‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 41 sur 129 · LA RENCONTRE · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE

Il était à peine cinq heures du matin ; je confondais, à demi-éveillé, les rêves de la nuit et les souvenirs de la veille, lorsque ma sonnette fut ébranlée Une lettre m'est remise en toute hâte ; elle était pressante et venait d'Edmond.

« Trouve-toi, me disait-il, à six heures précises, à l'entrée de l'avenue de Bagatelle, au » bois de Boulogne j j'y serai et j'ai besoin de toi. »

Je m'y rendis, Edmond m'attendait. Il était plus grave mais aussi calme que la veille.

— « Je dois me battre avec M. de Thorigny (Ernestj, me dit-il ; il me croit son rival, il » se trompe

M — Je le croyais aussi. » — « Vous vous trompez tous deux. »

A peine avions-nous échangé ces paroles que nous vîmes s'arrêter une voiture ; MIVI. de Thorigny et Delmas en descendirent. Celait une triste chose à penser que tous ces jeunes hommes, réunis la veille, dans des sentimens de cordialité et de sympathie, pour jouir d'une de ces belles journées d'été, fêtes riantes oii la nature semble déployer toutes ses magnificences afin de mieux accueillir cet hôte d'un moment que la main de Dieu lui a donné ; c'était une triste chose à penser que tous ces jeunes hommes élaieiit réunis aujourd'hui avec des sentimens de haine et de colère, et pour une fête de mort. Oh ! jamais je n'avais lu dans les livres de plaidoyer aussi éloquent contre le duel que celui qui s'éleva dans mon cœur lorsque je fus obligé de mettre, dans les pistolets que j'avais apportés, la balle homicide qui, peut-être, devait frapper mon ami d'enfance, que lorsqu'il me fallut mesurer le terrain, et m'arrêter à la place où, peut-être dans une minute, Edmond allait être étendu sanglant et sans vie! Dire qu'on voit son frère d'adoption en face d'un péril de mort, et qu'on n'a pas le droit de prendre sa part de ce péril ! Dire que de sa propre main on prépare l'arme fatale, et qu'ensuite on s'éloigne pour donner froidement le signal qui va faire de lui une victime ou un meurtrier j c'est une pensée atroce qui ne vous laisse pas une goutte de sang dans le cœur.

Enfin, ces préparatifs de duels, courte mais effrayante agonie d'hommes pleins de vie et de jeunesse, dont un seul reviendra en laissant derrière lui un cadavre, ces préparatifs étaient achevés. Les deux adversaires étaient à vingt pas l'un de l'autre ; distance impuissante que la mort sait rapprocher ! Nous gardions tous un morne silence. Quelques ouvertures de conciliation que nous avions faites, M. Delmas et moi, avaient été si mal reçues par M. de Thorigny que nous ne songions plus à les renouveler, lorsque Edmond m'appela d'un signe : — « J'ai toujours condamné le duel, disait-il à voix basse, je ne » veux pas avoir à me reprocher de ne point avoir tout tenté pour empêcher celui-ci. » Puis élevant la voix : « J'ai une dernière proposition à faire à M. de Thorigny, me dit il, veuillez » vous en charger. »

C'était pour la première fois que, depuis notre enfance, Edmond n'employait point envers moi cette douce familiarité de langage qui isole l'objet de nos affections de toutes les convenances sociales dont il est entouré, et qui, s'adressant à lui seul, oublie la langue de la société pour la langue de la nature. Edmond ne me tutoyait plus! Je ne puis dire combien cette gravité de parole me serra le cœur. Il me semblait que cette voix, jadis si tendre et si douce, avait déjà la froide solennité de la tombe.

Ce que mon ami demandait à M. de Thorigny, c'était le serment d'épouser Emma ou de ne plus la voir. M. de Thorigny refusa avec une dédaigneuse ironie de prendre aucun engagement. Je transmis sa réponse à Edmond qui sourit d'un air calme et résigné. Dans ce moment, je me faisais horreur à moi-même ; il me semblait que j'étais venu livrer la victime au bourreau. Enfin il fallut céder et donner le signal. Supplcmenl au N"" du 1«» Juillel 1835,

— <( Vous êtes roûensë, lirez le premier, » dit M. deThorigny.

— « Tirons ensemble, »» répondit Edmond ; sa figure était un peu plus pâle que de coutume, mais sa voix était si douce et son sourire si calme qu'on aurait cru qu'il s'agissait d'un jeu et non d'un duel.

Les deux coups partirent, la balle d'Edmond se perdit ; il me parut évident qu'il avait visé de manière à ce qu'il en fut ainsi. Celle d'Ernest frappa Edmond dans la poitrine ; il chancela, je le reçus dans mes bras.

M. Delmas voulut faire approcher la voiture pour le transporter. — « Restons ici, dit le y> blessé, le temps presse, et j'ai plus d'un devoir à remplir. M. Delmas, c'est un mourant » qui vous le demande, un prêtre, au nom de ma dernière heure, un prêtre ! Quanta vous, )* Ernest, restez. » — M. Delmas partit en toute hàle.

Nous bandâmes la plaie de notre mieux, et après que nous l'eûmes appuyé contre un arbre : — « Ernest, dit Edmond, d'une voix éteinte, vous le voyez, je ne puis plus ni vous » nuire ni vous tromper, écoutez-moi; accordez à mes paroles la foi qu'on doit aux pro- '■ phétics d'un mourant.

)j Comme la vôtre, ma famille était riche et puissante ; comme vous, je fus ambitieux et » sans pitié. Je me suis joué de l'amour d'une femme 1 Vous venez de me donner la mort ; w mais je ne croirai pas ma faute expiée si ma mort ne sauve personnel Ernest, êles-vous » désabusé ; me croyez-vous encore votre rival ? »

Celui-ci lui serra la maiu ; il paraissait vivement ému.

Edmond, continuant d'une voix afifaiblie, tira de sa poitrine un paquet cacheté, et me dit en me le remettant : — « Je puis à peine vous parler, mais je puis encore vous en- » tendre. Lisez ce papier, il contient l'histoire de ma faute. Puisse cette histoire loucher » votre cœur, Ernest. »

Je reçus le fatal paquet ; l'enveloppe était tachée du sang d'Edmond ; je l'ouvris, et je lus cequisuit :

TESTAMEiNT.

M En arrivant à , je me logeai en hôtel garni en attendant que ma maison fut mon-

i> tée. L'hôtesse avait vingt ans, elle était orpheline; sa naissance était distinguée, des » revers de fortune avaient oblige sa mère à se réfugier dans cette profession ; depuis » deux ans qu'elle l'avait perdue, une conduite irréprochable avait concilié à Eugénie » l'estime générale; elle aurait pu quitter la ville et vivre à Paris auprès d'un oncle qui » l'adorait, mais elle avait deux jeunes frères au collège; elle pensa mieux remplir ses » devoirs en continuant d'exercer une profession que n'avait pas dédaignée sa mèreet qui » pouvait procurer un jour plus d'aisance à sa jeune famille ; une amie d'un âge mûr par- » tageait avec elle les soins de sa maison.

» Eugénie était jolie et spirituelle ; mais elle était si simple, si modeste , qu'elle ignorait » complètement l'art de se faire valoir ; sa haute réputation de vertu fut le premier mobile » de mes desseins sur elle; je hasardai des paroles qui furent repoussées : que m'importait? >' je ne l'aimais pas, et le tourbillon des plaisirs égarait ma tète sans remplir mon cœur.

M Peu de temps après, je tombai dangereusement malade, et dans les soins qu'elle me » prodigua, je crus découvrir que j'étais aimé. Je redoublai d'efTorts ; hélas î je triomphai i> de la vertu d'Eugénie. Mais depuis ce moment je ne vis plus sa bouche sourire. Il y » avait, toutes les fois qu'elle tournait les yeux sur moi , une expression de tendresse dans w son regard ; mais l'expression de confiance et de joie qui l'animait naguère eu avait » disparu , et l'on trouvait de la douleur dans ses paroles les plus douces. Pauvre Eugénieî "j'avais pu un moment la détourner de ses devoirs, mais je n'avais pu les lui luire ou- » blier ; on voyait que cette amc chaste et pure, ne concevant point de faute sans expia- » lion , attendait le malheur.

JOURNAL DE REFORME SOCIALE. Hi

» Tant (le noblesse et de vertu auraient dû me toucher ; eh bien ! sa lendr\;ssc, sa grâce , » sa candeur, tout fut perdu pour moi. Son dévouement, son inaltérable douceur me fali- » puaient; je fis meubler une maison , et un soir je lui annonçai froidement que je quit- » tais son hôtel le lendemain.

« Je partis et ne la revis plus.

» Deux mois s'étaient écoulés; je m'étais plus que jamais livré aux plaisirs; plus (|uc » jamais j'avais oublié la malheureuse Eugénie , lorsque sa vieille amie vint chez moi.

M Je n'aimais pas cette femme, car elle avait désapprouvé nos penchans : — Eugénie » est mourante, me dit-elle, une crise la sauverait peut-être, c'est de vous seul qu'on peut » l'attendre; si elle ne s'est point opérée ce soir avant minuit, c'en est fait..., cl c'est vous » qui l'aurez tuée.

— J'irai la voir, répondis-je, et elle s'éloigna. » Il y avait bal à la préfecture , il était tard. Je me rendis au bal. » Je valsais, la salle étincelait au feu des bougies, l'atmosphère était embaumée du par- » fum de mille fleurs , les sons harmonieux de la musique me berçaient dans de vagut s » délices ; je voyais , je sentais , j'écoutais , je respirais le bal ; minuit sonnèrent et Eugénie w me revint à la pensée ; je sortis, et comme un fou je traversai la ville; arrivé près de la M demeure d'Eugénie, j'hésitai : je craignais le ridicule, si c'était une mystification? si c'é- » tait un prétexte pour m'éloigner du bal? Mais les portes étaient ouvertes, des lumières » glissaient rapidement le long des croisées, il y avait dans la maison un mouvement inac- » coutume. J'entrai sans être remarqué; j'étais parvenu jusqu'à la porte de la chambre à » coucher. J'entendis la voix d'un vieillard qui prononçait mon nom en le maudissant. — M Arrêtez, mon oncle, disait Eugénie, ne le maudissez pas; j'aurais voulu le voir, mais » puisqu'il me refuse cette dernière consolation , jusqu'à ma dernière heure du moins je » prierai pour lui !

» J'étais tombé à genoux auprès de son lit ; à ma vue , son ame qui errait déjà sur ses » lèvres sembla faire un effort pour se rattacher à la vie. Elle me tendit la main , leva au >» ciel ses yeux où je lus une dernière prière et un dernier adieu ; je sentais à la légère » pression de ses doigts qu'elle vivait encore , et puis cette étreinte devint de plus en )> plus insensible, ses doigts se relâchèrent , sa main s'ouvrit: elle était morte.

» Que devins-je alors? je l'ignore; un ami m'emmena avec lui aux eaux de Plombières, » puis nous nous séparâmes, et je visitai seul l'Italie.

» Ce ne fut qu'à dater de celte époque que je pus parvenir à recueillir mes pensées. Le » regret, les remords m'ont poursuivi partout. Eugénie, toujours présente à ma mémoire, )' me devint de plus en plus chère ; je ne songeai qu'à expier ma faute, et je jurai de pré- » server, autant qu'il serait en non pouvoir, toutes les femmes sans expérience, des pièges » dont nous nous faisons un jeu.

» Emma, plus que toute autre, me parut digne d'un entier dévouement; commeEugénie » elle est orpheline; je n'épargnai rien pour attirer sa confiance, je voulais être son ami, » son protecteur ; vous avez mal compris mes intentions; j'ai pensé que ma mort parlerait » plus éloquemment que les efforts de ma vie entière. Ernest, la promesse que je vous^ » demandais , me la refuserez-vous maintenant ? Faites que mon expérience ne soit pas M perdue pour tous. Emma est sans fortune, votre famille est riche; si vos intentions » sur elle ne sont point pures , jurez-moi devant Dieu que vous la fuirez à jamais! j>

J*avais terminé le fatal manuscrit; nous étions là tous , les yeux en larmes , le front morne et baissé vers la terre. L'agonie de cette jeune fille racontée en face de cette autre agonie, cet amour si tendre et si vrai dont il n'allait plus rester que deux tombeaux, ce soleil qui paraissait à l'horizon brillant et radieux, laissant tomber ses rayons sur ce front couvert des pâleurs delà mort; les petits oiseauxqui chantaient doucement dans le feuillage; enfin toutes les joies d'une belle journée d'été qui commence, et toutes les tristesses d'une jeune existence qui finit; il y avait dans ce contraste une puissance irrésistible, qui aurait louché les âmes lc.<; plus dures et qui nous brisait le cœur.

Edmond, attachant sur Ernest un regard suppliant, semblait attendre une réponse pour mourir.

Celui-ci leva la main vers le ciel et dit : « Edmond, je vous jure devant Dieu d'épouser Emma ou de la fuir. »

Un éclair de joie brilla dans les yeux du mourant : « Mon Dieu, vous l'entendez , raurmura-t-il en joignant les mains ; puis il me sembla que deux noms erraient sur ses lèvres déjà paies et glacées. » En c" moment M.*Delmas parut : un vénérable prêtre l'accompagnait. Alors commença entri, lui et le mourant une de ces admirables scènes qu'il n'appartient qu'au christianisme Je donner, c'était un échange de sanglots pleins de repentir et de consolations ineffables; le pardon de Dieu planait sur celte agonie chrétienne ; enfin, dans une dernière b. nédiclion de son ministre, il descendit. En ce moment Edmond ouvrit deux fois de grands yeux d'une fixité effrayante, et puis, se penchant vers moi , les referma pour jamais.

Nous nous éloignâmes de cette scène de deuil avec une impression qui ne s'est point effacée de ma mémoire. Et en voyant les restes ensanglantés de mon ami d'enfance , je me disais que si c'est une faute devant la société de briser le cœur d'une jeune fille, de lui demander tout son avenir, tout son amour, toute sa vie, pour remplir à soi une seule de ses journées, c'est là un crime devant Dieu ! A. Hudin.

ENCYCLOPÉDIE CATHOLIQUE (1)

VÉcho de la Jeune France a promis à ses abonnés de leur donner l'Introduction de VEncyclopédie catholique, SLunoacéc dans son dernier numéro. Il s'empresse de remplir sa promesse.

Les cditeurs de ce grand ouvrage recevront avec reconnaissance les observations que cette inlroduciiou pourra provoquer. Ils témoignent d'avance toute leur gratitude aux personnes qui voudront bien les leur adresser à la direction de l'Encyclopédie catholique y rue de Ménars, 5.

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