‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 40 sur 129 · FRANCE, 1" JUILLET 1835. 3« ANNÉE. TOME 3, N · texte numérisé non relu

FRANCE, 1" JUILLET 1835. 3« ANNÉE. TOME 3, N

France. Un comité fut établi à Grcuoble pour correspondre avec celui de la capitale; la présidence en fut offerte à M. de Monval qui l'accepta ; plus lard quand les électeurs eurent à choisir de nouveaux députés, les royalistes, décidés à voter, tournèrent leurs regards vers lui; tous les partis le désignaient, en effet, comme l'homme le plus capable par son énergie de remplir ce poste élevé ; et si la majorité ne lui fut pas acquise, on ne peut l'attribuer qu'à un mal-entendu inconcevable, qui lit passer sa candidature d'un collège à un autre.

Ce fut quelques mois après qu'il ressentit les premières atteintes de son mal. Cependant personne ne se doutait encore du danger, car rien n'était changé dans ses habitudes.

L'illusion dure peu, ce fut à son château de Saint-Agnès qu'il fut frappé du coup qui devait retentir si douloureusement parmi nous. La mort, que dans ses jeunes années, on aime à braver sur les champs de bataille, nous paraît dans un âge plus avancé menaçante et terrible, quand notre lit funèbre est entouré d'une femme et d'enfans tendrement aimés. La religion seule par ses douces consolations, peut rendre moins affreuse cette cruelle Séparation de tout ce qui nous est cher, et par sa divine et séduisante croyance adoucir nos regrets en nous montrant le ciel.

Le colonel de Monval qui comprenait sa position, ne méconnut pas cette grande vérité, et, pendant que sa famille l'entourait des inutiles soins de la médecine, il demandait près de son lit de mort le prêtre investi de sa confiance. Pendant les trois jours que dura son mal, et au milieu desplus épouvantables douleurs, non-seulement il conserva toute sa présence d'esprit, mais encore il cherchait à entretenir chez ceux qui l'entouraient une confiance qu'il avait perdue. Tout fut inutile. Il mourut, celui que nous aimions tous, 11 mourut, et la douleur publique attesta hautement les belles qualités dont son ame était parée. Maintenant il ne reste plus rien de lui, rien que le triste et doux souvenir de ses bienfaits çt la consolante pensée que dans le ciel il obtient de Dieu la récompense due à ses vertus.

Par le comité! de Grenoble.

DU PRETRE DAXS SES RAPPORTS xWEC LA LIBERTE CIVILE.

Le mot « liberté » était loin d'avoir chez les anciens peuples le sens que nous lui donnons. Pour les Grecs et les Romains, c'était d'abord l'indépendance nationale, et puis la forme républicaine, forme toute aristocratique, car le Demos, la Plchs correspondait rigoureusement à la petite noblesse de la Pologne. Au-dessus étaient les riches, les nobles, les patriciens ; au-dessous les esclaves, et ceux-ci formaient l'immense majorité de la population. A ces derniers , les durs travaux, les angoisses, les misères, le fouet de la servitude; aux autres, les honneurs, la puissance, la fortune, ou du moins la patrie qui n'existait que pour eux. Or, partout où l'Église catholique n'a point dominé pendant une longue suite de siècles, en Orient comme en Occident, aujourd'hui comme autrefois, cette classification sociale, pareille à une morne et inexorable fatalité, pèse sur le genre humain. Les philosophes du paganisme ne surent ni en établir, ni même en rêver une autre. Aucun d'eux ne songea jamais à briser les chaînes de l'esclavage, et chose plus étrange encore, jamais voix d'esclave ne s'éleva pour réclamer ce que l'incrédulité moderne nomme dans son jargon les droits imprescriptibles du gciuc liumain. Il y eut des révoltes à Tyr, à Sparte, et l'on sait ce que les guerres serviles coûtèrent do sang aux Romains. IMais les insurgés combattaient seulement contre leurs maîtres, et ils respectaient le principe qui

avait façonné leurs fers. Yaincus, on les crucifiait ; vainqueurs, ils avaient à leuv tour des esclaves.

Ainsi les peuples chrétiens sont les seuls qui ne ratifient pas d'un assentiment unanime la dégradation des masses, les seuls pour qui le mot liberté cwile ne soit pas un son inintelligible, ou une monstrueuse impossibilité. Certes, il y a dans ce fait social un problème d'une haute importance, car parmi les autres peuples, les opprimés n'auraient point parlé comme les oppresseurs, si en dehors du christianisme la société pouvait exister sans le secours de la servitude. La force, nous le savons, dégrade l'intelligence qu'elle a asservie, mais son action n'est que passagère, lorsqu'elle fait violence aux besoins de l'homme, et ces besoins ont leur mesure dans les lois de sa sociabilité. S'il a en horreur l'asservissement de sa personne, il s'effraie davantage de la vie de la brute, et c'est devant la destruction de la société elle-même, qu'il recule lorsqu'il se résigne à la terrible condition de l'esclavage ; après tout, elle est moins déplorable que la liberté du serf exposé à tous les périls d'une sohtaire et imprévoyante indépendance. Elle est donc une conquête sur l'état de nature, et celui qui l'a faite agirait assurément comme un insensé, s'il s'exposait à la perdre sans autre espoir, en aggravant sa propre misère, que de la rendre commune à tous ses semblables.

Aussi chez les peuples les plus policés de l'ancien monde, l'esclavage n'inspirait point cette horreur profonde, invincible, que nous lui avons vouée. Proclamé nécessaire par ceux qui en souffraient le plus, il ne froissait aucmie conscience, et il était tellement enraciné dans l'opinion pubhque, qu'elle se serait à peine énme contre l'insensé qui aurait osé devancer de ses vreux la grande œuyie sociale de l'Evangile. Les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, ces écoles si téméraires dans leurs théories, si avides de paradoxes, pour qui une idée nouvelle, Un terme nouveau devenait un inappréciable trésor de systèmes et de syllogismes, ne poussèrent jamais l'audace jusque-là. Accablées sous le poids des besoins de la société païenne, elles disaient avec Platon et Aristote, que la servitude du plus grand nombre est un droit consacré par la nature elle-même, et leur imagination, si aventureuse qu'elle fût, s'arrêtait devant la pensée d'uu affranchissement universel, comme devant le suicide de la civilisation. Et cependant la folie de la croix a jeté à la terre sa parole libératrice, et la nature n'a point tressailli d'effroi, et la civiUsation ne s'est point éteinte dans la nuit d'iuie barbarie générale î

Toutefois si le christianisme n'avait donné à rho)nme que ses magnifiques enseignemens, s'il n'eût été qu'un autre lycée, un autre portique, une lumière n'éclairant que la seule intelligence , il aurait sans doute enrichi le langage humain du mot qui lui manquait ; mais jamais ce mot ne se serait transformé en fait, et jamais la liberté civile ne fût devenue ce qu'est l'air, ce qu'est l'espace, un bien dont personne ne conçoit l'absence. Car il fallait plus que des préceptes, plus qu'une morale toute divine, plus que l'Evangile pour relever l'esclave de sa dégradation, sans que sa dignité d'homme libre ne lui devînt un insupportable fardeau. Réduisez la religion de nos pères aux étroites proportions d'une doctrine philosophique ; laissez-lui tout, excepté ce qui la distingue d'une céleste, mais inapplicable tliéorie, ses institutions, sa hiérarchie, son prêtre, et la question de raffranchissement des masses, posée chaque jour, sera éternellement insoluble. Alors, l'esclave aura reconquis la notion de ses dioits pri-

mitifs, et cette notion ne sera qu'un désespoir de plus, car il ne pourra ni la réaliser, ni la perdie, et la sagesse purement humaine des temps anciens flétrira de sa juste moquerie la grande figure de S. Paul disant à ses frères : « Yos liberi estis » : Vous êtes libres.

Car la liberté n'est préférable à l'esclavage qu'autant qu'elle assure une plus grande somme de bonheur à l'afFranclii, et par conséquent elle n'a de prix, elle n'est un bien pour l'esclave que dans les sociétés constituées de manière à pouvoir le dédommager et au-delà, de tous les avantages de la servitude. En effet, 51 sa détresse s'accroît de toutes les faveurs de la législation, s'il n'échappe à son premier joug que pour tomber dans une captivité plus rude, la captivité de la faim quand il ne trouve point d'ouvrage, et la captivité encore de la faim quand il n'a plus la force de travailler, à cjuoi lui servira sa stérile émancipation ? Les saintes et pures caresses de sa femme et de ses enfans ne le consoleront point des dures entraves de la pauvreté, et si personne n'est là pour verser sur les blessures de son pauvre cœur le baume de la charité, il maudira le jour où il a centuplé sa propre misère, en épousant la misère d'ime compagne, et engendrant îa misère d'une génération nouvelle. Esclave, il trouvait l'assurance de son pain quotidien dans l'intérêt personnel du maître. Libre, il aura à lutter contre les angoisses de la famine; et certes ce maître là est bien autrement impitoyable que le plus barbare des humains.

Ainsi l'esclavage est un bienfait, et par conséquent une nécessité dans tous les pays où la charité ne vient pas au secours du prolétaire hors d'état de travailler, ou sans ouvrage ; car s'il n'a point accumulé d'avance un fonds de réserve, il périra de besoin avant que ses forces ne lui reviennent, ou qu'il ne trouve l'occasion de s'en servir. Mais le nombre de ceux qui possèdent ce fonds sera toujours bien faible, même parmi les meilleurs; et les autres que feront-ils, s'ils ne peuvent ni aliéner leur liberté, ni obtenir le don des alimens qui leur manquent? La mort sera leiu' seul asile, et peut-être qu'au lieu de mourir seuls, ils voudront mêler à leurs funérailles celles de la société elle-même. Qui les en empêchera? la loi estimpuissante contre les agonisans, car ils n'ont même pas besoin de courage pour la braver. La société qui ne peut offrir au pauvre l'asile de la charité est donc obligée, si elle veut vivre, de lui ouvrir celui de l'esclavage. Ce sera une prison sans doute, mais il l'aimera mieux que la tombe, et, grâce à cette préférence, l'échafaud lui fera peur encore, et le législateur ne sera point désarmé.

L'expérience a démontré la prodigieuse supériorité du travail libre sur le travail forcé. L'ouvrier libre^ plus actif, plus inteUigent, moins dispendieux que l'ouvrier esclave, produit davantage, et par conséquent la classe des maîtres ne gagnerait rien à la servitude, si dans les sociétés non chrétiennes elle n'était pas un moyen d'ordre, une condition de sécurité, à cause de la terrible disciplnie qu'elle implique. Mais que l'affranchi devienne tout-à-coup impassible et docile, comme les machines auxquelles il est attelé, et sa délivrance n'étant plus accompagnée des mêmes dangers, sera mie source inépuisable de richesses pour ses libérateurs. Alors ils n'emploieront plus ni une partie de leur capital à acheter des ouvriers, ni une partie de leurs gains à les nourrir dans la morte saison. Ce sera l'âge d'or des banquiers et des grands industriels, pourvu toutefois que l'artisan se soumette sans murmure à cettç barbarie négative qui n'Ote

lien , et qui cependant refuse tout aux besoins du malheureux. Certes, il s'est trouvé en dehors du christianisme des spéculateurs assez habiles pour comprendre ce que leur vaudrait un affranchissement universel. IMais ils n'ont osé cojnpter sur l'apathique résignation de la multitude, et comme ils ne pouvaient la nourrir libre, ils l'ont laissée esclave. Plus liardis, ils eussent ressemblé au gaucho des savanes américaines. Celui-ci n'a à sa charge aucun des embarras, aucune des dépenses d'un haras ou d'une écurie. Autour de lui sont des chevaux sauvages, et quand il veut voyager, il jette sur l'un d'eux le lacet fatal. Puis, quand l'animal tombe épuisé de fatigue ou d'inanition, il l'abandonne, et s'en choisit un second , sans se soucier d'autre chose que de la route qui lui reste à faire. Or, l'ouvrier libre, c'est le cheval sauvage, et l'ouvrier esclave, c'est le cheval domestique.

La classe des maîtres n'a donc partout qu'un intérêt de conservation au maintien de l'esclavage. Toutefois, alors même que chacun d'eux érigerait une potence devant sa porte, leur repos serait sans cesse menacé, s'ils mesuraient les alimens du serviteur sur l'ouvrage de chaque journée. Libre, c'est ainsi que se règle son salaire, et voilà pourquoi son salaire lui suffit rarement. Mais dans le système du travail forcé, il lui faut des alimens pour la mauvaise saison et pour la bonne; quand il est vieux, infirme, malade, comme aux jours de sa jeunesse et de sa santé. Moins que cela ne le contentera point, et à défaut de la révolte à main armée^ la négligence qui ruine, ou le poison qui tue le vengera de ses oppresseurs. Telle est sa part dans les bénéfices de la servitude, et elle représente toujours le prix du travail libre, combiné avec les ressources de la charité. Ce prix seul serait ou trop faible, ou trop tôt gaspillé, en sorte que les ouvriers pris en masse ne peuvent vivre, s'ils n'obtiennent un supplément de l'égoïsme d'un maître, ou de l'aumône du chrétien.

Comment se fait-il qu'aucun de ceux qui se sont occupés de ces graves questions n'aient aperçu que l'esclavage est en réalité une taxe despauvres, et la seide taxe des pauvres qui soit possible dans les pays où l'Évangile n'a jamais pénétré? Considéré sous ce point de vue, son extension et sa durée ne présentent plus aucun mystère, et Ton conçoit sans peine pourquoi les païens lui attribuaient la sainteté d'un droit naturel. C'était de la servitude au profit de l'esclave, et non de la servitude au pïofit du maître, dont ils parlaient alors. L'Eglise elle-même a tenu le même langage, et établi la même distinction. Dès le commencement , elle proclama la liberté du serviteur comme un droit imprescriptible, mais elle en ajourna la jouissance aux temps où ce droit serait aussi un bien. Des le commencement donc, elle abolit la servitude comme moyen de fortune pour le maître , mais provisoirement du moins elle la conserva comme moyen d'existence pour l'esclave, parce que la charité n'était encore ni assez forte, ni assez bien organisée, pour remplacer l'impôt que celui-ci prélevait sur l'intérêt personiït'l de celui-là. On n'a point assez compris la véritable cause des premières et longues hésitations du sacerdoce dans la voie de la liberté civile. Il devait la frayer et l'aplanir d'abord, avant d'y lancer le genre humain. Avec un peu plus de clairvoyance, les détracteurs et les apologistes du cliristianisme se seraient épargné, les uns de ridicules déclamations contre sa tolérance delà servitude, et les autres la tâche non moins ridicule de justifier, sans la comprendre, une des plus merveilleuses manifestations de sa divine sagesse.

13g LA JEUNE FRANCE ,

Lui aussi , Il a résolu à sa manière le problème fondamental de toutes les sociétés humaines, l'existence du pauvre, et le premier il a trouvé pour cette terrible énigme un autre mot que l'esclavage. Cependant, nous le répétons, s'il n'avait eu à otTrir aux affranchis que cet esprit d'amour qui est sa vie, il ne leur eût pas donné matériellement plus qu'ils ne reçoivent de l'islamisme , et néanmoins l'islamisme, si soucieux qu'il soit de l'indigent, n'a point pu , n'a point osé détruire la servitude. C'est que la charité individuelle étant isolée dans ses efforts, et paresseuse dans ses recherches, est mie prime accordée aux nécessités factices plutôt qu'un secours assuré aux nécessités réelles. Entre la pitié du riche et les besoins de l'indigent, il faut un intermédiaire qui , dans mi ineffable commerce de bonnes œuvres, éclaire l'une sur la nature et l'étendue des autres. Sans cet intermédiaire, la charité languira aveugle et impuissante, car elle ne saura ni où aller ni dans quelle mesure se manifester, et lasse de ses inutiles efforts, elle finira bientôt par abandonner à leur destinée les misérables qui sur la foi de son appui auront accepté le don funeste de leur liberté. Un léger secours pendant mie maladie, lorsque les ateliers étaient momentanément fermés, durant une famine, aurait suffi pour transformer ce don en un inappréciable bienfait. Il ne s'agissait pour cela que de combler par une faible aumône l'intervalle qui sépare l'une de l'autre, deux époques de santé, d'abondance ou de joyeuse activité. Mais, dans cet intervalle, quelque court qu'il soit, l'ouvrier libre périra avec sa famille, à moins que lui-même il n'aille, le cœur brisé de honte, frapper à la porte du riche. En effet, le riche a d'autres occupations et d'autres devoirs à remplir. Il ne peut explorer les misères qui l'environnent, et lorsqu'il a donné aux plus hardies, à celles qui lui tendent la main , il a rempli sa tâche. Or, ce n'est point ainsi que le pauvre retrouvera, au sein de la liberté, cet affranchissement des besoins physiques qui étaient la compensation de son esclavage. La mendicité est souvent une conséquence, elle n'est jamais le principe générateui* de l'affranchissement des peuples. Sans charité, point de liberté civile, il est vrai , mais la charité qui émancipe possède une organisation puissante et étendue, comme les besoins de l'humanité souffrante. Elle pénètre partout où il y a des larmes à essuyer, des douleurs à consoler, des misères à soulager. Elle suit l'ouvrier à travers tous les événemens de sa vie, visible seulement lorsqu'il a besoin d'elle. C'est son ange gardien, le génie protecteur de ses mauvais jours, la providence de sa liberté. Par elle, il a enfin ime patrie qu'il défendra jusqu'à la dernière goutte de son sang, et par elle encore, au heu d'être le fléau de la cité, il en deviendra la gloire et la force. Yoilà les miracles de la charité chrétienne , miracles qu'elle n'eut jamais faits, si elle n'avait commencé par se créer des administrateurs étrangers aux liens de la famille , et cependant hommes par leurs entrailles. Ceux-là , entraînés par un penchant irrésistible, se font les pères des pauvres, afin d'avoir des enfans. Est-il nécessaire de les nonuner ? Qui ne reconnaît à ces traits le prêtre catholique ?

Dans un prochain article, nous verrons que s'il est le créateur, il est aussi le gardien de la liberté civile. C.

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