‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 46 sur 129 · LETTRE A MADAME R M · texte numérisé non relu

LETTRE A MADAME R M

Ainsi donc, voilà ce que vous exigez, madame : vous voulez que l'on vous parle et de journaux et de revues. Vous, tranquille au fond de votre rustique et délicieuse retraite; vous, aux pieds de laquelle viennent mourir (heureuse que vous êtes), les vains échos de ce que nous appelons notre monde littéraire, vous voulez qu'on vous parle de journaux l ah! madame! on ne connaît jamais son bonheur, dit un proverbe, sage proverbe dont j'acquiers aujourd'hui une preuve de plus. Quoi donc ! vous avez le ciel bleu, les feuilles vertes et l'herbe fleurie! quoi! vous avez la sieste sous l'ombrage; le matin, pour vous éveiller, le chant de la fauvette et du rossignol ; le soir, pour vous endormir, le murmure champêtre du grillon , et il faut qu'on vous parle de journaux, «c Passez en revue ce qu'il y a de meilleur, « m'écrivez-vous, llélas 1 madame, que ncpuis-je vous dire ce que Guaiiraozin disait des Espagnols : <' le meilleur n'en vaut pas grand'chose! » Mais à quoi fourrait me scivii de chercher à vous dissuader? vous le voulez, voire volonté sera faite,

JOURNAL DE REF0R3IE SOCIALE. t6l

ri que mou obéissance même devienne votre plus grande punition. Écoulez donc les noms de quelques-uns (quelques-uns seulement, vous entendez ), des recueils dont je dois vou» parler, ce sera votre premier supplice, les voici :

Revue des Deux-Mondes, Revue de Paris , Revue de France, Revue du Nord , de l'Ouest, du Midi, du Lyonnais , d'Alsace , de Rouen ; Revue Européenne, Artésienne , Limogienne, Encyclopédique, Britannique, Germanique; Echo Britannique; l'Artiste; l'Art en province; la Chronique de Paris; la nouvelle Minerve; le Conservateur, etc., etc.

Yoilà, madame, pour l'avant-garde'; les journaux quotidiens seront le. corps d'armée et nous formerons, s'il vous plaît, l'arrière garde des publications à bon marché. Eh bien f que dites-vous maintenant? ah ! je le savais bien, moi, que vous alliez trembler; mais c'est vous qui l'avez voulu , garde à vous ! voici l'ennemi.

A tout seigneur tout honneur. Par droit de naissance, il faut placer en tête la Revue, de Paris; mais le droit de conquête lui a donné une suzeraine. Cette suzeraine est la Revue des Deux-Mondes. Bien long-temps il y a eu guerre, guerre acharnée entre les deux partis; long-temps la Revue de Paris ^ avec ses petites pièces de campagne, l'espriU la grâce et le bon ton, a lutté, non sans avantage, contre cette grosse artillerie théologique et philosophique, que traîne incessamment la Revue des Deux-Mondes ; mais en perdant son premier chef , M. Véron, la Revue de Paris a perdu sou Turenne. Tout ce qui a succédé à M. Véron, depuis M. Rabou jusqu'à M.Pichot, n'en était plus (jue la monnaie. C'est entre les mains de M. Pichot que la Revue de Paris a vu, comme la Pologne, périr sa nationalité. Aujourd'hui la Revue de Paris n'est plus guère qu'une province de la Revue des Deux-Mondes. C'est de la Revue des Deux-Mondes, qu'elle reçoit tout à la fois et les rayons qui la font luire et ses moyens de subsister. Ce que dédaigne la Revue des Deux-Mondes, elle le jette à la Revue de Paris. Ces noms qu'autrefois le lecteur y trouvait réunis pri;squ'à chaque numéro, les Balzac, les INodier, les Chasles, les^ (jrozlan, n'y apparaissent plus aujourd'hui qu'isolés et à de longs intervalles. Aujourd'hui c'est à la Revue de Parii, un M. Roger de Beauvoir, qui fait les frais du premier article, tandis qu'à l'autre le nom de M. Georges Sand est là qui brille en tête du sommaire.

Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, ce que c'est mojisieur George Sand. Vou^ savez comme moi, j'en suis sur, à quoi vous en tenir sur ce pseudonyme masculin, et le ton cavalier, pas plus que l'air pédant et philosophique qu'affecte madame du Devant, ne fait illusion à personne. Il faut pourtant reconnaître, je l'avoue, un immense talent à madame du Devant. Elle est peut-être, et j'ai vu beaucoup de gens qui le pensent, le premier écrivain de notre époque; mais ne vous semble-t-il pas comme à moi, madame , qu'elle met trop de soin à oublier son sexe, et que voulez-vous que dise le lecteur de phrases telles que celle-ci, tracées par une main de femme : « .... Puis, comprenant tout

bonnement que c'était une fille amoureuse de lui^ il résolut de ne pas faire le cruel »

Que voulez-vous que dise le lecteur, le lecteur le moins susceptible d'une nouvelle oîi une jeune fille, qu'on vous donne pour modeste et vertueuse, attache ses draps à sa fenêtre pour se sauver chez son amant? Voilà pourtant la dernière œuvre de Georges Sand, insérée, il y a quelques jours, en ioXo^d^^X^ Revue des Deux-Mondes. Permettez-moi de vous la raconter plus longuement.

L'histoire commence par un coup de vent. Ce coup de vent emporte un chapeau ; un homme court après ce chapeau , qui est le sien, et, en courant, poursuivi par une troupe de polissons , perd l'équilibre , tombe sur le pavé , puis de là au milieu des lagunes , dans la gondole de la princesse Vénéranda. (J'oubliais de vous dire que la scène se passe à Venise). A quoi servent ce coup de vent, ce chapeau qui s'enfuit, cette chute, cette gondole et ces lagunes , c'est ce que je ne saurais vous dire, car l'homme que vous venez de voir tomber et qui s'appelle Zer-Zacomo , marchand de soieries à Venise, connaît a merveille la princesse Vénéranda, et pouvait très-lacilement \n voi chez elle sans s'a-

battre au milieu de sa barque comme un rustre et un maladroit. Mais le moyen est romanesque et le romanesque avant tout.

Une fois dans cette gondole , Zer-Zacomo raconte à la princesse comme quoi sa fille Mattéa s'est éprise d'un certain Turc qui a pour nom Abul-Amet, et pour domestique, pour homme de confiance, un certain Timothée, le plus rusé, quoique le plus honnête Grec qui soit au monde.

Ecoutons maintenant l\îattéa. Mattéa a quatorze ans bientôt, une taille grande et bien prise, une charmante figure, et une tête fort impressionnable; au demeurant l'une des plus jolies filles comme aussi des plus sages de Venise : voilà pour le bon côté. Pour le mauvais, sa mère la gronde, la met sous clé, lui donne le fouet; et son père, le meilleur père, mais le plus faible mari qui se puisse imaginer, laisse sa femme agir tout en plaignant sa fille. Mattéa a beau être une bonne fille, laborieuse et attachée à ses parens, cette vie de chagrins, d'ennuis et de mauvais traitemens, doit finir par lui être à charge. Que fait-elle? Voilà qu'un beau jour eUe déclare à son père et à sa mère qu'elle est amoureuse folle du Turc Abul-Amet , opulent armateur établi à Venise , et qu'elle veut absolument l'épouser. La chose paraît toute simple, n'est-il pas vrai? et pourtant elle ne l'est pas du tout , car le fait est que Mattéa n'est pas le moins du monde éprise de ce malheureux Turc; c'est une parole en l'air, une fantaisie, un caprice, un je ne sais quoi que rien ne saurait expliquer. Et pourtant (arrangez cela) des le lendemain elle s'échappe en nouant ses draps à sa fenêtre et se sauve chez Abul-Amet.

Fort heureusement se trouve là ce Grec, ce Timothée dont nous parlions plus haut. Il arrive dans sa gondole , ]>inrant de la guitare , deux choses fort singulières pour un domestique, et, trouvant la petite de son goût , songeant d'ailleurs, tout honnête qu'il est , qu'on en pourrait plus tard tirer une bonne dot , il jure à son maître qu'elle est sa fiancée et qu'il n'attend plus qu'un bon vent pour l'emmener avec lui à Scio. Huit jours après, le Grec et la jolie Vénitienne mettent à la voile très-bons amis, et ce n'est qu'au bout de trois ans qu'on les voit reparaître riches et mariés. Zer-Zacomo ayant, par bonheur, perdu sa femme, ne demanda pas mieux que de pardonner et de reconnaître le mariage, à la suite de quoi les deux époux vinrent s'établir à Venise oîi, tout en continuant à s'enrichir, ils vécurent long-temps, fort long-temps, et eurent une grande quantité d'enfans et de petits enfans.

Tel est le dénouement de l'histoire. Quelle en est la pensée philosophique'^ Je ne sais. Mais, puisqu'il est convenu qu'il y en a une dans tous les articles qui sortent de la plume de Georges Sand , pourquoi n'adopterait-on pas pour eux la mesure en usage à l'égard des charades, comme d'insérer dans le numéro suivant ces mots : La pensée philosophique du dernier article de M. Georges Sand est

En regard de la Mattén de la Revue des Deux-Mondes ^ la Revue de Paris nous donne un voyage en Hollande de M. Roger de Beauvoir. Selon 31. Roger de Beauvoir, rien ne ressemble plus à la Hollande que la Chine; cette idée chinoise l'a poursuivi d'un bout à l'autre de son voyage. Arbres, fleurs, fleuves, maisons, promenades, habitans , tout cela semble à M. Roger de Beauvoir venu en droite ligne de la Chine. Dordrecht est une ville chinoise, le Lion-d'Or est une auberge chinoise, les jardins sont chinois, les pavillons chinois, les girouettes chinoises, tout est chinois jusqu'aux souliers des femmes , exclusivement. C'est un article évidemment écrit sous l'influence du thé poudre à canon.

Permettez-moi, Madame, de ne faire que vous citer le titre du morceau qui suit : du

MOUVEMENT INTELLECTUEL ET LITTERAIRE SOUS LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT. Influence

réciproque de la société' sur le théâtre et du théâtre sur la société. L'article est signé Charles Nodier. Cela est long, traînant, obscur, comme un discours de réception. C'est une flatterie indirecte adressée h l'Académie. Serait-ce, par hasard , que Kodier aurait la paix à faire avec ses confrères de l'Institut? Pour en finir de suite avec cette livraison de la Revue de Paris , laissez-moi mention-

ner, Madame, rien que mentionner, je vous assure , une prétendue critique littéraire, déguisée sous le titre modeste de Lettre cl un ami de province sur quelques ouvrages nouveaux, par M. Ad. Guéroult. Je n'ai en aucune façon l'honneur d'être l'ami de M. Ad. Guéroult , mais si jamais je devais être assez heureux pour le devenir, j'aurais soin (entre nous, Madame) de ne point m'établir en province.

Faut-il maintenant que vous je parle de la dernière livraison? Hélas î si comme le prétend le proverbe , les jours se suivent et ne se ressemblent pas , il n'en est point ainsi , il faut l'avouer, des numéros de la Revue de Paris. Ceux-là se ressemblent ou se valent du moins et ce n'est pas faire leur éloge. J'attendrai , pour vous entretenir des Souvenirs de 1 8 1 5 de M. Capot de Feuillide , que le dimanche qui va venir nous en apprenne le dénouement, mais d'avance je veux le dire à M. Feuillide : Il n'a jamais été généreux de frapper un ennemi à terre. De quelque côté que se rangent ses sympathies politiques , il est du devoir d'un homme d'honneur de respecter un parti vaincu. Je me tairai également , et pour cause, sur les nieilles et sur V orfèvrerie moderne de M. V. Schœlcher. En fait de bijoux vous devez, je pense, madame, vous intéresser beaucoup plus à l'art de les porter qu'à celui de les faire ; mais il faut que je vous dise quelques mots d'un article intitulé Robert Macaire , par M. Léon Gozlan.

Il me semble que j'ai déjà , en quelque endroit de cette lettre, prononcé le nom de M. Gozlan. C'est un auteur qui passe, à juste titre pour un homme de beaucoup d'esprit. Le malheur c'est que cet esprit est souvent faux et afifecté. Ainsi que dire des phrases telles que celles-ci :

« Si l'on aime tant Molière c'est que ses personnages sont nos amis, nos voisins, nos « parens, nos locataires. Qui ne voudrait avoir un appartement dans la maison où se « passe le Dépit Amoureux. )>? — Moi d'abord, car, s'il m'en souvient, le Dépit Amoureux se passe sur la place publique.

Et puis encore.

« L'immodéré besoin de comédie est flagrant dans l'avidité du public à se porter au « théâtre où Robert Macaire a été représenté, aux Folies-Dramatiques, dont les murs dé- « teignent, dont les loges sont rances , théâtre qui sent l'incendie à une lieue à la « ronde. Eh bien ! vous avez vu ce que la société de Paris a de plus musqué, l'opéra tout « entier va venir aux Folies-Dramatiques à quatre chevaux , et prenant ses pans d'habits, « ses robes de soie et son corsage à deux mains , se bourrer dans cette salle que les «< portiers et les g risettes ne connaissaient pas la veille. »

(< Avant le lever du rideau, — je crois qu'il y a un rideau aux Folies-Dramatiques, « j'ai vu , etc. »

Ou bien enfin :

(c Nos Orestes et nos Pylades sont Bertrand et Robert Macaire : Bertrand est Pylade, « Macaire est Oreste. Quel chemin ils ont fait ! Pylade ne va plus à la suite d'Oreste que « pour recueillir des coups de pieds dans »

EU bien ! voilà pourtant , P.îadame, où mène la passion de faire de l'esprit, passion bien malheureuse, celte fois. Continuons, vous allez voir où mène la passion de faire de l'effet.

« Dans Robert Macaire, c'est l'argot et ses turpides images; c'est un vol à main

« armée fait au style de la Gazelle des Tribunaux ; c'est la linguistique de Cartouche, « revue par une académie d'escrocs. Clair et ejjilè comme un poignard, ce hngige se ^i fibre partout dans la chair du peuple... .nV.W Certes voilà une métaphore à faire pâlir \^ictor Hugo lui-même et sombrer en mer la frégate qui porte Alexandre Dumas.

Et ce qui va vous étonner pourtant, c'est qu'avec tout cela M. Léon Gozlan a raison ; c'est que cette soi-disant comédie cle Robert Macaire n'est qu'une ignoble rapsodie dérobée aux orgies des bagnes ; c'est que s'il y a là une leron pour la société , c'est une leçon de vices et de crimes ; s'il y a un exemple , c'est un exemple de turpitudes et d'ordures.

J'ignore quel est l'auteur de l'article qui suit et que signe une simple initiale S. mais

c'est une fort spirituelle satire de nos éditeurs à la mode. J'en extrais Tanecdote que voici et qui me paraît des plus piquantes. Jugez- en.

(( Un éditeur et un auteur vivaient sous le même toit. L'éditeur ambitionnait la croix « d'honneur, c'était sous le ministère Martignac ; et l'auteur, mangeant à deux râteliers , <( mettait en mémoire les anecdotes qu'il écoutait aux portes des salons ministériels. L'éditeur « avait donc deux intérêts pour ménager son auteur, celui des mémoires et celui de la « croix. Enfin , l'auteur dit un jour à l'éditeur : — Tu veux que je te fasse donner la « croix ; mais pour cela il faudrait que je puisse voir les amis du ministre dans ces momens « d'épanchemens où l'on peut tout dire et tout demander , les choses les plus sottes et les « plus extravagantes; à table, par exemple. Eh bien ! ces messieurs dînent tous les jours « au café de Paris. Il faut que j'y aille pour les voir, et je n'ai pas la fortune nécessaire « pour.... Tu comprends? — Je comprends! et je t'alloue 40 francs par jour pour dîner <T au café de Paris, jusqu'à ce que j'aie la croix. — J'ai peur que ce ne soit long! répliqua « l'auteur. — Nous verrons! dit l'éditeur.

«Ce fut long en effet. La sollicitation dura trois mois, qui, à 40 francs par jour» « produisirent dans la caisse de l'éditeur un déficit de 3,600 livres tournois^ sans compter « les autres. Enfin la patience se lassant et la bourse se vidant , l'éditeur, après mainte « querelle , exige une solution. — Aujourd'hui même , à cinq heures , dit l'auteur, je diue « chez le ministre, et je t'expédie ton affaire.

« L'éditeur attend l'heure fatale, rien ne vient; six heures sonnent, rien ; sept, rien: « enfin, à sept heures trois minutes, un gendarme à cheval, une ordonnance, entre dans

« la cour de l'hôtel. — — C'est ici... — Une lettre du ministère pour lui. — Un commis

« la monte à ....; c'est bien à son adresse. A M , libraire-éditeur. Une joie ineffable le

« fait treirbler ; il ouvre la lettre et lit :

« Monsieur, « Ignorant l'adresse de M. (c'était le nom de l'auteur), je vous prie de lui lairc passer « la lettre ci-jointe , qui renferme son brevet de chevalier de la Légion-d'llonneur. »

Heureusement pour eux, tous les éditeurs ne sont ni aussi ambitieux ni aussi dupes. Il en est dont l'habileté est presque devenue proverbiale, mais comme le dit la R(Vue de Paris : « Toute cette science de l'éditeur s'efface devant la science d'un seul homme, «devant la science de M. Lebigre, l'éditeur des éditeurs. M. Lebigre ne connaît pas les « gens de lettres , il ne connaît que les éditeurs. Véritable Melmoth, il les attend aux fins « de mois; alors il leur apparaît avec ses écus sonnans à la main ; alors, pour éviter un «protêt, les volumes sortent de chez l'éditeur à 20 sous l'exemplaire in-8°, pour aller « s'enfouir dans les vastes magasins de la rue de la Harpe. Que dis-je? 20 sous? 20 sous « quand l'éditeur est debout, mais quand l'éditeur chancelle, c'est 10 sous; quand il est « tombé sur la place du Chàtelet, 5 sous , oui, 5 sous l

« Or, M. Lebigre, ce libraire des libraires, cet éditeur des éditeurs, M. Lebigre est « épicier. »

Et c'es.t la Revue de Paris qui dit cela ! et c'est la Revue de Paris qui se moque des épiciers! Ah! méchante! méchante ! vous jouez avec un flambeau auquel vous pourriez bien un jour finir par vous brûler les ailes.

A présent, voulez-vous, JMadamc , puisque la Revue de Paris et moi nous en avons fini ensemble, que je revienne à la Revue da Veux-Mondes? En vérité je commence bien à craindre que cette lettre ne soit trop longue; ainsi contentez-vous de savoir qu'après la Maitéa de Oeorges Sand vient, de M. Emile Souvestre , Une reunion de poètes bretons au treizième siècle. C'est moins le dénouement , la scène de Trissolin et de Yadius.

Vos vers ont des bcaulis que n'ont point tous les autres. — VitJios et le pathos brillent dans tous les vôtres.

Figurez-vous ce Ihême-là, varié sur cinq tons dilïérens et diles-moi ce que vous en pensez.

Quant à l'article de M. de Lagénevais, sur le Voyage en Allemagne , de M. Saint- Marc Girardin, c'est de la critique et vous le savez, la critique n'est guère amusante. Tout ce que je puis dire de celle-là, c'est que sans être toujours juste, elle est toujours polie et modérée, ce qui est fort extraordinaire, et révèle, à n'en pouvoir douter, l'inexpérience de l'écrivain. M. de Lagénevais ignore que le devoir d'un vrai critique est de ne jamais respecter que lui-même et sa coterie. Il l'apprendra : il est à bonne école.

Maintenant, avant de ternier cette lettre, il faut que je réponde à une question , que, j'en suis sûr, vous allez me faire. A quoi, me direz-vous, servait à la Revue des Deux- Mondes, A' diC\\e.iev la Re^ue de Paris? A quoi?je vais tâcher de vous l'expliquer. Ecoutez d'abord cet apologue, je le doi'î à l'un de nos jeunes romanciers, qu'avec raison vous estimez le plus, à mon ami Alphonse Karr.

Il y avait, raconte-t-il quelque part, il y avait à Berlin ou à Munich, un homme dont la vie entière s'était passée à soigner des tulipes. C'était alors la vogue des tulipes. Une tulipe, si elle était rare, se vendait à des prix énormes ; or, notre homme en possédait une qu'il croyait, de l'aveu des amateurs, pouvoir regarder comme unique. Il l'adorait cette tulipe; cent fois par jour il la contemplait, il la respirait, il l'admirait. Cette tulipe était son culte, son orgueil. Venait-il un ami, un parent : « Regardez, lui disait-il aussitôt, regardez cette tulipe-là, elle n'a pas sa pareille au monde. » Hélas ! elle avait sa pareille. A Tienne, dans un méchant faubourg, sur la fenêtre d'un pauvre ouvrier brillait une tulipe exactement semblable à celle du riche amateur. Il le sait, il accourt en poste ; il voit monte , marchande , achète moyennant cinquante mille francs , et, l'achat conclu , écrase la fleur sous son pied.

Eh bien ! madame , l'histoire de la tulipe de Vienne sera bientôt, si l'on en croit certains bruits, l'histoire de la Revue de Paris^ on l'achète cinquante mille francs, comme la tulipe, et comme elle on ne l'achète dit-on qu'afin de l'écraser. C'est un plaisir fort doux sans doute, mais cinquante mille francs ! î !

C'était déjà bien cher pour une tulipe. A. Dr B.

AMOUR ET FOI , par M. Edouard Turquety.

Très-beau vol. grand in-S", 2e édition, à Paris, rue des Sainls-Pères, G9. — A Rennes, cher

Mollicx, libraire-éditeur.

M. Turquety, jeune poète breton , appartient certainement à l'école de Lamartine. Il y appartient par sa pensée religieuse, par la douceur et la limpidité de son ame, aussi par ce penchant à une vague tristesse, qui caractérise tout ce qui sent et qui pense dans notre siècle de doute , de fluctuations et d'incertitudes. M. Turquety est donc un poète religieux, et plus que cela , il est poète chrétien. Il n'a pas craint de faire prendre à sa muse chaste , et qu'il a consacrée , nos voix de prières et d'hymnes. Et il a été bien inspiré, car il y a dans les paroles du culte catholique une grave onctîin , pleine de douceur et de calme, et aussi de ces enseignemens profonds qui donnent à la lyre une admirable expression d'autorité et de majestueuses tristesses.

Ce n'est pas que nous prétendions que cette méthode soit, littérairement ^ préférable au coup-d'œil d'aigle de Lamartine, qui, prenant presque toujours la pensée religieuse dans ce qu'elle a de plus universel , chante à la fois pour les hommes pieux de tous les cultes. Mais n'est-ce pas un rare mérite de faire descendre l'extase du vague toujours plus ou moins inséparable des généralités, et de l'appliquer à nos impressions comme à l'exercice de nos devoirs? Nous pensons avec M. Ch. INodicr, que c'est là une originalité rt'cllc

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et précieuse. Et c'est le seul moyen de rendre, autant que cela peut être, son ancien empire à la poésie , que de la faire passer avec talent dans les habitudes de la vie ; surtout c'est dans la pratique des devoirs religieux qu'elle trouve le mieux sa place, car toute ame est poêle quand elle s'élève à Dieu sur l'aile de la prière.

Cette originalilé est celle qui distingue particulièrement M. Turquety; du reste , il remplit la promesse de son double titre : Amour et Foi. Il y a dans cette ame des sons touchans, une vérité , un calme qui inspirent les sentimens les plus doux, qui mettent du baume dans le cœur, et qui le remplissent. Une pièce de vingt vers, fugitive en apparence, vous laisse, en passant à votre oreille, un parfum suave de pure émotion, et comme une vibration lointaine que vous écoutez encore après qu'elle a cessé.

C'est la charité, l'amour mystérieux, qui fait, à notre sens, le côté le plus remarquable du beau talent de l'auteur. C'est aussi celui qui fait le plus d'honneur à son ame. Bien qu'il sache s'élever avec sa pensée, et que l'expression ne reste point au-dessous du sentiment, c'est quand il se laisse aller à cette harmonie douce et simple , à ces souvenirs de jeunesse pleins de suavité, de candeur et de grâce, que nous le suivons de préférence. Sa mélancolie, d'ailleurs, n'est pas noire. C'est une tristesse qui ne vous laisse rien de pénible dans le cœur ni dans l'esprit. Mieux vaudrait peut être la nommer rêverie ^ rêverie d'une pensée blanche et sans reproche, mais qui s'attriste en voyant la terre et en songeant au ciel.

Justifierons-nous par des citations? Ici nous éprouvons quelqu'embarras , car il est assez difficile de fixer son choix. La pièce que nous aurions préférée serait celle à la Vierge, Rosa Mjstica ; elle donne la mesure de ce que peut l'auteur dans le genre doux et gracieux; mais d'autres journaux Tout reproduite avant nous. On trouve dans V Océan de mâles beautés, de nobles et belles images, et une grande élévation de pensées. Le Dies irœ est l'ironie la plus amère que je puisse imaginer. Des chants de tendresse et de volupté, des hymnes de plaisir et de mollesse, et, entre chaque strophe de ces concerts séduisans , une strophe de l'hymne la plus terrible de la mort et ces grandes figures de destruction et d'éternité. Cette pièce rappelle la scène lugubre des cercueils au milieu de l'orgie dans la Lucrèce Borgia de Y. Hugo. L'ode sur la destruction des croix est aussi fort remarquable et pleine d'énergie. Il y a aussi quelque chose de champêtre et de pur dans ce morceau si léger, le Sommeil de la jeune fille. ]\Iais nous donnerons de préférence celui intitulé Souffrances d'hiver. On peut le lire et l'admirer encore après celui de V. Hugo sur le même sujet.

SOUFFRANCES d'hIVER.

Le souffle (le l'automne a jauni les vallées. Leurs feuillarjc's eirans dans les sombres allées Sur le gazon flétri retombent sans couleurs. Adieu l'éclat des cieiix î leur bel azur s'altère. Et le soupir cbarmant de l'oiseau solitaire A disparu comme les fleurs.

L'aquilon seul gémit dans les campagnes nues; Tout se voile ; les cieux, vaste océan des nues , IVe reflètent sur nous qu'un jour terne et changeant : L'orage s'est levé, l'hiver s'avance et gronde, L'hiver, saison des yeux pour les riches du monde, Saison des pleurs pour l'indigent.

Oh ! le vent déchaîné sème en vain les tempêtes, Heureux du monde I il passe et respecte vos fête?; :

L'ivresse du plaisir embellit vos instans.; Et, malgré les hivers, vous respirez encore Dans les tardivrs fleurs que vos soins font éclore, Un dernier souffle du printemps.

Et le bal recommence, et la beauté s'oublie, Aux suaves concerts de la juolle Italie ; A ces accords touchans de grâce et de langueur, Et, bercée à ces bruits qu'un doux écho prolonge, Yotre ame à chaque instant traverse comme un songe, Tous les prestiges du bonheur.

Mais la douleur aussi veille autour de sa proie. Soulevez, soulevez ces longs rideaux de soie Qui défendent vos nuits des lueurs du matin. Hélas à votre seuil que verrez-vous paraître?... Quelque femme éplorée, ou bien encor peut-être. Un vieillard tout pâle de faim.

Oh I vous ne savez pas ce qu'on souffre à toute heure, Sous ces toits indigens, frêle et triste demeure , Où l'aquilon pénètre et que rien ne défend : JNon, vous ne savez pas ce que souffre une mère, Qui, glacée elle-même au fond de sa chaumière, Ne peut réchauffer son enfant.

Non, vous n'avez pas vu ces fantômes livides. Sous vos balcons dorés tendre des mains avides ; Le bruit des instrumens vous dérobe à moitié. Ce crique j'entendais au pied de vos murailles, Ce cri du désespoir qui va jusqu'aux entrailles.... Oh I pitié, donnez par pitié I

Pitié pour le vieillard dont la tête s'incline î Pitié pour l'humble enfant I pitié pour l'orphehne. Qu'un peu d'or ou de pain sauve du deshonneur. Ils sont là, leur voix triste essaie une prière. Dites : reste rez-vous aussi froids que la pierre, Où s'agenouille la douleur ?

Je le demande au nom de tout ce qui vous aime, Je le demande au nom de votre bonheur même , Par les plus doux penchans et par les plus saints nœuds; Et, si ces mots sacrés n'ont pu toucher votre ame, S'il faut un nom plus grand, chrétiens, je le réclame Au nom du Christ, pauvre comme eux.

Donnez : ce plaisir pur, ineflable, céleste.

Est le plus beau de tous, le seul dont il nous reste

Un charme consolant que rien ne doit flétrir ;

L ame trouve en lui seul la paix et l'espérance . Donnez : il est si doux de rêver en silence Aux larmes qu'on a pu tarir I

Donnez : et quand viendra cette heure où la pensée Sous le vent de la mort languit toute oppressée ; Le frisson de vos cœurs sera moins douloureux; Et quand vous paraîtrez devant le juge austère, \ous direz: j'ai connu la pitié sur la terre,

Je puis la demander aux cieux I Edouard de Fleury

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