‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 45 sur 129 · TABLEAU DE LA DEGENERATION DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE LA DEGENERATION DE LA FRANCE

DES MOYENS DE SA GRANDEUR, ET d'unE RKFORME FONDAMENTALE DANS LA LITTERATURE, LA PHILOSOPHIE, LES LOIS ET tE GOUVERNEMENT,

Par A. M. Madrolle. — 1 fort vol. in-8o, imprime avec luxe, chez Rignoux; prix : 7 fr.

C'est un des livres les plus hardis qu'on ait encore publié. Il est réformateur ^ aussi nous y avons lu de bonnes vérités.

SOUSCUIPTIOX

pour ta gravure, par Sîxdeniers ^ d'un monument à la Reine de France.

(2c liste.)

MM

Kuzièrcs.

Despinay-dc-Marcé.

Morand.

De Soulaines.

Hyp. Bourrcl.

M">« la comtesse d'Aspc.

Francis Lacombc.

De SainlcColombc.

De Ressoguicr; aîné.

I/abl)é Fioury.

Le cijcv. d'Ason.

Le comte d'Vmonville.

L'abbé Morcl.

L'abbé Le Breton.

Clausot.

Grandin.

M""" la comtosso d'Anjou.

L'al)bé de Parade.

rioussclin d'Auseposc.

Le comte de Commingcs.

Mcsnct.

Le chcv. de Boissard.

MM

Barruel, (2<^ sous.)

jleiic Julie Bernard.

Sabalicr.

Saladin.

CJioisy.

Bernard.

'lliiabault , (2" sous.)

M*^'i« JuliadcLarochejarquelin.

Le vicomte Dubois-d'Aisy.

Roger-de-Damoiscau.

ï.e cliev. de Ra^illy, (2^ sous.)

^Vanackère.

Galineau, (2« sous.)

3Iine Victor de B;Unont.

3I'"<' de Bâniont.

Faugas-Saint-Fond , aine.

Aug. BoiK-^ciict.

L'abbc Romey.

M'i'>^' Sainte-Suzanne.

Le viconiio Aug.dcGauville.

D'arlu-dc-Roissy.

Tliibaul-Landriot,

MM

Sicile Defresne.

D'Efliat.

Le comte de Saignes.

Le chev. de Béarn.

G randmoulin, curé-archidiacre.

De Royville.

]\Inic veuve Norl.

Le comte de Commingcs.

F.d. Dispan-de-Floran.

Le comte Cli. de Saillias.

Le comte Roger - de - Sainl- Poncy.

Mme Duchcsne, née de Rancourt.

L'abbc Lcqucsne-Blot.

Delalande.

Le chev. do la Garde de Saignes.

Le vicomte de Saignes.

Cliaponlon.

Pclissié-dc-Lacoslé.

Bessac.

JULES FORFELIER.

fARIS. — WIPWMERIE Pli PfxmjNfi EX PLQri, RVfi PJÇ YAUCIRARP, 5G.

DU PAUPÉRISAIE.

ÉTAT DES PAUVRES DE LA DEUllJÈ.ME DIVISION

Cette division renferme les communes rurales des provinces où l'industrie manufacturière à pris de grands développemens. Dans ces campagnes, les conséquences du mouvement industriel se fontsentir. Les habilations sont agglomérées, les fermes (Kl métairies sont rares. Les habitans d'un grand nombre de ces villages travaillent le fer, le cuivre, le lin, le chanvre, le coton, la laine et la soie, quelquefois pour leur compte, et îe plus souvent pour celui des fabricans et négocians des villes commerçantes, telles que Rouen, Laval, Elbœuf, Amiens, Abbeville , Lille, Saint-Quentin, Reims, etc., etc.

Les désordres , les vices , la pauvreté des populations manufacturières y ont pénétré , mais dans un degré bien moins considérable que dans les villes ; le paupérisme y atteint des proportions, approchant de celles qui le rendent si redoutable dans nos grandes cités; nous connaissons des villages où on peut compter un quart de familles pauvres, mais il faut le dire, la misère ne s'y présente point avec autant d'intensité que dans les villes. On peut, à l'aide d'une charité intelligente, en l'exerçant d'une manière paternelle, mais ferme et quelquefois sévère, retirer, les unes après les autres, les familles pauvres de la misère qui dégrade. On k là , à sa disposition , toutes les ressources qu'ofifre la terre ; P comme source de travail ; 2° comme source de produits alimentaires ; 3° on peut allier le travail agricole à celui de toutes les professions et de toutes les industries , ce qui ne peut avoir lieu dans les villes.

Il y a même nécessité de le faire , car il n'en est pas des provinces du nord comme de celles du midi ; dans celles-ci on peut travailler à la terre presque toute l'année , l'hiver n'y a qu'une courte durée; mais dans les premières, le travail extérieur y est souvent interrompu pendant trois et quatre mois , c'est une des principales causes de l'introduction des manufactures dans les campagnes du nord. C'est donc là que l'union des deux natures de travaux s'est consommée, et que l'on trouve ce nombre immense de petits ménagers ^ qui possèdent ou afferment quelques arpens de terre dont la culture les occupe une partie de l'été, et qui, renfermés l'hiver dans leurs maisons, avec leur famille, fabriquent des étoffes de tout genre, et soldent leur fermage avec le produit de ce travail : ils consomment ce qu'ils récoltent, et de cette manière, la hausse oula baisse des denrées nécessaires à la vie sont de nul efifet pour eux. Toutes les familles dans lesquelles il n'y a pas trop d'enfans en bas âge, ou des infirmes, celles dont le chef ne se livre point à la débauche habituellement, celles dont les enfans n'ont pas une conduite trop immorale , vivent dans une aisance relative à leur condition ; elles s'enrichissent et prospèrent. Il faut le dire , le travail industriel qui , en attirant les ouvriers dans les grandes manufactures, en y confondant les sexes, hâte , dans les villes , les progrès de la corruption d'une manière si déplorable, devient dans nos campagnes, conservateur des mœurs, car le chef de famille travaille sur son métier à coté de son fils et avec l'aide de sa femme, de sa fille et de ses plus jeunes enfans. Cette vie de famille est éminemment favorable à la conservation et au progrès des principes religieux et des mœurs. Les femmes, qui sont plus pieuses que les hommes , exercent une utile influence sur leurs époux et sur des enfans que le travail relient auprès d'elles. Aussi , avons-nous été vivement efifrayés de la menace d'un traité de commerce avec l'Angleterre , qui aurait amendé nos fabriques , car nous ne savons pas comment on pourrait remplacer le tissage qui occupe tant de bras dans les campagnes des provinces du nord. En ne considérant la question soulevée par l'enquête commerciale , que sous le rapport moral , nous n'hésitons pas à dire que, si des considérations de l'ordre politique contraignaient un pouvoir faible, ou mal affermi , à céder aux exigences de l'Angleterre, que l'on permette l'entrée des fils de coton ; mais jamais celle des étoffes , car la perte des grandes filatures ne ruinerait que quelques capitalistes , et quant à l'emploi des enfans qu'elles occupent , on pourrait encore J pourvoir,

FRANCE , 15 JUIILBT 1835. 3« ANNÉE. TO.^IIi 3. N« 9.

mais le sacrifice du tissage bouleverserait nos campagnes et attirerait probablement d'horribles calamités dans quinze déparlemens du nord. Mais en revenant à l'examen de l'état des pauvres dans les campagnes de cette division , nous demanderons à l'économie sociale chrétienne, quelle doit être la direction à donner à la charité? et quels en doivent être les principaux agens ?

L'intervention habituelle de l'administration publique n'est point là aussi nécessaire qu'on le croit, et nous avons des résultats et des faits nombreux pour appuyer cette assertion, partout où se trouve un propriétaire jouissant d'une grande aisance, et un bon pasteur ; ces deux hommes, en se prêtant un mutuel secours, peuvent adoucir toutes les misères qui affligent la commune qu'ils habitent, y éteindre peu à peu la mendicité , améliorer graduellement le sort des pauvres par l'instruction et le travail , résoudre avec une merveilleuse facilité des problèmes qui ont fait déraisonner tant d'économistes philosophes, et maintenir les habitans d'une commune dans l'activité, la paix et le bon ordre; en indiquant les moyens d'exécution, nous ne ferons que raconter des faits dont nous avons été les témoins.

La caisse de secours n'étant alimentée que par la générosité d'un seul homme, il faut nécessairement que les sacrifices de la charité soient limites au supplément du travail des pauvres, pour aider le chef d'une famille trop nombreuse à élever ses enfans, et au soulagement des malades , des vieillards et des infirmes.

S'il fallait entretenir dans l'oisiveté quarante ou cinquante familles pauvres , ce qui se présente fréquemment dans une commune de cent cinquante à deux cents feux, revenus et capital y auraient bientôt passé : mais il n'en doit jamais être ainsi.

Le propriétaire prévoyant, fait tenir en réserve, pour le cas d'une de ces stagnations générales du travail industriel qui arrivent de cinq en cinq ans à peu près, un travail d'amélioration de sa propriété, qui peut occuper du quart au tiers des ouvriers sans ressources. Nous posons ce chiffre, de vingt-cinq pour cent, car nous avons observé que lorsque cent cinquante ouvriers étaient sans ouvrage dans une commune , si on en occupait quarante ou cinquante , au bout de quelques jours, tous les autres se trouvaient employés. Pour peu que l'on mette d'intelligence dans ces travaux de terrassemens , ne fût-ce que la substitution de la culture à la bêche au travail de la charrue , on est sûr de recouvrer des deux tiers aux trois quarts des hommes dépensés. Tous les cultivateurs ou propriétaires au fait de ces travaux ne contesteront pas ce résultat. Dans une commune de mille habitans, c'est-à-dire de deux cents familles à peu près, on peut compter que cinquante d'entre elles sont dans un état habituel de pauvreté, en cas de stagnation du travail manufacturier ; si l'on pourvoit à l'emploi ées bras de quinze chefs de famille , les trente-sept autres ne tarderont guère à trouver à s'occuper utilement. C'est donc à tenir en réserve une opération capable de fournir du travail à quinze ou vingt ouvriers pendant quelques mois, que le propriétaire, placé dans une circonstance analogue, doit {S'appliquer.

La seconde mesure consiste à combattre avec constance et fermeté les habitudes de mendicité. On est venu à bout de la détruire en plusieurs lieux par un large développement de la culture horticole. Des propriétaires distribuent aux pauvres des terrains proportionnés à la quantité d'engrais que ceux-ci ont pu ramasser. Aidés du zèle et de la surveillance des pasteurs , ainsi que du concours d'un horticulteur charitable , ils sont parvenus à faire cultiver tous ces petits jardins avec la perfection convenable. Cette œuvre, qui n'est aucunement onéreuse au propriétaire , procure à toutes ces familles la subsistance entière de deux ou trois mois d'hiver et finit par naturaliser dans un village, où. on ne récoltait précédemment ni une pomme de terre , ni un chou , la culture jardinière la plus parfaite (1).

; (1) En observant altcnlivcment l'état des pauvres dans tous les lieux où la culture horticole a prîà

Après ces préliminaires indispensables, car il faut que le pauvre mange, il convientd'en venir aux mesures de l'ordre moral. Il est d'une vérité incontestable que la débaucbe, les mauvaises mœurs, elles mariages précoces qu'elles amènent à leur suite, sont la source de la misère extrême de quatre-vingt-dix familles sur cent de cette classe. Le remède aux maux que cette corruption a produits dans nos villages, est sans doute du domaine de la religion et du prêtre, cependant les encouragemens doivent venir du propriétaire , et le premier, c'est le bon exemple soutenu qui est aussi une véritable et efficace prédication, et par conséquent le plus utile des actes de cbarité. Lorsque le pasteur est le distributeur de l'aumône du riche, lorsque ses recommandations pour l'obtention du travail supplémentaire de l'industrie ordinaire du pauvre ouvrier, pour l'avance du prix d'un métier, les frais d'un apprentissage sont accueillies avec bienveillance par le dispensateur de l'aumône , il acquiert une grande puissance pour arrêter bien des désordres qui sont des sources de misère. Viennent ensuite la réforme des mœurs elle retard volontaire des mariages, dont la précocité est si funeste.

Nous voyons sous nos yeux, partout où le zèle anime un pasteur, se résoudre le grand problème qui occupe les économistes de l'école anglaise. Il faut, disent-ils, interdire Iç mariage aux pauvres.

Voilà où la science protestante ose aboutir , racontons ce qu'opère la science de la religion catholique.

Le pasteur vigilant réunit quelques jeunes personnes sages et pieuses, il les place sous la conduite de la sœur d'école s'il en existe, ou d'une femme plus âgée et d'une conduite éprouvée, et leur persuade que la pratique de la vertu exige quelques précautions. Il les engage à renoncer aux divertissemens dangereux, aux réunions de cabaret , aux fréquentations suspectes, loin des yeux de leurs mères, puis il les unit par les liens fraternels d'une congrégation qui ne les oblige qu'à de courtes pratiques , et ne les détourne d'aucuns travaux: on supplée, les dimanches et fêtes, aux plaisirs immoraux par des jeux et des amusemens qui les occupent agréablement dans leurs lieux de réunion; il les invite ensuite à attirer dans leur association leurs sœurs et leurs compagnes. L'esprit de prosélytisme est dans les mœurs des Français, aussi l'effet salutaire de ces institutions ne tarde guère à se manifester, et bientôt sur cent jeunes personnes de l'âge de quinze à vingt-cinq ans que renferme un village, ces congrégations en attirent souvent le tiers ou la moitié.

Or, voici ce qui arrive; la fuite des occasions arrête le désordre; les mariages précoces, inconsidérés, ne sont plus nécessaires pour réparer des fautes; c'est à l'âge de la force, de la santé, c'est à l'âge où la femme sait un métier, est capable de soigner un ménage, d'aider son époux dans les opérations de la culture et de plusieurs industries, et apporte en dot le fruit de quelques économies , ou tout au moins un bon trousseau et quelques effets mobiliers, que se forment des unions convenables. Au lieu de la misère, ces nouvelles familles débutent par l'aisance, elles sontheureuses et estimées: par le seul fait du célibat volontaire et momentané de quarante jeunes personnes, il y a cent enfans chétifs et misérables de moins à la charge de la charité publique. C'est ainsi que la religion lève à sa manière les difticultés de l'économie sociale, difficultés insurmontables pour l'économiste athée, par d'autres moyens que la plus intolérable des tyrannies.

Ne craignons donc pas de la prendre pour institutrice : avec son secours , nous résoudrons les problèmes les plus difficiles , et la science de la charité deviendra familière aux esprits élevés et surtout aux cœurs droits. De R. [Commission de charité. )

des développemens importans, on peut être sur de ne trouver ni mendians, ni détresse excessive. La raison en est simple, dix mille pieds carrés, cultivés en légomes, fournissent la nourriture entière d'une famille pendant un quart de l'année; et cette culture de plantes, alignées an cordeau, soigneusement sarclées, précieusement conservées, érige de l'ordre; en cultivant ainsi leurs petits jardins, les pauvres en prennent des leçons, et l'esprit d'ordre est exclusif du goût de la mcndicilé, au moins de celle habituelle.

ÉCOXOMIE POLITIQUE SOCIALE.

(d" article.)

Non-seulement les plus hardis cxplorateuis de notre globe n'ont pu découvrir la trace d'une seule peuplade athée , mais encore partout où ils ont porté leurs pas , à la Nouvelle-Hollande , comme sous les glaces du pôle , ils ont reconnu que la barbarie était toujours d'autant plus grande que les idées religieuses ressemblaient davantage à l'athéisme , par leur corruption ou leur incohérence. Cette règle ne comporte aucune exception. Si le nègre de l'Océanie est placé dans l'ordre de l'intelligence sur les derniers confins de l'humanité , son culte occupe le même rang dans l'ordre des croyances. Il en est ainsi des autres tribus sauvages ; leur dégradation morale a sa mesure dans celle de leur foi , et lorsque nous arrivons à des races plus policées, nous retrouvons le même phénomène. La sociabilité de chacune d'elles correspond rigoureusement à la somme de vérités chrétiennes que reproduisent ses traditions. En sorte qu'une carte dressée d'après les différentes religions que l'humanité professe aujourd'hui offrirait un tableau géographique admirablement exact de la civilisation. L'expérience donc confirme pleinement notre théorie , puisqu'à partir de l'Hottentot , on parvient , par une progression perpétuellement croissante de vérités rehgieuses et d'intelligence , jusqu'à la grande famille européenne , à cette famille vraiment royale qui domine toutes les autres , au même titre que l'homme lui-même règne sur les animaux. Si les peuples chrétiens sont les gardiens de la science , si le reste du monde est à leurs pieds, s'ils le régissent par la double suprématie de la raison et de la force , leur royauté ne provient ni de la conformation , ni du volume de leur cerveau. Elle est toute entière dans l'Évangile : leur baptême, voilà leur sacre.

Toutefois, il n'est aucune race humaine qui n'ait un culte, un ordre légal et lui ordre légitime. L'indigène de la mer du Sud a foi dans les superstitions informes de ses compatriotes , et au degré où elles sont sociables , il est lui-même civilisé. Sans doute l'association à laquelle il appartient mérite à peine le nom de société quand on la compare aux merveilleuses créations du christianisme ; mais néanmoins elle invoque la protection de ses grossières divinités , et elle punit certains crimes , en sorte qu'elle possède au moins les rudimens de toute organisation sociale. Si ces rudimens sont peu développés , s'il faut pour les apercevoir, dans la misère où elle est plongée , une attention plus qu'ordinaire, ce fait s'exphque par l'absence d'un sacerdoce régulièrement constitué , sacerdoce inconnu dans le culte de ces êtres abrutis.

En effet , l'ordre légitime et l'ordre légal demeurent de stériles abstractions , quand ils ne sont point représentés par des ministres séparés du reste du peuple, et spécialement chargés de les expliquer, de les conserver, de les faire respecter. De même que les lois humaines tomberaient bientôt en désuétude, ou perdraient toute leur autorité , si leur application était confiée à la conscience publique , de même les lois divines dégénéreraient rapidement en un inintelligible assemblage de folles rêveries , si elles n'avaient d'autres dépositaires et d'autres interprètes que les souvenirs et la raison de chaque individu. On ne peut donc concevoir de civilisation un peu développée sans le double concours d'un sacer-

doce et d'une magistrature , et ces deux institutions sont tellement corrélatives, que du moment où le sacerdoce a pris la forme d'une hiérarchie régulière , on voit aussitôt apparaître la magistrature. Alors , l'ordre légitime et l'ordre légal sont véritablement organisés, et comme le premier peut enfin se manifester dans la plénitude de sa nature , le second entre lui-même dans la voie des progrès qui lui sont propres.

Ainsi l'espèce humaine , fractionnée par ses croyances , se divise en autant de sociétés distinctes qu'elle professe de cultes divers. Ces sociétés elles-mêmes sont de deux espèces ; dans les unes , les seules véritablement barbares , il v a égalité absolue, parce que les fonctions du prêtre et du juge appartiennent à tous. Les autres se reconnaissent au contraire à la classification des pouvoirs sociaux , classification néanmoins qui n'implique pas toujours une séparation absolue entre les fonctionnaires de l'ordre légitime et ceux de l'ordre légal. En effet , le culte catholique est le seul qui dépouille son sacerdoce des attributions qui ne sont pas exclusivement religieuses , et par conséquent il est le seul culte qui opère par sa seule puissance cette division des grands travaux de la société qui est si éminemment favorable au progrès delà civilisation. Le protestantisme lui-même, impuissant qu'il est pour graver sur le front de ses ministres une empreinte ineffaçable , ne les a frappés d'aucune incapacité civile. En Angleterre, ils sont juges de paix , marchands , fermiers , et si leur ambition terrestre ne peut s'élever plus haut , c'est qu'en Angleterre, comme aux Etats-Unis, la loi humaine leur a fermé toutes les autres carrières. L'Eglise catholique a épargné cet affront à ses prêtres; elle leur a dit qu'ils ne seraient, qu'ils ne pourraient étreque les hommes de Dieu, et si jamais ils ont dérogé à cette règle en se faisant les hommes du siècle, la règle enfreinte par de rares exceptions n'a rien perdu de sa première autorité.

Au contraire , dans les cultes non chrétiens , le prêtre intervient toujours dans l'ordre légal , et cet ordre lui-même , bien qu'à des degrés divers , a un caractère éminemment sacerdotal. Ainsi , chez les Grecs et les Romains , les oracles , les augures, les aruspices , le clergé en un mot , décidaient en dernier ressort , sinon de toutes les affaires temporelles , du moins de leur opportunité. Il en était de même des anciens Egyptiens et de tous les peuples de l'antiquité. On retrouve encore aujourd'hui une fusion tout aussi complète des deux ordres chez les nations idolâtres , et même chez les musulmans , qui n'ont pour leur ordre légitime et leur ordre légal qu'un code unique , le Coran. En Chine , l'empereur est souverain pontife; dans l'Inde, l'autorité judiciaire appartient aux bramines ; au Thibet , le chef spirituel est roi.

Or, la forme sociale théocratique présente de graves inconvéniens , soit qu'elle résulte du caractère sacré des lois civiles , soit qu'elle naisse de l'extension désordonnée qu'obtient l'autorité pontificale. Dans le premier cas , la législation purement temporelle a toute l'inflexibilité d'un dogme révélé , et comme les besoins de l'humanité changent avec les siècles et les climats , aucun culte théocratique , à ce titre , ne peut évidemment convenir à tous les temps et à tous les lieux. Aussi la religion mosaïque n'était-elle obligatoire, dans ses observances légales , que pour les enfans de Jacob , et seulement jusqu'à la venue du Rédempteur , en sorte que le seul culte théocratique qui ait été divinement institué, s'était assigné à lui-même une double limite , et quant à son développement et quant à sa durée.

Dans la seconde hypothèse, lorsque le sacerdoce s'empare eu tout ou en partie des attributions qui ressortent cvidenimcnt de l'ordre léf;al , il exerce une au- :^orité d'autant plus redoutable qu'il dispose alors des deux grands intérêts qui agissent sur la volonté do l'homme , de l'intérêt éternel et de l'intérêt temporel. Dès-lors toute résistance à l'arbitraire dans les choses mêmes de ce monde , devient un acte d'impiété , et qui ne sait combien aisément l'impie se transforme en incrédule? Ainsi , la solidarité établie entre le prêtre et le magistrat augmente bien d'abord la puissance de celui-ci , jnais elle expose celui-là à de nombreuses tentations , et le rend en outre responsable de tous les malheurs de la société. C'est l'idéal de la centralisation avec ses avantages immédiats et ses futurs désastres. Corrompu par le pouvoir dont il s'est saisi , le sacerdoce finit par en abuser, et un jour, comme au Japon , il se trouve un chef militaire qui l'asservit après l'avoir attaqué ou défendu. A partir de ce moment , ce chef se fait pontife , s'il croit avoir besoin de cette dignité , ou bien il l'abandonne à un Dairi , ou à un Mufty, et la classe des prêtres qui ne tyrannise plus pour son compte n'est ensuite que l'instrument d'une tyrannie laique dans ses actes , quand même elle consent à demeurer sacerdotale dans son institution.

Nous pouvons donc affirmer dès à présent que le culte le plus favorable au progrès de la sociabilité humaine, et par conséquent au progrès de la richesse des peuples, sera celui qui établira la distinction la plus tranchée entre son ordre légitime et son ordre légal. A cet égard, il n'est assurément aucune religion qui puisse être assimilée au catholicisme. Seul sur la terre, il proclame l'indépendance pleine et entière des ministres de l'ordre légal dans la sphère de leurs droits, et seul encore, il revendique une indépendance tout aussi absolue pour les ministres de son ordre légitime. Voyez les protestans. Le sceptre de leurs rois est en même temps l'insigne du pouvoir ecclésiastique, et leur obéissance, si leur propre incrédulité n'était là pour en tempérer l'excès, serait celle du Thibétain pour son Dalaï Lama. Mais qu'est-ce qu'un culte seulement tolérable, quand il n'inspire pas une foi implicite ?

Au contraire, le catholicisme définit les deux pouvoirs assez clairement pour qu'aucun fidèle ne puisse se tromper sur leurs véritables attributions. Chacmide nous sait jusqu'où doit aller son respect pour les fonctionnaires de l'ordre légal, et aucun de nous n'ignore la limite qui sépare les droits qu'ils ont sur sa conscience, des droits qu'ils tiennent do cette force toute matérielle dont ils sont les dépositaires. C'est à cette magnifique distinction que l'Europe chrétienne doit sa liberté, et avec elle tous les prodiges de sa science et toutes les merveilles de son industrie. Car, si la sécurité est une condition d'existence pour- la richesse des ])euples, la liberté est la condition de son développement. Leur prospérité naît avec l'une, et grandit avec l'autre. 4

Cependant , dès qu'un peuple a accepté une religion , il ne peut se soustraire aux conséquences de son choix , et les tendances générales de son ordre légal , ou la forme même de cet ordre, seront invinciblenient déterminées par la nature de son ordre légitime.* Ainsi , d'une part , aucune nation ne peut exister comme nation , si elle ne professe pas un culte quelconque, et de l'autre, le degré de civilisation qu'elle peut atteindre, soit sous le rapport de l'intelligence, soit sous celui de la prospérité matérielle, dépendra de la perfection du culte qu'elle aura embrassé, non que sa foi soit une richesse proprement dite ; car cette foi consti-

tuera seulement son aptitude à devenir riche, aptitude dont l'ordre léj^-al profitera de plus en plus à mesure qu'il se mettra davantage en harmonie avec l'ordre légitime qu'il est appelé à réaliser. Il y aurait donc injustice à estimer U valeur sociale de quelque religion que ce soit , d'après ses résultats matériels, pendant une époque donnée. Qui oserait comparer l'islamisme au christianisme, et cependant quelle énorme différence au neuvième siècle entre la splendeur de Bagdad et la rudesse de l'heptarchie saxonne ?

Ainsi c'est en eux-mêmes, dans leur esprit et dans leurs tendances sociales que nous devons étudier les divers cultes qui se sont successivejnent disputé l'empire des croyances humaines. La société la plus parfaite, celle qui , à la longue, possédera la plus grande somme de richesses, seia incontestablement celle qui trouvera le plus de garantie dans son prêtre, qui assurera le plus de sécurité à lapropriété, leplusde stabilité àla famille, le plus de liberté à l'individu, celle qui réglera enfin avec le plus de sagesse les rapports de la femme avec l'homme, de l'inférieur avec le supérieur. Ainsi, humainement parlant, le meilleur des cultes sera celui dont l'ordre légitime remplira au plus haut degré toutes ces conditions, car, à la longue, son ordre légal, en le supposant imparfait d'abord, finira par user de toutes les aptitudes sociales dont il dispose. Cet ordre se perfectionnera autant qu'il peut le faire, c'est-à-dire indéfiniment , si aucune erreur n'empoisonne sa source, et la lenteur même de ses progrès en affermira le cours. Notre tâche donc se partage d'elle-même en deux parties. Dans la première, nous aurons à comparer entre elles, dans leur action sur les élémens nécessaires de toute société, les principales religions connues, et lorsque ce travail sera terminé, quand nous aurons montré combien la religion catholique l'emporte sur ses rivales, nous n'aurons plus qu'à constater ce que doit être l'ordre légal dans ses rapports avec la richesse, afin d'assurer à tous la plus grande somme possible de bien-être matériel.

Amsi , dans l'ordre de nos travaux , l'étude de l'économie sociale précédera celle de l'économie pohtique, et nous osons espérer que cette méthode, sanctionnée par la nature même des choses, nous préservera de quelques-unes des erreurs où sont tombés nos devanciers. La première de ces sciences, ou plutôt l'économie sous la première de ces formes, s'occupe exclusivement des lois générales qui président à la formation de la richesse. Comme on ne peut concevoir l'existence de celle-ci sans la société, l'économie sociale doit évidemment commencer par déterminer les conditions de la sociabilité humaine, c'est-à-dire son principe vital. Mais ce principe lui-même se développe sous des formes différentes, et par conséquent la science doit encore s'attacher à reconnaître parmi ces formes organiques, parmi ces civilisations diverses, celle qui possède la plus grande fécondité, celle qui ouvre devant l'homme indwidu et devant l'homme milion la plus longue et la plus brillante carrière de bonheur et de prospérité. Parvenue là, l'économie sociale explorera les élémens intimes de la richesse, leurs rapports mutuels, leurs réactions constantes, et sa mission sera terminée lorsqu'elle aura montré par quelle voie le genre humain tout entier, et non une fraction isolée de notre espèce, peut entrer dans la voie d'un bien-être toujoursprogressif. Alors commence la tache de l'économie politique. Essentiellement locale et réglementaire, elle dira comment un peuple donné peut féconder son principe de vie, sa sociabilité, en corrigeant les vices de son administration, en Supplément au N" du 15 Juillet 1835,

profitant de tous les dons que la Providence lui a faits. Elle suivra la richesse dans les détails de sa production, montrera ce que peut la sagesse humaine pour laccroître, et fera au pays dont elle s'occupe spécialement l'application des préceptes qu'elle aura recueillis. Comme elle sera toute nationale, elle aura les défauts de la nationalité, les vues étroites du patriotisme ; elle sera anglaise, française, allemande, tandis que l'économie sociale demeure humanitaire.

Il suit de là que l'économie sociale et l'économie politique s'occupent spécialement , l'une de la richesse dans ses rapports avec l'ordre légitime, et l'autre de la richesse dans ses rapports avec l'ordre légal. Or, cette différence explique les relations qui existent entre ces deux sciences, et la subordination de la seconde à la première. Ainsi que nous l'avons déjà dit , tout ordre légal qui répudie les tendances de l'ordre légitime dont il procède, s'expose à de graves périls, et compromet le repos, souvent la vie de la société elle-même. L'économie politique est soumise à la même loi , car du moment où elle dédaigne les enseignemens de l'économie sociale, dès qu'elle veut augmenter la richesse nationale, n'importe à quel prix , au heu de s'approcher du but qu'elle veut atteindre, elle s'en éloigne, et de grandes calamités deviennent imminentes. Alors, son avidité même est une cause de ruine, car, dans sa préoccupation , elle finit toujours par perdre de vue la nécessité de répartir d'une manière équitable la richesse nationale. Et cependant cette répartition exerce une influence prépondérante sur le progrès de la richesse elle-même, puisque c'est d'elle que dépend le repos des peuples, leur sécurité intérieure, et après tout, ce qui doit l'emporter sur tout le reste, le bien-être de l'immense majorité.

Dans notre prochain article, nous examinerons ce que doit être une société parfaite dans son ordre légitime. Nous comparerons ensuite à cette société modèle les diverses sociétés qui ont existé jusqu'à ce jour, et nous verrons le degré de ressemblance qu'aurait avec elle une société incrédule, si l'incrédulité pouvait enfanter une société.

Erratum. Dans l'article Du prêtre dans ses rapports avec la liberté civile, Vigne Z2, lisez cer/au lieu de serf.

Page 1