CONFESSION GÉNÉRALE DE TOUS LES PÉCHÉS DU ROI
« C'est un antique usage en Chine, usage imité par les rois du Tong-King, dans les grandes calamités, de s'accuser de leurs fautes devant leurs sujets, de s'imposer quelques pénitences publiques, comme de s'abstenir de vin, de l'usage du mariage et des mets les plus à leur goût , de coucher sur la dure, de revêtir l'habit des pénitens ; et ils appellent cela jeûne âncJiay. Le roi voyant ses troupes défaites dans plusieurs rencontres ou embuscades; (car ces rebelles ne combattent pas autrement; on craint trop la mort pour se battre en rase campagne: on se blottit derrière quelque arbre ou dans quelques ravins, on tire son coup de fusil , et l'on va se cacher iilleurs pour recommencer encore ce même manège;} le roi, dis-je, ayant perdu plusieurs ofliciers-généraux , tués par les insurgés, a pris le parti de faire la confession générale de tous ses péchés, depuis le commencement
de son règne. Il a , en conséquence, composé lui-même en beau style un acte oîi il retrace d'abord tous les maux qui ont accablé son peuple, depuis le commencement de son règne, à compter de l'année de son avènement à la couronne, c'est-à-dire, l'année du dragon ou 1820, oii le choléra parut pour la première fois au Tong-King, y moissonna au moins la dixième partie delà population, et d'où , en dix ou douze ans, il est parvenu jusqu'en notre France. Ce fléau n'est pas encore éteint au Tong-King, oii il exerce de terribles ravages de temps en temps, et presque tous les ans, quoiqu'il soit moins intense qu'en 1820. Pour moi, je l'ai eu déjà trois fois.
» Le roi raconte qu'après le choléra est venue la disette dont le Tong-King est affligé depuis le commencement de son règne ; que jamais on n'a obtenu des moissons abondantes pour tout le royaume ; mais /ju'au contraire, presque tous les ans des inondations submergent et corrompent tout, et que des typhons tuent les hommes et les animaux, renversent les édifices, brisent les arbres, font périr les vaisseaux, etc.; qu'enfin a éclaté la rébellion , la guerre qui a déjà ravagé plusieurs provinces, et qui ne tend à rien moins qu'à faire un grand cimetière de tout son royaume.
M A la vue de tant de malheurs, son cœur est accablé de douleurs ; il reconnaît franchement que tant de maux sont l'eflet de la colère du ciel , et s'avoue le premier coupable. Il confesse ingénument que, depuis qu'il règne, il s'est adonné avec excès aux femmes et au vin ; qu'il a fait en batimcns, en routes, en canaux, en vaisseaux des dépenses fort audessus des forces de son bien-airaé peuple ; que des impôts onéreux ont pesé sur le gros de sa nation, qu'ils réduisent à manquer du stricte nécessaire ; qu'en conséquence, il prend, à la face du ciel et de bonne foi, la résolution de changer de conduite, comme le premier coupable ; mais qu'il exhorte aussi les mandarins à suivre son exemple, et le simple peuple à imiter les mandarins; qu'à cette condition, le ciel consentira à rouvrir les canaux que les péchés ont taris, et par lesquels le ciel avait coutume jadis de faire couler les effets de sa bienveillance sur la terre.
» Cette prière est très-bien faite , en beau style. Elle est, comme je l'ai dit, l'ouvrage du roi, qui passe pour le premier lettré et le plus bel esprit de son royaume. 3Iais dans sa confession, il oublie de se repentir de persécuter les chrétiens. Le roi , plein de son savoir, dit que ces Européens tant vantés ne l'emportent sur lui que dans la construc'^ tion (les bàtimens de mer, dans laquelle il se reconnaît leur être inférieur ; mais que pour le reste, il marche au moins leur égal.
M Voici l'origine de la confession des rois de Chine et du Tong-King, telle que je la trouve dans un livre de sentences de Confucius , composé par ses disciples. Ce livre est appelé en tong-kinois VAn^n gâ , et en chinois, V Un-in.
n On trouve la môme chose dans un autre livre chinois, composé aussi par un disciple de Confucius , et qui est encore un livre classique, appelé en tong-kinois, Trung-daongy et en chinois, Tclung-iung, mot qu'on peut traduire par le juste-milieu. On y lit que in principio rerum, deux espèces d'air pr'imilU , y ang et y n , en tong-kinois, duong et ant , après certaines révolutions qu'on ne détermine pas bien , ayant formé le ciel et la terre, ceux-ci ont fait les fonctions de père et de mère, et ont engendré un fils, l'homme, qui est par conséquent une portion de ses père et mère le ciel et la terre, comme un enfant l'est de ses père et mère.
)> L'iiomme est devenu ainsi un intermédiaire nécessaire entre le ciel et la terre ; le cœur du ciel et le cœur de la terre ne communiquent cntr'cux que par le moyen du cœur de l'homme. Si celui-ci vient par hasard à se fausser, alors le ciel et la terre ne correspondent plus régulièrement cntr'cux, comme un instrument de musique, quoique pourvu des meilleures cordes, ne rend plus qu'un son discordant si l'archet n'est pas en rapport avec les cordes. C'est ainsi que s'explique naturellement le défaut d'ordre dans la nature, le dérangement des saisons, la famine, la peste, la guerre , la confusion. Or, le cœur se fausse lorsqu'il ne suit pas la raison , lorsqu'il se corrompt , lorsqu'il s'abandonne au vice. Ils sont donc convaincus, au moins en apparence, qu'en corrigeant les mauvaises dispositions
de son cœur, on ramène infailliblement, et par une conséquence toute physique, toute matérielle et même nécessaire, le cours régulier des saisons, l'abondance, la salubrité de l'air, la paix dans le royaume. C'est ce que j'ai lu en toutes lettres, et que peuvent vérifier, à Paris, dans la bibliothèque du roi , ceux qui savent le chinois.
i> Ce roi a donc ainsi l'habitude d'étaler de belles sentences, et de faire parade d'érudition ; il est d'ailleurs tout-puissant dans ses états, c'est un véritable despote. Il peut bien dire, lui: Mon conseil ^ c^est moi; la loi, c'est moi. Qu'il juge autrement que la loi , personne n'y trouve à redire ; celui qui fait la loi peut bien y déroger. Il n'est jamais embarrassé de convoquer le corps législatif, car il n'y a rien qui y ressemble : il a un sénat qui a toujours une volonté toute prête pour suivre celle du roi. Quand il veut prendre une mesure ou faire un acte qui déplaira au peuple, il se fait prier de le faire par quelqu'un de ses sénateurs complaisaiis ; il témoigne alors extérieurement beaucoup de répugnance à prendre une telle mesure, de crainte d'affliger un peuple qu'il chérit si tendrement. Il diffère encore à se décider pendant plusieurs semaines et môme plusieurs mois, pour sonder l'esprit public : mais quand il a une fois pris son parti , il veut être obéi , et malheur à celui qui refuserait formellement d'obéir, même dans les choses de peu d'importance ; sa tête ne resterait pas iong-temps sur ses épaules. Aussi, combien de têtes il a fait couper depuis son avènement au trône ! Personne n'est plus la dupe de ses artifices, on s'en défie, et on ne croit plus guère à ce qu'il fait publier ; on y soupçonne quelque ruse : tant il est vrai que la droiture dans le gouvernement des hommes est le seul et unique moyen d'obtenir la confiance, et de procurer la paix publique en assurant la sécurité des esprits !
PxVULEMENT ANGLAIS.