‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 55 sur 129 · FLÉAUX · texte numérisé non relu

FLÉAUX

Tout ce qui arrive en ce monde a son signe avant-coureur destiné à l'annoncer. Il semble que, lorsque Dieu a résolu de frapper quelque grand coup sur l'humanité , il a soin de l'éveiller en sursaut pour la rendre attentive à ce qui va arriver. Ordinairement ce sont des prédictions qui se répandent par le monde , qui annoncent de grands événemens : en effet , on a remarqué que l'esprit prophétique s'éveille aux époques de transformation sociale. C'est un malaise ressenti dans toutes les parties du corps social. Mais à ces signes s'en joignent de plus frappans, et qui parlent plus aux yeux: des guerres, des famines, des pestes, des météores terribles, des voix menaçantes. Tout cela fut vu par ceux qui furent témoins du grand bouleversement social qui substitua au monde païen le monde chrétien. Frappés de stupeur, les sages se demandaient alors si c'était la fin universelle qui s'annonçait ainsi. Et nous aussi, nous pouvons nous demander où va le monde et si son heure dernière ne va pas sonner, car nous avons été témoins de prodiges non moins étonnans que ceux qui marquèrent la fin de la société romaine. Nous avons vu des guerres d'extermination ravager une partie de l'Europe : des guerres comme il ne s'en était jamais vu , car c'étaient des guerres de frère contre frère. Nous n'avons pas vu des famines comme celles que connaissait l'antiquité , causées par une disette momentanée ; les famines dont nous avons été témoins avaient un caractère bien autrement effrayant. En pleine paix, en pleine abondance , des classes entières se mouiaient de faim. Leur drapeau portait pour devise : Vivre en, travaillant ^ ou mourir en combattant. Et la société leur a répondu par la mitraille.

Plus effrayant que la peste, le choléra indien s'est jeté sur l'Europe comme sur une proie. Saisissant dans sa serre terrible les têtes des divers empires , il en a sucé la moelle, et puis les a rejetées avec dédain. Maintenant il s'est abattu sur les provinces méridionales, et rien dans les précédens ravages n'égale ceux qu'il exercesur elles. Les populations entières se lèvent pour fuir devant le fléau qui presque toujours les atteint dans leur fuite et en fait ses victimes. Tout ce peuple qui se meurt , demande grâce au ciel , et le ciel semble sourd aux supplications de la terre.

JOURNAL DE RÉFORiME SOCIALE. 205

Tandis que la peste ravage les côtes de l'Egypte et de l'Asie, un météore terrible apparaît a Milan (l), et, dans la capitale de l'Auvergne, un orage, comme il ne s'en est jamais vu , vient jeter l'elï'roi parmi les populations. Nous en donnons les détails d'après le Patriote du Puy-de-Dôme.

« Décrire ce que nous avons vu est impossible. Mardi 28 juillet, entre une et deux heures, d'immenses nuages s'étaient amoncelés au nord-ouest de notre ville (Clermont). Tout, dans l'atmosphère, semblait présager quelcpie grand désastre. La chaleur était accablante; de rares et pâles éclairs sillonnaient la nuée ; la foudre grondait sourdement et d'une manière presque continue. Tous attendaient avec terreur les résultats du violent paroxysme qui se préparait. Cependant la terrible colonne avait presque entièrement passé sur la ville en se dirigeant vers le nord ; elle semblait planer sur les coteaux , dits des Cotes et de Chantourgue, quand tout-à-coup s'éleva du nord-ouest un vent furieux qui refoula l'orage sur notre ville avec une rapidité qui tient du prodige. Arrêté dans sa course par le violent refoulement produit dans l'air, la nuée tourbillonna et bientôt se déchira avec fracas. D'énormes gréions furent précipités avec une force inconcevable sur Clermont et les campagnes voisines. Le tourbillon leur imprimait un mouvement de rotation semblable à celui produit par une fronde. En moins de temps que nous n'en mettons à le raconter, toutes les vitres des maisons situées dans la direction du vent ont été brisées. La moitié des tuiles des toitures sont en poussière. Les superbes vitraux de notre église cathédrale ont disparu. Sa rosace est complètement mutilée. Des devantures de magasins sont pulvérisées ; les arbres de nos promenades hachés. Yoilà pour Clermont. » Au-dehors, la campagne était couverte au loin de plusieurs pouces, dans quelques endroits, de plusieurs pieds de grêle. On eût dit une plaine de neige. Sur plusieurs points, les glaçons n'ont pas encore entièrement disparu. Le soir de l'orage, la plaine de Montferrand était submergée. On voyait à peine au loin poindre la cime des arbres.

» Les coteaux de Chantourgue, des Côtes, etc., sont rasés. La souche delà vigne seule reste ; pas une branche ni une feuille. Des blés, il n'en reste pas de trace. Les noyers, les arbres fruitiers n'ont conservé que les troncs.

)) Plusieurs personnes ont été plus ou moins grièvement blessées. Un voituner a eu les deux bras cassés par la grêle j ses chevaux ont été tués. Ceci s'est accompli en moms de vingt minutes.

» On ne peut se faire une idée de la profonde terreur qui a régné pendant l'orage. Le terrible spectacle que nous avons eu devant les yeux semblait le prélude d'un de ces grands cataclysmes qui bouleversent la face des mondes ; à peine quelques jours s etaient écoulés depuis les immenses désastres de Royat. Maintenant on est tranquille et résigné , et chacun s'occupe à réparer ses pertes. Mais les désastres sont incalculables ; les cultivateurs sont ruinés. »

(1) On écrit de Milan , sous la date du 1 8 juillet :

« Hier, vers les huit heures et demie après-midi, est apparu au nord de l'horizon de Milan un météore qui a répandu une lumière éblouissante par sa blancheur et sa vivacité, et qui s'est subitement éclipsé. Celte clarté a été accompagnée d'un bruit sourd qui s'est fait entendre quelques secondes après son apparition. Ces effets étaient complètement différens de la lueur de l'éclair et du fracas du tonnerre. L'atmosphère explorée dans un lieu élevé et au moyen d'un électromélrc n'a donné aucune apparence d'électricité.

» D'après les circonstances qui ont accompagné ce phénomène , dont l'apparition a produit une vive sensation , et dont un journal italien fait une longue description , ce météore serait de la nature de ceux qui lancent des aérolithes. »

OBIEXT.

Persécution en Tong-Klngf et eu Cochîochine. — Martyre de M. Gngelin. — Confession de»

péchés du roi de Tong-King.

J'étais fatigué plus que je n*ai coutume de l'être, même après de rudes travaux intellectuels : je venais de lire tout d'une haleine deux journaux politiques. Ma tête était remplie de modifications probables de ministère , de conjectures sur l'issue du procès-monstre, de propos attribués aux hauts et puissans seigneurs qui régissent la France , MM. Thiers, Guizot , Gisquet et autres. Je sentais plus que jamais le découragement me serrer le cœur. Qu'attendre , me disais-je , d'une nation que de pareilles pauvretés ont le privilège exclusif d'occuper ; d'un peuple qui s'est laissé enfermer dans ce cercle de petits intérêts , de frivoles intrigues? N'est-ce pas là le dernier degré de l'avilissement où il puisse descendre? Sans doute aussi du temps de Tibère, de Claude, de Caligula, les descendans des Scipions et des Fabricius s'enquéraient curieusement de ce que pensait Messaline , de ce que projetait Séjan. Après les jeux du cirque , que pouvait-il y avoir de plus important pour le peuple-roi ? Ainsi finissent les nations.

Les réflexions amères allaient ainsi se pressant dans mon esprit , quand mes yeux tombèrent sur une brochure assez volumineuse. Elle avait pour titre : j4nnales de la Propagation de la foi. Je l'ouvris machinalement , et j'avais à peine lu quelques lignes, que cette sombre tristesse , qui enveloppait tout mon être, s'était déjà dissipée. Je n'étais plus dans cette France du dix-neuvième siècle qui semble se mourir. J'étais dans l'Orient , dans le pavs de mes plus beaux rêves. J'étais auprès de cette source immense dont les flots ont arrosé et fertilisé la terre. Source de doctrine que nous avions cru un instant tarie, mais dont l'investigation patiente de la science moderne retrouve les eaux vivifiantes en déblayant le sol. Et sur cette terre de l'antique sagesse, j'étais témoin de prodiges dignes des premiers siècles chrétiens. J'y voyais des prêtres de Jésus mourir pour leur foi , et mon front se découvrait et s'inclinait devant les successeurs, les imitateurs des Ignace, des Polycarpe, devant Gagelin et Pierre Tuy, martyrs de la foi chrétienne.

Des martyrs au dix-neuvième siècle ! des hommes qui croient jusqu'à mourir pour leur foil Cela étonne, cela réjouit aussi. Cela fait relever la tête et espérer en l'avenir. Chrétiens d'Europe , lisez ceci : ce sont vos frères d'Orient qui vous écrivent les merveilles qui se sont passées au milieu d'eux. Et vous qui , sans être chrétiens, vous sentez écrasés par le hideux positii>ismc de notre temps, lisez aussi I

Le 17 octobre 1833, sur les sept heures du matin , on annonce à M. Gaçelin qu'il va être transféré au Thuà-ïhièn. Il venait de réciter son office et n'avait encore rien pris ni même revêtu tous ses habits ; sur-le-champ il prend sa robe et son turban, et sort de 8a prison. Voyant environ quarante à cinquante soldats armés de piques et de sabres, il demanda au soldat qui l'accompagnait : Dcm tao di chin lam sao? (Me conduisez-vous pour me trancher la tèlc? l,e soldat répond : Ul (Oh!) M. Gag^clin lui réplique : Tao không so '///7^e'(Apprcndsqucje ne crains pas.). Aussitôt quatre soldats, le sabre nu, prennent les quatre coins de la canfjue, deux autres marchent , l'un devant, l'autre derrière lui ; le reste des soldats, avec des piques, forment deu\ rangs à ses cotés ; deui mandarins à cheval, chargés de l'exécution, ferment la marche. On s'avance jusqu'aux portes de la

ville, et de là vers le pont Au sortir de la prison , la figure de M. Gagelin était animée, ensuite eile pâlit un peu ; quelques instans après, elle reprit ses couleurs naturelles. Dès que l'on fut arrivé au marché ou faubourg qui est au bout du pont, un crie ir, qui tenait en main une planche sur laquelle élait écrite la condamnation , la proclamait au bruit d'une cymbale, à peu près tous les cent pas ; elle élait conçue en ces termes : Tay Duong nhôn chi Tay-Hoài-Hoa copham tiem vangchu, diaphuong Trucyëii tho data ta giao t vi nhon nâ lioacJi phuong an xu giao quiet (L'Européen Tay-lloài-Hôa est coupable d'avoir prêché et répandu la religion de Jésus dans plusieurs parties de ce royaume ; en conséquence, il est condamné à être étranglé). La foule qui suivait , et qui augmentait toujours de plus en plus, déplorait le sort de M. Gageîin , et disait : « Qu'a fait cet ji homme? Pourquoi mettre à mort un innocent, un brave homme comme celui-là ? Le » roi est-il devenu un tyran ? » Cette multitude de païens , saisie d'admiration en voyant le courage et le sang-froid de notre cher martyr, s'écriait : « Qui a jamais vu quelqu'un » aller à la mort avec si peu d'émotion? » C'est qu'ils n'avaient jamais vu personne aller au martyre.

M. Gagelin marchait à grands pas, d'un air tranquille, jetant de temps en temps ses regards sur la multitude qui le précédait.

On arrive à l'extrémité du faubourg Bùï-Dèn , on se prépare à l'exécution j M. Gagelin regarde autour de lui, et demande ensuite si l'on va l'étrangler, ou lui trancher la tête* On étend une natte par terre ; M. Gagelin demande à se mettre à genoux ; on le fait asseoir, les jambes étendues, puis déboutonner ses habits, que l'on abaisse jusqu'à la cein* ture ; ensuite on lui attache les bras à un pieu derrière le dos. M. Gagelin se prêle à tout avec le plus grand sang-froid ; on lui passe une corde au cou ; on roule les deux bouts de la corde autour des deux pieux solidement plantés aux deux côtés pour l'exécution ; dix à douze soldats, cinq à six de chaque côté, tirent la corde de toutes leurs forces : M. Gagelin expire sans le plus léger mouvement, et ce digne confrère remporte ainsi la couronne du martyre, entre sept et huit heures du matin, le 17 octobre 1833.

. Après avoir lu ces détails, on est forcé de convenir que la religion chrétienne est toujours la même, qu'elle peut de nos jours opérer les mêmes prodiges qu'elle opéra jadis, et que cette mort de toute foi , dont on faisait tant de bruit il y a quelques années, ne saurait être qu'une éclipse passagère et partielle.

Le même recueil à qui nous avons emprunté ces détails, renferme des documens extrêmement curieux sur difTérens points des mœurs et des croyances des Orientaux. Nous en donnerons aujourd'hui un extrait d'un intérêt actuel. C'est une confession générale des péchés du roi de Tong-King. Usage touchant qui mériterait bien d'être imité par nos souverains, lorsque, comme dans les circonstances présentes, la main de Dieu s'appesantit sur leurs sujets.

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