CHAMBRE DES COMMUNES
Les chambres oîi se rassemble le parlement anglais n'ont pas l'aspect théâtral des salles de spectacles politiques bâties en France pour les représentations du gouvernement représentatif.
Entrons à la chambre des communes. Là point d'amphithéâtres pour les dames, point déloges pour les pairs ni pour le corps diplomatique. Une étroite galerie seulement est réservée aux journalistes, une autre plus spacieuse, ouverte au public. D'ailleurs, aucun luxe de marbres, de statues et de dorures. C'est véritablement une chambre, — une vaste chambre, plus longue que large, sans ornemcns et toute nue.
Supposez que votre regard plane sur elle de la tribune publique.
Vis-à-vis de vous, au fond, est une manière de guérite, surmontée des armes royales. Là, sur un fauteuil de cuir vert , siège le speaker (président) en robe noire, en mitaines grises, gravement coiffé d'une immense perruque, dont les ailes abaissées lui tombent jusqu'à la ceinture.
A ses pieds est un étroit bureau oii se tient le chef des greffiers, appuyant sur ses deux mains une large face qui sourit imperturhablement sous le fer à cheval de sa petite perruque à rouleaux.
Les banquettes où siègent les membres sont rangées carrément en étages, à droite, à gauche et en face du speaker.
Il n'y a pas plus de chaire pour les orateurs que pour le président. On se tient où l'on veut, assis ou debout, le chapeau sur la tête. Chacun parle de la place où il est. On se découvre cependant pour parler. Ce n'est pas à l'assemblée, c'est au speaker qu'on est censé s'adresser ; aussi se tourne-t-on vers lui et dit-on sir et non pas gentlemen.
C'est à trois heures que le speaker entre dans la salle, précédé du chef des huissiers, ]^ masse sur l'épaule, suivi du sergent d'armes, l'épée au coté, en habit noir à la frap-
çaise. Une fois au fauteuil, le speaker compte les membres présens. S'il y en a quarante, la séance est ouverte, quand le chapelain a récité les prières, que chacun écoute debout et découvert, regardant le dossier de sa banquette.
D'ordinaire, les premières heures ne s'emploient qu'en des travaux de médiocre importance. On discute des bills concernant les localités ou les intérêts privés. Les bancs commencent à se peupler de huit à neuf heures du soir. La chambre n'est guère en bon nombre avant minuit. C'est de minuit à deux heures du matin que se traitent en général les grandes questions qui aboutissent à un vote sérieux.
Les Anglais sont ainsi. Ils se défient outre mesure de la légèreté de leur esprit. Ils estimeraient dangereux de s'embarquer dans les affaires graves, si leur dîner ne les avait lestés suffisamment. 11 faut qu'en buvant leur vin et leur grog, ils aient eu le loisir de méditer et de mûrir leurs opinions et leur éloquence.
Quand il n'était encore que M. Brougham (c'était son bon temps), lord Brougham ne venait jamais aux communes sans avoir vidé deux ou trois pleins flacons de Porto, C'était au fond de son verre qu'il puisait alors le calme, la sagesse et la discrétion. Mais depuis qu'il est à la chambre des pairs, qui expédie toute la besogne de cinq à six heures, lord Brougham en est réduit à parler à jeun. C'est pourquoi maintenant il est toujours ivre. La sobriété de son estomac fait l'intempérance de sa langue et de son cerveau.
C'est ce prolongement continuel des séances dans la nuit qui empêche la chambre des communes de siéger les samedis. L'empiétement sur le dimanche serait autrement un sacrilège législatif inévitable; et le parlement, il faut en convenir, aurait mauvaise grâce à déroger lui seul aux lois puritaines qu'il maintient si rigoureusement, et qui prescrivent durant les vingt-quatre heures du saint jour un repos si absolu et si universel.
[Hevue des deux mondes.)