DÉCOUVERTES. — INVENTIONS. — NOUVEAUX ÉTABUSSEMENS
Au milieu de l'imbroglio gouvernemental dans lequel nous nous trouvons, par le bon plaisir de ces renégats politiques qui nous dirigent, les uns tirant à droite, les autres à gauche, que fait l'industrie? peu de chose, comme il est facile de le penser. Pourtant l'imagination, cette folle du logis de toutes les tètes à génie inventif, marche toujours de l'ayant, sans beaucoup s'inquiéter si les Orléans l'emportent, si la république à des chances, ou si le parti politique doit finir par se faire jour. Que lui font ces factions se déchirant entre elles? ne sait-elle pas que la bonne loi n'en conduit aucune, et que toutes ^'enveloppent d'une atmosphère des plus obscures. Elle voit donc avec indifférence gesticuler, hurler et se défendre autour d'elle les nains politiques qu'elle aperçoit à peine, et malgré les embarras qu'ils font naître, même sans le vouloir, sous ses pas, elle continue lentement sa marche progressive. Nous regrettons de n'avoir point à la montrer brillante, prenant un vol hardi et parcourant en quelques jours les divers hémisphères. Pour l'instant, nous n'avons à enregistrer que de petites excursions dans le vaste champ des inventions: les unes n'ont produit rien de neuf, ies autres ont remis à la mode de vieilles choses , et peu de découvertes véritablement utiles ont résisté aux essais de l'expérience. Nous allons faire une revue de tout ce qui s'est fait depuis le 1" janvier jusqu'à la fin de juin.
Quelques nouvelles couches de houille trouvées dans le département de l'Aveyron sont venues encourager nos grands monopoleurs libéraux qui veulent l'exploitation de ce combustible à leur seul profit, sans beaucoup s'inquiéter si le prix qu'ils le font payer ne force pas à mourir de froid des milliers de malheureux. — Vers la même époque, M. Scllique a fait à Marseille un heureux essai de la Sonde Chinoise. Quelques ingénieurs Français ont importé le bateau Barden^ composé de deux cônes en fer, assemblés ])ar leur base et accolés parallèlement à deux autres cônes pareils, le tout portant une machine à vapeur faisant tourner une roue rameuse dans un vide réservé entre les deux cônes. — Alors aussi un inventeur, M. Laignel, a eu le tort grave, avec ses chemins de fer à petites courbes, de prouver aux ingénieurs soldés qu*ils ne savaient pas toujours ce qu'ils disaient, ou du moins ce qu'ils calculaient; car malgré leurs assertions d'impossibilité,
il leur a fait tourner sur des chemins de fer sans rebords, dans une courbe de trentesix mètres de rayon, des wagons que la force excentrique n'a pourtant point chassés hors des rails. — Dans le même mois, un constructeur de machines, M. Dietz, leur a encore preuve que les calculs ne prononçaient pas toujours sans appel, en faisant monter à son Remorqueur à vapeur lu fameuse côte de Saint-Germain, quoique les lois mathématiques eussent af&rmé, il y a une vingtaine d'années, qu'une voiture ne pouvait avancer sans être précédée d'une force de traction prenant devant elle son point d'appui. — Yers la fin de janvier, tous les sculpteurs de Paris ont éprouvé une panique, leurs ciseaux ne tenaient plus dans leurs mains ; à peine avaient-ils le courage de les relever, car une machine alors prenant à elle seule, sans le secours de l'homme, des empreintes de ligures vivantes, paraissait devoir faire craindre de la voir bientôt arriver à produire à peu de frais des bustes ressemblans. Le physionotype menaçait donc de remplacer les artistes , mais l'instrument ne put donner l'expression, et les sculpteurs ont souri. La même chose est arrivée à une voilure à vapeur de M. d'Asda, fabriquée en Angleterre d'après le système de Macerone : d'abord elle a fait trembler les maîtres de poste, et peut-être M. Dietz lui-même, l'inventeur des premiers remorqueurs dont nous venons de parler ; mais, construite pour les routes d'Angleterre, les nôtres ne lui ont pas permis de rouler aussi bien qu'elle en avait, dit-on, l'habitude. — Dans le mois de février, nous avons remarqué les crayons en mine de plomb française de M. Fichtemberg, dont les efforts sont parvenus à nous doter de crayons bien supérieurs à ceux de la maison Conté, et tout aussi bons que ceux d'Allemagne ou d'Angleterre. —JNous avons encore vu les poiles prussiens à l'alcool, espèce de tuyau placé dans une soucoupe remplie d'esprit-de-vin, auquel on met le feu, et dont la flamme, en montant le long des parois du tuyau, les échauffe et transmet très-promptement à l'appartement toute h chaleur que la quantité d'alcool consumé est capable de répandre. Un industriel agronome de l'Ardèche est parvenu à dresser deux jolis chamois qui traînent un char avec une vitesse prodigieuse et avec la plu» grande docilité : seulement, une fois au galop, étant trop difficiles à arrêter, il a imaginé, pour y parvenir à coup sûr, de placer sur le char un mécanisme qui les enlève avec le timon. Il est probable que ces animaux peuvent faire au moins, de cinq à sept lieues à l'heure, comme les trois cerfs wapiti, que l'on a dressés à traîner une voiture au jardin de la société zoologique d'Angleterre. Le 5 mai, l'on a fait en Belgique l'inaugurÎFlion de/'ouverture du chemin de fer de Bruxelles à Malines. La voiture à vapeur Laflèche a été lancée la première, remorquant sept wagons, puis venait le Stephenson , traînant trois chars-à-bancs et quatre diligences, et enfin l'Éléphant est parti le dernier, tirant à sa remorque seize chars pavoises. Ces remorqueurs ont mis cinquante minutes à faire le trajet. — Un a beaucoup parlé des chemins en béton. Les Nantais, devenus depuis quelques années véritablement industriels, ne seront pas les derniers à savoir à quoi l'on doit s'en tenir sur ce genre de chemins, car ils ont fait encaisser un chemin en béton, d'après le système de M. Thomassin, sur la fosse, dans le quartier le plus commerçant de la ville de Nantes. — Un nouveau pont suspendu sur la Garonne a été livré au public au perl Sa in te- Ma rie ; il traverse la Garonne d'une seule travée, sur une largeur de cent-quatre-vingt mètres.— Un menuisier milanais vient d'inventer une espèce de mécanisme à cylindres, qui exécute les trois premières règles de l'arithmétique et n'a rien d'analogue dans la construction avec la règle et le compas à calculer de M. Francœur, donnant immédiatement les carrés et les cubes.
Il résulte du relevé des ingénieurs des mines, qu'à la fin de 1833 il existait en France 497 machines à vapeur, de la force totale de 14,746 chevaux. Dans le nombre de ces machines, on en comptait 759 d'origine française, 144 étrangères, 44 d'origine douteuse, puis 134 à basse pression, et 5G9 à haute pression. — L'accroissement industriel du département du Nord est prodigieux. En I8S3, on a formé 39 établissemens nouveaux dans l'arrondissement de Lille, 5 à Douai, 11 à Cambrai, 15 à Dunkerque, 5 à Ji^zejjrouck, G à Avesnes, et66àyaleucicnncs, Je tout formant un total de 157. En 1834,
cette quantité est montée à 197, et dans le cours de cette année, 51 machines à vapeur ont été établies en grande partie dans l'arrondissement de Yalenciennes. — Lamanu facture déglaces de St Gobain à coulé une glace de 175 pouces de hauteur sur 125 de largeur. Dans l'origine, les Vénitiens fournissaient des miroirs de 3 pieds carrés, en 1789, nos plus grandes glaces avaient 115 pouces de hauteur sur G5. En 1815, elles avaient montée 130 sur 80, et à l'exposition de 1834, elles étaient de 155 sur 93.
Juin. Dans le mois de juin, M. Dclettre-Gras a fait connaître à Paris ses fourneaux à charbon de tourbe, qu'il a construits à Hara; ils nous ont paru très-économiques et fort hien entendus dans leur construction pour carboniser la tourbe sans aucun frais de combustible. — MM. Hamondetde Vilbach, imitant M. Dietz dans nosdtpartemensdu midi, ont inventé un remorqueur capable de servir sur le chemin en terre aussi bien que sur les routes enfer, MM. Eder et Gangain ont fait entendre à Rouen un piano tout en fonte^ dont la durée des vibrations s'est étendue jusqu'à quarante-sept secondes. A la même époque, M. Gluesucann a fait connaître des vis de pression pour pianos qai facilitent l'accord de ces instrumens. Pendant les fêtes de Loncharaps, un jeune fashionable a fait circuler au milieu des voitures un tilbury dont le cheval pouvait se </e7e/er instantanément.
Plus tard, M. Johnson a fait connaître la formule d*une couleur bleue propre à être appliquée à très-bas prix aux étoffes destinées à l'habillement des troupes. Vers la mi-juin, nous avons aperçu les étoffes imperméables à Veau de MM. Menotti^ Braff^ très-remarquables, car l'air peut les pénétrer, ce que tous les autres procédés n'avaient pas permis jusqu'à présent. L'on peut encore recommander surtout aux vieillards les valopanopsi^ ques de M. Walet, espèces de microscopes permettant à la vue de suivre une lecture sans avoir besoin de continuellement déranger la loupe. — Dernièrement enfin, l'on a voulu faire revivre la panification de la farine de riz proposée par M. Arnal. Depuis longtemps, on connaissait au riz la propriété de pouvoir se mélanger à la farine de blé sans nuire à sa panification, mais on savait aussi qu'elle absorbait beaucoup d'eau, n'en perdait qu'une très-faible quantité à la cuisson, de sorte qu'un poids donné de pain mêlé de farine de riz se trouve contenir juste un quart en moins de matière nutritive. — Beaucoup d'autres inventions plus bizarres les unes que les autres et sans avenir ont encore fait parler d'elles; mais nous attendrons pour les mentionner que le temps soit venu leur imposer son cachet, car alors seulement l'industrie peut les admettre dans ses usines; autrement elle s'exposerait journellement à trop de mécomptes. Enfin, si nous ne parlons pas de /'ej:position des manufactures de Sèvres et des Gobelins, c'est qu'elle n'a offertaucun progrès sensible , les produits étaient toujours aussi beaux et aussi parfaits ; les dessins dans le style du moyen âge seulement laissaient souvent à désirer dans l'harmonie de leur ensemble. Quant à la canalisation des Landes et au chemin de fer de Paris à St-Germain, nous nous réservons d'en parler dans le prochain numéro. J. O. D.
le 2à jttillet , la garde nationale et la troupe de ligne stationnaient dans toute la longueur des boulevards, pendant que le cortège des généraux qui accompagnaient Louis-Philippe passait dans leurs rangs : à peine le cortcse était-il parvenu sur le boulevard du Temple à la hauteur du théâtre des Funambules que, du haut des fenêtres d'une maison, une effroyable détonation se fait eniendre !
Un maréchal de France, un vieux guerrier qui a bravé tant de fois la mort sur le champ de bataille, le duc de Trévise, est tombé frappé mortellement d'une balle à la tële et d'une balle au cœur, à deux pas de lui le général Lâchasse de Vérigny, commandant l'école d'clat-major ; et avec eux, M. Ricusscc, lieutenant-colonel de la 8^ légion, et trois grenadiers de sa légion. Les généraux Blin, Colbert et Pelet ont été atteints : le colonel Ratïé a reçu dans le flanc gauche une balle dont il est mort après vingt-quatre heures de souffrance; des hommes du peuple cntin, des
femmes, des enfants, ont élé frappés dans la foule. Aujourd'hui, on compte seize morls et dix-huit blessés.
« La maison d'où est parti le coup est au n» 50 du boulevard du Temple, et se trouve vis-à-vis » le Jardin Turc, du côté du boulevard opposé à celui où stationnait la garde nationale. Celle mai- » son, qui appartient à un employé du ministère des alTaires étrangères, est très peu élevée; elle » se compose seulement d'une boutique de marchand de vin, d'un entre sol ei de deux autres étages, » dont le dernier est mansardé; l'entresol est occupé par le marchand devin, et l'étage au-dessus » par un honnête et paisible rentier : c'est d'une petite mansarde du troisième étage que lescoups » de feu sont partis; inspection faite de ceite chambre, on y a trouvé pour tous meubles deux » mauvaises chaises et un misérable grabat; mais à l'cmboucliure de la fenêtre, qui est en forme » de lucarne, on a aperçu vingt-cinq canons de fusil de munition, rangés en quelque sorte comme » les tuyaux d'un jeu d'orgue, se touchant les uns les autres, et maintenus en équilibre par la » culasse à l'aide de deux barres de fer placées dessus et dessous et de rainures dans lesquelles » ils étaient enchâssés. Les bouts de ces canons étaient appuyés sur le bord de la fenêtre et braqués » vers l'endroit où devait passer le cortège, à travers une jalousie qui servait à les masquer, cl qui » a volé en éclats au moment de l'explosion. La traverse de devant, placée à environ un pied de » la fenêtre et à peu près à fleur de son appui, était un peu plus basse que celle de derrière, de >» manière que le coup portât vers le milieu du boulevard et à la hauteur du corps d'un homme à » cheval.
» Le feu a été communiqué simultanément à tous ces canons au moyen d'une lumière principale, M à laquelle aboutissait une traînée de poudre. Chacun de ces canons de fusil contenait six balles » au moins et huit pouces de charge, ce qu'on a pu vérifier sur deux des canons qui n'ont pas fait » feu. Quatre ont éclaté avec une telle force que les murs de la chambre en ont été très endom- » mages. Colle maciiine, au reste, est très grossièrement confectionnée, et tout semble indiquer » que peu de temps à suffi pour 1 établir. »>
Cependant peu d'instans après l'explosion, deux agens de police voyaient un homme descendre à l'aide d'une échelle de corde par une fenêtre située sur le derrière de la maison no 50. Cet liomme paraissait être l'assassin; il était dangereusement blessé à l'un des sourcils, au nez et à la partie inférieure du visage, qui avait élé fracassée par les éclats des fusils qui avaient crevé. Interrogé par un juge d'instruction, il n'a pu long-temps s'exprimer que par monosyllabes; ce n'est qu'après avoir été confié aux soins d'habiles médecins qu'il a pu répondre aux questions qui lui étaient adressées : Il se donne le nom de Jacques Gérard , est né à Lodéve (Hérault) , et a servi sous Mural.
La cour des pairs a élé convoquée le 29 en cour de justice , par ordonnance royale ; et elle s'est immédiatement réunie en séance secrète pour nommer deux commissions, celle d'instruction et celle de mise en liberté.
On ignore encore aujourd'hui si Jacques Gérard a des complices, toujours est-il que des arrestations préventives ou de mesure générale s'opèrent tous les jours; hier le nombre des arrestations s'élevait ù soixante-un. La justice poursuit avec activité ses recherches, plaise à Dieu que les véritables auteurs de ce crime soient bientôt découverts.
Le conseil des ministres s'est tenu deux fois, à ce qu'il parait, dans la journée, et chaque fois il a élé présidé par le roi. Après le premier, quia fini à dix heures, le roi ressentait une assez vive douleur à la tète. Ce soir mémo, il n'a point paru à table. Cependant un second conseil s'est tenu de huit à neuf heures cl demie. Un des ministres a fait remarquer un ecchymose au front du roi ; le roi a dû convenir de celte contusion, qu'il avait voulu cacher jusqu'ici, et qu'on doit attribuer au passage d'une balle. Une saignée parait avoir élé nécessaire.
Le duc d'Orléans a aussi une contusion à la cuisse gauche, près du genou.
Une balle a attoint la croupe du cheval du prince de Joinville ; le cheval du roi a été blessé au Cou.
La maison d'où les coups sont partis forme un angle rentrant, quoique fort ouvert, avec la ligne sur laquelle s'avançait alors le cortège. Le groupe formé par la famille royale et l'étai-major a donc été assailli presque de front, et nous aurions certainement des portes bien plus nombreuses et bien plus douloureuses encore à déplorer, si plusieurs fusils n'avaient point éclaté; mais, par un rare bonheur, le premier fusil à gauche a seul lait un feu régulier.
(k'ux qui suivaient immédiatement se sont brisés par l'elTort de la charge quintuplée qu'ils portaient, et ils ont lancé au hasard quelques lingots ou quelques balles sans force, qui ont peutêtre élé frapper le roi et le duc d'Orléans.
M. le duc de Broglie, en rentrant chez lui, a trouvé dans ses vêlements une balle qui avait déchiré ses habits et corflusionné sa poitrine. (Temps).
— La liste de MM. les correspondatls de la socîéfé de la Jeune Prance va être impri-i mée , afin de mettre tous les sociétaires à même d'établir des correspoildances partout où la société n'en a pas.
JULES FORFELIEtl.
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PARIS. — lUPiVlMERIE m SÉTHUNG £X PLON, RUE PJB YAV«IBAR9; 56.
JOURNAL m REFORME SOCIALE. 193
DU PRÊTRE DAi\S SES RAPPORTS AVEC LA LIBERTÉ CIVILE.
(3» et dernier article.)
Pendant que le prêtre marié de l'Orient , absorbé par les soins de la famille, perdait toute influence sur la société, le prêtre célibataire de TOccident continuait avec un merveilleux succès Tœuvre de Témancipation humaine. Déjà, au seizième siècle, il avait détruit le servage dans une grande partie de l'Europe catholique, et ce qui en restait , ailleurs du moins que chez les Slaves, était trop en dehors des mœurs nouvelles pour pouvoir long-temps leur résister. Encore trois siècles d'unité religieuse, et la liberté civile eut descendu le Danube ; elle se serait avancée vers la Yistule, et elle aurait été le commun patrimoine de tous les enfans de l'Eglise. Mais pour le malheur du monde, Luther parut alors, et le mouvement imprimé par le sacerdoce finit bientôt par s'arrêter. En effet, la réforme paralysa le pouvoir social du prêtre jusque dans les pays où elle ne put prendre racine, car elle y sema d'injurieuses défiances, et la calomnie, la haine, le soupçon pénétrèrent plus loin que ses dogmes. Aussi , depuis trois cents ans, la liberté n'a point fait une seule conquête qui ne lui appartînt déjà. Interrogez riiistoire, et dites si la Providence n'a point pris je ne sais quel terrible plaisir à démontrer par le témoignage des faits, que la mission d'affranchir l'homme du joug de ses semblables n'a été accordé qu'au seul prêtre catholique.
Et cependant, cette réforme qui n'a délivré aucun esclave, aucun serf, s'était éprise d'une passion ardente pour la liberté, passion qui fut sa principale force, en ce qu'elle la rendit populaire, non parmi les esclaves, non parmi les serfs, mais parmi les hommes que le catholicisme avait depuis long-temps affranchis î Car ce fut dans la bourgeoisie des villes commerçantes , dans les classes moyennes des pays que la liberté civile avait rendu florissans que les nouvelles doctrines trouvèrent leurs premiers prosélytes. L'Angleterre, la Hollande, le nord de l'Allemagne donnèrent l'exemple d'une fatale séparation, et l'Europe finit par se partager en deux grandes fractions, l'une industrielle qui se fit protestante, l'autre agricole qui demeura catholique. Le désir de conquérir la liberté civile ne contribua en rien au progrès de la réforme, puisque les peuples qui renoncèrent au cathohcisme la possédaient déjà. La grande apostasie du seizième siècle eut donc une autre cause, et nous allons la dire.
L'affranchissement des prolétaires a créé de nouvelles relations entre le maître et le serviteui-, en faisant surgir une classe inconnue aux temps anciens , la classe des marchands de travail, hommes qui achètent le travail de l'ouvrier, pour le revendre sous une autre forme. Ainsi le fabricant de drap achète la maind'œuvre qui transforme la laine en un tissu serré, et retrouve les salaires qu'il a payés dans le prix de ce tissu. Son bénéfice consiste dans la supériorité de ce prix sur l'ensemble de ses déboursés, et comme la principale partie de ces derniers consiste en salaires, il gagne d'autant plus, toutes choses étant égales d'ailleurs, que ceux-ci sont moins élevés. Le propriétaire, et en général tous ceux qui emploient les bras d'autrui, sont aussi des marchands de travail ; mais il existe néanmoins entre le marchand de travail agricole et le marchand de travail industriel une différence importante, et qui était malheureusement pou^ FMNCE, 15 AQUT 11835. S* ANNÉE. TOIVÎE 3. ^^. il.
nous plus sensible au seizième siècle qu'aujourd'hui. Le grand agriculteur habite ordinairement au milieu des familles qu'il occupe. Elles demeurent auprès de lui, vivant sous ses yeux, et il ne peut abuser de leur dépendance, sans être témoin de leur misère. 3Iais une manufacture est un grand caravensérail à travers lequel passent sans cesse de nouvelles figures. Aucun lien d'amour mutuel , aucun souvenir d'un patronage héréditaire, ne vient lutter contre une avarice que la concurrence finit par rendre nécessaire. D'ailleurs, l'humanité du propriétaire ne diminue que faiblement son revenu , parce que le capital qu'il dépense en travail est peu de chose relativement à sa fortime, tandis que ce capital forme la portion la plus considérable de la richesse du manufacturier. Le grand industriel est donc condamné à mie parcimonie de tous les jours, parcimonie qui lui répugne d'autant moins qu'elle froisse des êtres perdus dans le tumulte d'une grande cité et que bien souvent il connaît à peme.
Ainsi , le prolétaire n'a échangé le joug de la servitude que pour tomber sous celui des marchands de travail , et son sort dépend entièrement du prix de la main d'reuvre, c'est-à-dire du taux des salaires. Le prix se règle de gTé à gré ; mais dans le débat auquel il donne heu , l'avantage est évidemment du côté des jnaîtrcs, puisque d'une part , étant moins nombreux , ils peuvent plus facilement s'entendre ; et que de l'autre, ils ne sont point comme l'ouvrier exposés à perdre leur capital en s'abstenaiit d'en faire usage. Lui , il ne peut mettre dans un coffre fort les jours où il demeure inactif. 11 doit vivre, dépenser pendant ces jours-là comme s'il en retirait le bénéfice accoutumé. Sa position est donc la plus mauvaise, et nous voyons ce qu'elle est devenue dans les pays rebelles à l'influence du prêtre.
Or, cette influence avait été exercée de manière à donner à la journée de l'ouvrier le prix qu'elle doit avoir pour qu'il puisse, avec de l'ordre et de l'activité, élever sa famille, et se créer pour ses vieux jours un fond de réserve. C'était là le complément nécessaire ou plutôt la condition de sa liberté, car la charité administrée par le sacerdoce peut bien remédier à des infirmités exceptionnelles, soulager des misères imprévues, mais elle ne saurait évidemment faire davantage. Du moment donc que l'ouvrier valide et laborieux est hors d'état de se suffire, même dans les saisons d'abondance, le catholicisme devient impuissant , et la liberté qu'il a donnée aux peuples n'est plus pour eux qu'une épouvantable calamité. Alors arrivent les taxes des pauvres, puis les secoui^ donnés par l'état , et enfin la plus irrémédiable des anarchies, l'anarcliie de la faim. Il suit de là que l'Église n'eût pas été la bienfaitrice du genre humain , si elle n'avait en quelque sorte subordonné toutes ses institutions au bien-être du prolétaire, et, chose merveilleuse î c'était sans avoir conscience de ce but que le prêtre l'avait atteint.
Le travail de l'ouvrier est sa marchandise, et le prix de cette marchandise dépend des conditions qui règlent le prix de toutes les autres. La France consomme annuellement environ un million de quintaux de sucre. Jetez sur nos marchés douze cent mille quintaux, et le prix du sucre diminuera de manière que cette augmentation de quantité n'ajoutera rien à la valeur totale du sucre importé. Au contraire, réduisez la masse générale des sucres à huit cent mille quintaux, et il y aura une telle hausse dans le prix , que la diminution survenue dans la quantité, uon-seulement n'en occasionnera aucune dans la valeur totale
des sucres, mais raccroîtra peut-être. L'ancienne compagnie hollandaise des Indes avait compris cette vérité. Maîtresse des Iles Moluques qui alors produisaient seules des épices, elle se gardait bien de livrer à la consommation l'intégralité de ses récoltes. Chaque année elle en faisait brûler publiquement une partie à Amsterdam , assurée qu'elle était d'obtenir de ce qu'elle conservait un prix plus considérable que si elle eût tout exposé en vente.
Mais l'instinct de la charité avait devancé les inspirations de l'avarice , et long-temps avant que la Hollande n'eût songé à s'enrichir en brûlant une partie de ses richesses, l'Eglise avait brdlè par l'institution de ses fêtes une partie du travail de l'ouvrier. C'était avec des fêtes qu'elle l'avait délivré de sa vieille servitude, car les jours de repos qu'elle avait créés pour l'esclave n'avaient rien retranché des charges du maître; et comme ils abrégeaient le travail de l'un, ils détruisaient les bénéfices de l'autre. Ce fut encore avec des fêtes qu'elle protégea le nouvel affranchi contre la cupidité des marchands de travail, lesquels ne trouvant jamais la quantité de main d'œuvre qu'ils pouvaient consommer, étaient réduits à subir la loi des travailleurs^ c'est-à-dire à leur donner un large salaire. Aussi avant la réforme, et notamment en Angleterre, au temps d'Edouard 111, le législateur fut plus d'une fois obligé d'intervenir afin de mettre un terme aux exigences des ouvriers. En est-il ainsi depuis la suppression des fêtes?
On comptait alors environ cinquante-deux fêtes par année, ou cent quatre en y comprenant les dimanches ; et par conséquent le prolétaire cathohqiie ne livrait à la consommation que cinq journées par semaine. De cette manière, il n'y avait point surabondance de main d'œuvre, et comme le travail n'était pas déprécié par la concurrence réciproque des artisans, tous étaient employés, et tous avaient du pain. Mais voici que l'Amérique est découverte , qu'une nouvelle route est frayée vers les Indes, et que le commerce si florissant de l'Italie déplacé par ses deux grands évènemens, va se fixer sur les rives européennes de l'Atlantique. L'Espagne se charge du soin de peupler et de cultiver le nouvel hémisphère, le jNord de l'exploiter par son industrie, et enfin commence la grande ère industrielle des peuples du septentrion. Mais dans ce nouvel essor de prospérité, les bras allaient manquer aux marchands de travail, lorsque la réforme vint à leur secours. Elle supprima les fêtes, et l'ouvrier protestant donna six jours de labeur par semaine, ou en d'autres termes, la population active des pays protestans fut soudainement augmentée d'un cinquième effectif, puisque cinq ouvriers réformés firent l'ouvrage de six catholiques. Les industriels protestans eurent donc im immense avantage sur leurs concurrens, avantage tout à leur profit, car le prolétaire ne devait à la longue y trouver que d'insupportables fatigues et ime intolérable misère.
Bientôt en effet les salaires commencèrent à diminuer, au point que sous la reine Elisabeth, l'Angleterre fut obligée d'instituer la fameuse taxe des pauvres. Dès lors la liberté du prolétaire reçut une première et mortelle atteinte, car chaque paroisse étant tenue de nourrir ses pauvres, chaque paroisse eut aussi le droit de refuser l'entrée de son territoire aux ouvriers étrangers. Ce n'est pas tout : les pauvres valides enfermés dans les maisons de travail {JP^orkhouscs) peuvent être loués comme en Amérique on loue des nègres, et la peine du fouet est infligée aux plus paresseux. Nous n'ignorons pas la stupide admiration qu'inspire l'Angleterre aux admirateurs de sou opulence. On la compare à la pauvre Espa'
gne avec ses moines et ses mendians. La pauvre Espagne! Le philosophe Don Nicolas Moratin estimait en 1780 le nombre des mendians espagnols à 70,000, et à la même époque plus de 400,000 anglais étaient enfermés dans les fi^orkhouses. Mais en Espagne, le pauvre n'est point esclave. Le prêtre est là pour le sauver de la prison. On le voit, tandis qu'en Angleterre, captif et oublié, on ne l'aperçoit plus.
La réforme, en augmentant la masse générale de la main d'œuvre, devait en diminuer le prix, et par une conséquence nécessaire, elle devait assurer le monopole de l'industrie aux nations prolestantes. Mais l'industrie est une des sources les plus fécondes de la richesse, et les peuples catholiques qui ont voulu y puiser, ont été x'éduitsà demander la suppression des fêtes. Ils l'ont obtenue, et qu'en est-il arrivé? que leur concurrence a ruiné les nations protestantes sans que leur propre sort en fût amélioré, car aujourd'hui la fabrication en est venue à ce point de détresse qu'elle ne se soutient plus qu'à force de réductions dans les salaires. Qu'un manufacturier opère une économie en France, et tous les manufacturiers du globe sont obligés de suivre son exemple sous peine de ne pouvoir plus trouver d'issue pour leurs produits. Le bon marché est la condition de la vente, et le bon marché a lui-même pour condition le bas prix des salaires.
Ainsi nous tournons dans un cercle vicieux, et capitaux, crédit, machines, tous ces élémens de la prospérité pubhque, se résolvent aujourd'hui en élémens de misère pour l'ouvrier. Cependant, c'est en l'éloignant du prêtre, en lui inspirant une soif immodérée de jouissances impossibles, qu'on est parvenu à lui arracher une quantité de travail telle, que ses journées portées à dix-sept heures de fatigue; couvrent à peine les frais de sa chétivc subsistance. Toutefois, qu'il ne craigne rien pour sa liberté : esclave, son travail serait bien plus dispendieux, et les marchands de travail qui consentiraient à lui garantir le pain de la servitude, seraient bientôt ruinés.
Ainsi à mesure que l'influence sociale du prêtre s'est affaiblie, les passions de l'ouvrier sont devenues la mesure de ses besoins, et en même temps tous les salaires ont diminué, ensorte qu'aujourd'hui le prolétaire anglais envie la condition du nègre, sans oser y aspirer. Quelle sera la fin d'un état social où la liberté et l'esclavage sont devenus également impossibles, dans lequel, par le plus étrange renversement des notions reçues jusqu'ici, la servitude serait toute au profit du prolétaire, et toute au détriment du capitaliste? L'espace nous manque pour résoudre cette terrible question, mais nous pouvons affirmer avec la certitude de ne pas nous tromper, que les premiers symptômes d'une régénération sociale seront provoqués par le prêtre. Qu'il retrouve son ancienne puissance sur les cœurs, et les hommes ne se passionneront plus pour les biens de la terre. Alors ils ne chercheront plus cette sorte de prospérité qui naît du commerce étranger, prospérité incompatible avec le taux normal des salaires, puisque pour exporter il faut fabriquer à meilleur marché que ses voisins. Mais les idées religieuses peuvent seules l'emporter sur la cupidité de l'homme, et aussi long-temps que les masses demeureront sourdes à la voix du sacerdoce, n'espérez rien ni pour le pauvre, ni pour la société. Celle-ci sera sans cesse ébranlée jusque dans ses fondemens par la colère impuissante de celui-là ; colère impuissante disons-nous, car toute atteinte portée à la propriété ne peut qu'accroître le nombre des prolétaires, et par çouséauent qu'augmenter leur détressç. Chaaue catastrophe doiic
en amènera une autre, jusqu'au moment où la religion victorieuse pourra une seconde fois rembourser aux capitalistes en sécurité ce qu'elle leur enlèvera en salaire» C.