LE DÉLATEUR
Épisode d'un voyage dans les Alpes du Dauphinë et de Savoie.
Dans le fond d'une pièce, une espèce de rideau, soulevé par les vents laissait voir une grande étable où divers animaux étaient couchés pêle-mêle. Les exhalaisons qui s'en échappaient se mêlaient à la fumée épaisse de l'appartement, et y répandaient une odeur suffoquante. Sur une armoire adossée au mur opposé à celui du foyer, se trouvaient quelques plats de terre sales et mal rangés.
Auprès de l'âtre noirci par la fumée, un vieillard assis sur un escabeau attisait en silence le feu avec une branche de sapin. Une marmite énorme suspendue sur le foyer contenait apparemment son repas et celui de sa famille. Je m'approche; il se retourne vers moi, et me montre une figure de la plus repoussante laideur. Un de ses yeux était dévoré par une espèce de lèpre (1), l'autre était hagard et fixe. Un sourire errait sur sa large bouche, dans un désaccord effrayant avec son regard; une longue barbe blanche, des cheveux épars et hérissés, des vêtemens en lambeaux achevaient de donnera son air je ne sais quoi de sauvage et de hideux
« Qui demandez-vous? » me dit-il d'une voix rauque et rude.
-— « Je demande l'aubergiste Balmain. »
— « C'est moi qui suis Balmain, que me voulez-vous? >»
•— « Je désirerais que vous pussiez me donner un repas et un lit. «
— « Pour votre repas je vous donnerai de ma soupe de pommes de terre; » pour un lit, je n'en ai pas, vous aurez, comme nous, de la paille et du foin dans » l'étable. >►
— « Mais je suis fatigué, je viens de loin, et je tiendrais pour ce soir à avoir ;» un bon lit. N'y en a-t-il point dans le pays ? »
— « Ah! un lit, un lit! On en trouve dans vos villes, mais non dans nos caba- « nés. Et d'où venez-vous donc, monsieur le voyageur? Venez-vous de St-Jeanî) de la Chambre ou d'Aiguebelles? »
— « Non, je suis Français, je viens de Grenoble, j'ai traversé aujourd'hui les i> montagnes de l'Oisans et la Combe-d'Olle. »
— « Français î de Grenoble I la Combe-d'Olle I » murmura sourdement le vieillard, et sa bouche se contracta d'une manière affreuse. Il me regarda ensuite d'un air sombre, et il reprit: « Oui, c'était aussi un Français, un chasseur avec des armes, il avait traversé la Combe-d'Olle, il demandait un lit »
Puis agitant sa main décharnée, et comme s'adressantà une vision qu'il voulait éloigner : « Eloigne-toi, éloigne-toi, Satan, s'écria-t-il, vieux malandrin, » tentateur d'enfer, encore avec ta bourse à la main!.... Non, non, cette fois je » serai ferme.... Hors d'ici, te dis-je, infâme trompeur, tu as fait fuir (2) mon
(1) Par le charbon, espèce de lèpre commune aux hommes et aux animaux.
(2) J'ai rapporté autant que j'ai pu m'en souvenir toutes les expressions sorties de sa bouche.
198 lA JEUNE FRANCE,
»> auberge, tu m'as fait pauvre au lieu de riche.... non, je ne veux pas de ton » or, je veux être honnête homme et me racheter
J'écoutais avec effroi ces paroles incohérentes et bizarres , quand une femme arriva du fond de l'étable, souleva le rideau,, et se frappant le front, me fit entendre que le vieillard était fou. Il retomba en ce moment dans un silence morne, et sembla devenir insensible à ce qui se passait autour de lui. J'en profitai pour demander à la bonne femme, si je ne pourrais pas trouver quelqu'un qui eût un lit à m'offrir. Elle m'indiqua alors la maison de M. D , notaire, laquelle n'était qu'à un quart de lieue plus loin. Je m'y rendis, encore tout ému de ce que je venais de voir et d'entendre.
Je ne trouvai chez M. D.... que des domestiques, qui m'accueillirent avec cette bienveillance coidiale qui caractérise Pliospitalité des montagnards. Ils me parurent seulement fort étonnés que je fusse allé chez Balmain , « c'était un » méchant et de plus c'était un fou, un furieux. » Je leur fis alors quelques questions sur cet homme, et ils m'apprirent quelle était la cause de sa folie.
Le lendemain, à St-Jean de îVIaurienne , je demandai sur ce sujet d'autres renseignemens aux personnes à qui j'étais recommandé dans cette ville , et elles me firent un récit qui concordait parfaitement avec celui de la veille. En voici les principaux détails, qui se rattachent, comme on va le voir, à la fuite de Didier en 1816 ; Didier, ce conspirateur fameux, qui prépara son entreprise avec tant de hardiesse et dont la petite troupe fut mise en déroute près de Grenoble
Quand Didier vit qu'il n'y avait rien à espérer, il gagna les collines de St-Martind'Hèresetse cacha dans les bois. Pendant plusieurs jours, il erra dans les montagnes qui s'étendent de ce côté jusqu'à Tencin. Quelquefois dans les hameaux isolés des montagnes, il se hasardait à frapper à la porte d'une misérable cabane , et cette cabane s'ouvrait pour le conspirateur vaincu et proscrit. Il reçut de quelques pauvres villageois une hospitalité qu'aucun d'eux ne songea à trahir. Il s'en trouva même parmi eux qui le conduisirent jusqu'au pas de la coche, par où il pouvait gagner les frontières de Savoie. Il se dirigea en effet de ce côté, et au
Bivier, il fut rejoint par deux de ses complices, M... et N de là, il traversa
avec eux la Combe-d'Olle, arriva le soir à St-Sorlin-d'Arve, et il alla loger dans l'auberge de ce même Balmain oii le hasard m'amena plus de quatorze an? après.
Le ministre de la police d'alors ordonna aux autorités de Grenoble de pubHer la promesse d'une récompense pour quiconque dénoncerait Didier ; de plus, il donnait l'assurance d'une griice entière à ceux des compUces de sa conspiration qui contribueraient à le livrer aux mains de la justice.
M — et N.... , (1) ense joignant à Didier, lui avaient juré qu'ils s'associeraient fidèlement à ses infortunes. Mais ils cédèrent à l'espoir d'une grâce qui devait les sauver de l'exil et du supplice ; ils n'hésitèrent pas à tenter de faire oublier leur révolte par l'infamie d'une trahison.
M.... etN.... attendirent que Didier, excédé de fatigue, se fut endormi, pour faire entrer dans leur complot l'aubergiste Balmain. Ils apprirent à ce dernier quel était leur compagnon de voyage, et ils lui parlèrent de la récompense qu'il avait à gagner, s'il faisait saisir Didier par les agens de la justice sarde. Balmain
(1) Je change les lettres initiales.
hésita long-temps s'il accepterait le rôle odieux qu'on lui proposait : l'appât de l'or tentait sa misère et ébranlait sa vertu ; mais pourtant trahir l'hospitalité î manquer à ce devoir si sacré pour le montagnard de Savoie I se révolter ainsi contre les enseignemens de ses ancêtres, et contre les saintes traditions du foyer domestique I Livrer à l'échafaud l'homme qui venait de manger avec lui le pain et le sel, et qui maintenant dormait avec sécurité sous son toit I
M.... et N.... s'aperçurent des perplexités de Balmain. Pour eux, il s'agissait de la vie, ils craignaient de ne plus retrouver l'occasion favorable pour le succès de la délation, dont le prix leur était si cher. Ils redoublèrent donc d'instance auprès de Balmain, pour le décider à vendre son hôte; ils lui offrirent la totalité de la somme de mille écus promise au dénonciateur qui livrerait Didier. « Vous avez une femme, plusieurs enfans, lui dirent-ils ; vous aurez dans quel- » ques jours de quoi assurer leur sort pour l'avenir. En vendant quelques pots »» de vin dans votre auberge, et en cultivant votre petit domaine, vous ne gagne- » rez-pas, pendant toute votre vie, ce que vous pouvez recueillir d'un seul coup » de main. Si vous repoussez aujourd'hui la fortune, elle ne viendra pas une »> seconde fois frapper à votre porte. >»
Balmain paraissait violemment agité ; enfin il jeta un coup d'œil sur sa pauvre chaumière ouverte à tous les vents, sur ses enfans à demi-nus, couchés autour du foyer. Puis, tout-à-coup, il se leva en s'écriant: «Partons, messieurs, je suis à vous. «
Ils allèrent ensemble à St-Jean de Maurienne, où était le poste le plus voisin de carabiniers royaux, et ils avertirent les officiers de ce corps qu'il y avait une
prise importante à faire à St-Sorlin-d'Arve. M et N ne revinrent pas à St-
Sorlin; ils allèrent attendre à Chambéry que la nouvelle de leur grâce fut apportée. Balmain reprit seul avec les carabiniers la route de la vallée d'Arve, et il ne put arriver à St-Sorlin, qu'un peu tard dans la matinée.
Didier, qui s'était réveillé à l'aube du jour, avait paru surpris de ne plus trouver dans l'auberge M — , N — et Balmain. La femme de ce dernier avait un air embarrassé qui excita ses soupçons, il la questionna vivement sur la disparition de son mari et sur celle de ses deux hôtes de la veille. Cette malheureuse femme d'abord voulut lui taire la vérité ; mais tout-à-coup elle se jeta à ses pieds , et sans s'expliquer davantage, «Monsieur, s'écria- t-elle, sauvez-vous, je vous en » conjure, il y va de votre vie. »
Accablé par les émotions les plus cruelles et par les fatigues les plus pénibles, Didier aurait eu besoin de quelques jours de repos : ses pieds étaient enflés et meurtris, il ne marchait qu'avec une vive douleur; il partit cependant, en maudissant la trahison qui le chassait de son asile. Un guide le conduisit jusqu'à l'entrée d'une gorge qui devait le ramener en France par Briançon. Le guide lui apprit, chemin faisant, que parmi les malheureux villageois qui avaient pris part à l'attaque de Grenoble, et qui avaient échappé d'abord à la poursuite des troupes victorieuses, un grand nombre avaient été faits prisonniers les jours suivans, et allaient être condamnés à mort par une commission militaire. Ainsi Didier devait croire qu'il n'y avait pas un seul village des montagnes de l'Isère, où une mère, une veuve en deuil, n'auraient eu à lui demander compte de la vie d'un fils ou d'un époux ! Pour un homme que des habitudes sédentaires et studieuses avaient toujours éloigné du fracas des armes et du tumulte des factions, quelle
affreuse responsabilité que celle de tant de sang inutilement versé 1 quel poids funeste sur un cœur que le crime n'a pas endurci I
Quand Didier fut au sommet de la montagne, au bas de laquelle son guide Ta-» vait laissé, un brouillard épais l'enveloppa : les traces du sentier qu'il suivait lui parurent interrompues ; les chalets n'étaient pas encore habités ; un effrayant silence régnait autour de lui ; aucun être vivant ne pouvait lui donner d'indication sur sa route, lui offrir une place auprès du feu , pour dégourdir ses membres glacés, lui donner de cette liqueur brûlante qui ranime les forces épuisées du voyageur. Proscrit , fugitif , perdu au milieu d'un désert obscur et de rochers inconnus, livré à ce morne abandon qui a quelque chose de solennel et d'accusateur pour une conscience troublée, Didier fut saisi par une sorte de dé-» faillance morale , et sentit s'évanouir tout-à-coup le peu de courage qui lui restait. Désespéré , n'en pouvant plus, il s'étendit sur la pelouse humide , qu'il enait de fouler à ses pieds ; là , il se livra à ces pensées dont rien ne peut exprimer l'amertume, et qui sont pour le proscrit comme une affreuse anticipation des horreurs du supplice. Puis, après quelques momens de ce cruel repos, il se releva péniblement , et reprit la route de Saint-Sorlin , au risque de tomber entre les mains des sbires qui devaient y être venus.
Cependant , il eut soin , en redescendant , de ne pas traverser le hameau qu'habitait Balmain ; il évita les sentiers battus, et arriva jusqu'à une maison écartée de Saint-Jean-d'Arve. Là , pressé par la faim et succombant à la fatigue, il se hasarda à demander timidement l'hospitalité à une femme âgée qui était assise sur le seuil de sa porte.
« Qui êtes-vous ? » lui dit cette femme.
— u Mais que vous importe, ma bonne? j'ai de quoi payer toutes les dépen- >» ses que je ferai chez vous. *»
— « Nous ne sommes pas aubergistes, et nous ne faisons pas payer l'hospita-» )> lité ; mais, dites-moi , ne seriez-vous pas le monsieur qui a conspiré contre le » roi de France , et qu'on cherche dans tout le pays ? »
Didier tressaillit , et après un moment de silence : « Eh bien I oui , je le suis; » livrez-moi à la justice, si vous le voulez , mais de grâce, donnez-moi quelque » nourriture et laissez-moi prendre un peu de repos. »
— « Comment , Monsieur, vous livrer, c'est bon pour ce malheureux Balmain I » Nul autre que lui dans le pays n'aurait été capable de livrer son hôte. Entrez, » Monsieur, chauffez-vous, prenez un verre de vin, ce n'est pas nous qui vous » trahirons. Cependant , je ne sais pas trop si nous pourrons vous garder long- » temps : les carabiniers royaux sont arrivés de Saint-Jean-de-Mauriemie ; ils » fouillent toutes les maisons les unes après les autres pour vous y chercher. Ils » n'ont pas voulu croire un homme de Saint-Sorlin qui disait vous avoir accomj) pagné du colé de Briançon »
Didier frémit en entendant ces paroles ; il accepta pourtant les offres de la bonne femme et la remercia avec transport.
M Oh I IMonsieur, lui dit-elle, ne me remerciez pas tant ; je vous reçois, parce » que je ne dois refuser l'hospitalité à personne. Mais ce n'est pas que je trouve » bien ce que vous avez voulu faire. On dit que si vous aviez réussi, vous auriez » chassé les prêlres et refait cette mauvaise révolution où la religion était per-
M sécutée. Nous autres, gens de Mauvienue, voyez-vous, nous ne sommes pas » pour cette révolution. »
« C'est qu'on vous trompe, ma bonne, je ne voulais pas renverser la religion , » je voulais la concilier avec la liberté et rendre le peuple heureux. Ne croyez pas )» tout ce que vous disent vos curés ; le sacerdoce actuel veut vous abrutir et moi » je voulais vous éclairer. »
» Monsieur, je ne comprends pas bien les choses que vous dites, mais s'il était » vrai qu'il ne falhit pas croire les prêtres, ça n'irait pas bien pour vous. L'autre » jour, notre vicaire, en nous expliquant l'évangile du Samaritain , nous re- » commandait de secourir et d'obliger tout le monde, même les impies. C'est » pour ça que je vous ai offert l'hospitalité. Vous voyez donc bien que ce n'est » pas le moment pour vous de dire du mal des prêtres. ;>
Didier baissa la tête. Il continuait silencieusement son repas, lorsque le mari de la bonne femme rentra du travail des champs. Dès que ce dernier eut appris quel était l'étranger assis à sa table, il déclara qu'il ne pouvait pas le garder plus long-temps sous son toit , sans s'exposer aux vengeances de la pohce piémontaise : « Un de mes fds, dit-il à Didier, va vous accompagner jusqu'à ma grange, » qui n'est pas fort éloignée, et qui est isolée au milieu des bois. Là , on vous » ])ortera à manger toutes les nuits, jusqu'à ce que vous soyez en état de conti- » nuer votre voyage. »
Didier ne pouvait se refuser à cet arrangement , il sortit donc de la chaumière, et suivit tristement le jeune guide qui le précédait.
]\Iais pendant ce temps, Balmain, qui tremblait d'avoir la honte de la délation, sans en recueillir le profit, poursuivait avec ardeur la proie qui lui était échappée. Il indiquait aux carabiniers royaux toutesles maisons où il croyait que Didier pouvait être caché et il y faisait faire les recherches les plus minutieuses. La crainte d'être déshonoré aux yeux de ses voisins avait pu le faire hésiter sur le seuil de la trahison ; mais ce seuil une fois franchi , la crainte de s'attirer leur haine par des investigations importantes n'était plus capable d'arrêter un seul instant ses pas. Il semblait chercher à s'étourdir sur son crime par la vivacité qu'il mettait à en poursuivre l'exécution.
Cependant le bruit se répandait de tout coté que Didier avait quitté la vallée d'Arve. La femme de Balmain avait fini par dire à son mari qu'elle-même l'avait exhorté à fuir, et ce misérable la gourmandait avec fureur de ce qu'il osait à son tour appeler une trahison ; il se refusait à la croire : « Elle veut nous >» tromper, disait-il à ceux dont il s'était fait le guide ; elle croit sauver Didier » par ses mensonges; mais pour être en état de se remettre en marche, il avait » besoin au moins de deux ou trois jours de repos. C'est M..., son complice, » qui me l'a dit. Ainsi , tout ce qu'il aura pu faire, ce sera de s'être traîné dans » quelque maison voisine. Faisons donc notre deçotry nous finirons par le » trouver. »
Le soir approchait. Balmain avait presque mécontenté tous les habltans de Saint-Sorlin par l'opiniâtreté et la rudesse de ses perquisitions ; et pourtant toutes ses peines avaient été inutiles. Son ardente cupidité commençait à ne plus se soutenir contre le découragement. A ce moment, il vit arriver son plus jeune fils, qui ramenait ses troupeaux des pentes de la colline située sur les confins de la commune de Saint-Jean-d'Arve. L'enfant, interrogé par son père s'il n'avait
rencontré personne, lui dit qu'en revenant du pâturage, il avait vu de loin le monsieur qui avait couché chez eux la nuit précédente, monter avec un jeune villageois de Saint-Jean-d'Arve, le long du sentier qui conduisait à la grange de Darvin. Ce récit fut un trait de lumière pour Balmain ; une joie sauvage brilla dans ses yeux. « Nous le tenons, le drôle, nous le tenons I suivez-moi seu- » lement, » dit-il aux soldats piémontais, avec cet air d'assurance impérieuse que l'espoir du succès donne aux plus vils scélérats comme aux plus grands héros.
Les carabiniers n'hésitèrent pas à lui obéir ; ils se mirent sous les armes^ et suivirent ses pas.
Lorsqu'ils partirent de Saint-Sorlin , le soleil se couchait derrière les aiguilles de Mont-Pascal (1) ; au moment où ils arrivèrent dans la forêt de sapins au milieu de laquelle était la giange indiquée par l'enfant de Balmain , les ombres de la nuit commençaient à descendre du liaut des montagnes. Ils montaient à pas lents dans l'épaisseur de la forêt , au milieu du silence imposant du soir. Balmain , dit-on , a depuis raconté lui-même qu'à ce moment il sentit fléchir son audace : l'heure fatale était venue pour lui ; l'œuvre de la trahison était près de se consommer ; il allait enfin mettre la main sur son hôte. Cette espèce de sacrilège apparut au montagnard dans toute son horreur ; le frisson du remords le saisit ; il s'arrêta tout-à-coup , et il s'appuya machinalement contre le tronc d'un sapin — Il y avait tout près de là un embranchement de deux chemins. L'officier qui commandait le détachement, s'approche de son guide , et lui appuyant la main sur l'épaule : a Eh bien , Monsieur l'aubergiste, à quoi pensez-vous donc ? quel che- » min faut-il prendre? » Balmain frémit : cette main, inexorable comme celle de la fatalité, semblait le pousser en avant sur la route du crime. «< Je songeais, » dit-il en balbutiant, à la manière dont nous pourrions entourer la grange, » pour empêcher notre homme de s'échapper ; et puis, ne serait-il pas mieux » d'attendre que la lune se lève? » — « Pourquoi attendre, lui dit l'officier? il )' n'est pas tout-à-fait nuit ; profitons de ce qui reste de jour. »
Balmain se remit alors en marche sans rien répondre, et peu de momens après, il arriva sur le bord de la clairière où la grange de Darvin était située. Il retrouva assez de présence d'esprit pour engager la petite troupe à se ranger sur une ligne à peu près circulaire le long de la lisière du bois. Les carabiniers étaient disposés de manière à arrêter la fuite de Didier, s'il échappait aux mains qui allaient le saisir.
Deux hommes du détachement, précédés de Balmain et de leur commandant, s'acheminèrent vers la grange. Balmain en ouvrit la porte en tremblant comme un làclie ; l'officier s'y élança sans hésiter ; les deux carabiniers le suivirent.
Didier ne chercha pas à se défendre. On le garotta et on le ramena à Saint- Sorlin.
Là, on le logea, ainsi que l'officier de carabiniers, chez le notaire D ,daiis
la chambre que j'occupai moi-même plus tard , quand j'y logeai. Ainsi , une singulière fatalité semblait me donner dans ce pays les mêmes hôtes qu'à Didier. D'après ce qu'on m'a dit depuis à Saint-.Tean-de-]Mauricnne, il paraît que toutes les personnes qui virent ce conspirateur enthousiaste furent frappées de sa brillante facilité : ce même homme, qui s'était senti si faible et si tremblant quel-
(I) Hautes cîmes des Alpes de Mauiienne eulourécs de glace.
ques heures auparavant, au milieu de la liberté du désert , avait retrouvé dans la captivité sa présence d'esprit et son courage. Autant on détestait la cause pour laquelle ilavait conspiré, autant on le plaignait dans les fers, victime de la trahison. Use résignait à son sort avec calme. « Je voudrais, disait-il, que ma « vie pût racheter celle de mes malheureux complices , je mourrais alors sans » regret. »
On l'emmena ensuite par la Maurienne jusqu'à Turin. Là , Tambassadeur de France obtint son extradition à Grenoble (1).
De son côté, Balmain alla réclamer le prix du sang , d'abord à Grenoble , puis à Paris ; ses demandes furent partout repoussées, et il en fut pour ses frais de voyage.
Confus, désespéré de cette amère déception , il revint à Saint-Sorlin , et rouvrit son auberge. Les habitans du pays n'y mirent plus les pieds ; le dimanche, ils allaient dépenser ailleurs l'argent qu'ils gagnaient pendant la semaine. Peu à peu , le cupide Balmain tomba dans la misère. Mais ce n'est pas tout : dès qu'il sortait de sa demeure, la mère le montrait à ses enfans , en leur disant : C'est le délateur, c'est le traître qui passe. Ses anciens amis qu'il abordait ne lui répondaient pas, et passaient leur chemin ; à la messe paroissiale, on s'écartait de Balmain , caché d'ordinaire dans quelque coin obscur de l'église ; on fuyait son approche, comme si la honte dont il était chargé eût été contagieuse. Même au milieu de la foule^, la solitude était autour de lui ; il était frappé d'une sorte d'excommunication morale par l'horreur unanime de ses concitoyens. Cette sentence muette pesait sur sa tête comme une condamnation infamante : l'on eût dit que l'anathème du mépris avait marqué son front.
En butte à cette espèce de proscription permanente, plus cruelle que celle à laquelle Didier s'était vu passagèrement livré, Balmain , semblable au pana de l'Lide, trouvait quelque consolation dans les affections de famille. Sa femme était morte pendant son inutile voyage à Paris; mais il avait deux fils qu'il aimait beaucoup. Cependant la honte de leur père rejaillissait sur eux : des allusions méprisantes leur firent plus d'une fois sentir le malheur de leur situation. L'ainé, pour s'y dérober, se fit marchand-colporteur, et partit pour la France avec une balle sur le dos. Le cadet , le Benjamin de son père, lui restait encore pour soutenir sa vieillesse flétrie ; mais ce jeune homme prit bientôt à son tour le dégoût du foyer paternel ; il voulut le quitter. Balmain s'y opposa fortement; son fils, irrité par la contrariété, déclara qu'il avait besoin de chercher un pays où l'on ne pût pas lui reprocher sa naissance, et, là-dessus, il partit brusquement.
(1) L'extradition en matière politique est un usage que ni les lois ni la morale ne sauraient justifier. Un assassin, un incendiaire dont le crime porte atteinte aux règles constitutives de toute société, peut être regardé comme ua ennemi universel et placé en dehors de toute proleclion. Mais que le conspirateur qui n'a voulu que changer le souverain ou les lois de sa patrie soit frappé dans tous les pays du même anathcine que dans le sien , que , vaincu par le monarque qu'il a attaqué , il se voie proscrit par tous les gouvernemens du monde , voilà ce que je ne puis comprendre. A l'égard d'une nation autre que celle qu'il a voulu troubler , le conspirateur n'est plus qu'un étranger qui demande un asile. C'est une sorte d'hospitalilc qu'il réclame d'elle , et qui lui est due d'après les lois mêmes de l'humanité.
Ce coup fatal rompait le dernier lien qui rattachait encore Balniain à l'humanité. Désormais aucune voix amie ne répondrait à la sienne , sa chaumière ne lui parlerait plus que de remords et d'abandon. Par suite de son crime, sa paternité même s*était tournée en [supplice pour lui. De telles calamités étaient au-dessus des forces humaines. Balmain y succomba : sa raison en reçut une incurable atteinte. Il devint sujet à des accès fréquens de démence et de fureur.
On conçoit maintenant la cause du bizarre accueil que me fit ce malheureux vieillard : j'arrivais, comme Didier, le soir, venant de Grenoble, par les montagnes et par la Combc-d'Olle, et implorant l'hospitalité comme une grâce dans un pays pauvre et sans ressources. C'en était assez pour reporter l'esprit égaré de Balmain au souvenir de son crime : il crut voir un second proscrit à dénoncer, et, dans ses effrayantes convulsions, il m'offrit l'image d'un homme qui se débattait en vain contre le remords {Le Solitaire des Alpes.)
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