'une passion de quatorze ans :
Viens t'asseoir sous l'arbre qui penche Ses rameaux humides de pleurs !
Viens étendre ta robe blanche Sur le gazon couvert de fleurs !
Que sur ta chevelure molle Le rosier, comme une auréole, Incline ses boutons naissans.
Et que leurs lèvres demi-closes Te murmurent tout bas des choses Aussi suaves que tes chants !
J'ai préparé le banc de mousse Où, près de moi, tu dois t'asseoir ; J'ai choisi l'herbe la plus douce Pour te contempler jusqu'au soir ! Ma main des roses les plus belles, Pour les franges de tes deux ailes, A cueilli les premiers boutons !
Viens! déjà l'amoureuse vigne N'attend plus que ton cou de cygne Pour t'enlacer de ses festons !
Chamt troisième. — L'Harmonie du Soutenir. *
Et déjà le second ange s'est envolé, perdu dans les roses ; et déjà le poète a tout senti, voici l'heure de l'ange aux souvenirs ; toujours des souvenirs de quatorze ans. Dites-nous si l'inspiration va plus loin ?
O jours de mon berceau ! jours de pure lumière ! Enfans des jours du ciel, qu'êtes-vous devenus! Quelle nuit a voilé votre splendeur première ! De leurs rayons si pleins que vos soleils sont nus ! Que ces cieux sont déserts ! Où sont les trois étoiles Qui mêlaient à mes pleurs un reflet d'avenir ? Et ces chants d'une mère, appelant sous mes voiles, Le sommeil de l'enfant qui tardait à venir ? Que ma mère m'aimait ! Sitôt que de ma couche Les songes fraternels avaient touché les bords. Du baiser de son ame elle eftleurait raa bouche, Et sa main me berçait au son de ses accords !
Je flottais, comme ur»,ange aux ailes suspendues, Dans un vague océan d'harmonie et d'amour. Et quand un doux réveil les avait détendues, Mes paupières s'ouvraient sous ses baisers du jour ! Je volais du berceau sur ses genoux avides, Je suspendais ma lèvre à ces sources d'amour ; Et quand vers moi passait une mère aux bras vides, Elle lui disait : « Viens l'embrasser à ton tour ! »
îVe trouvez-vous pas que cette idée est charmante? IN'e trouvez-vous pas que c'est là une émotion vraie, bien rendue et bien sentie ? Tout le reste du poème est écrit avec la même verve et la même grâce. Et remarquez bien que ce ne sont pas là des vers jetés au hasard, mais au contraire c'est là un poème véritable, une idée suivie, un plan tracé ; après le Souvenir vient la Religion, ce souvenir éternel, qui remplace tous les souvenirs fugitifs du cœur de l'homme. Le cinquième et dernier chant est consacré à la Mort. Voilà tout le poème. On peut l'expliquer ainsi : Venir au monde, aimer, se souvenir, prier Dieu et mourir. Cette idée là n'est pas commune, même dans la tête des poètes qui ont plus de quatorze ans.
VEcho de la Jeune France., à qui ce bel ouvrage est dédié, est heureux et fier d'avoir été choisi pour être le premier dépositaire de ces révélations poétiques, d'autant plus qu'il peut, sans trop de vanité, s'attribuer aussi quelque part dans l'éveil si heureux de cette jeune intelligence. Voilà les fruits qu'il nous est doux de recueillir ! Voilà les jeunes esprits auxquels nous aimons à parler, bien sûrs d'en être écoutés. Que notre jeune poète nous permette de lui offrir, en retour de sa dédicace, quelque bel exemplaire d'un de ses poètes favoris, et puissions- nous lui faire autant de plaisir que lui-même il nous en a causé (1).
Et pourtant nous ne pouvons penser sans trembler que cet enfant, si heureux encore aujourd'hui, sera peut-être un jour un grand poète. — Pauvre malheureux enfant!