COMMISSION DE CHARITÉ
DU PAUPÉIirSME. — PREMIER ARTICLE.
Nous reviendrons souvent sur l'ouvrage de M. le vicomte de Villeneuve, parce que nous le considérons ciniimc classique dans la science qui fait l'objet de nos études.
T.ors(iu'il administrait tanlôt un déparlcmenl agricole, et tantôt un autre, livré anx opérations de l'industrie manuf.icruiière, il constata ces deux faits importans : ()ans le premier, il y avait peu à s'inquiiUcr du sort des pauvres, comme administrateur, l'aumône ordinaire y pourvoyait j dans le second, les besoins étaient toujours fort au-dt?ssu5 des ressourcées. Dans l'es plciniers , la proportion des pauvres était d'un jO", et quelquefois d'un
100'; dans les seconds, elle était d'un 10^, et même du quart dans rintéricur des villes.
M. de Villeneuve dut laisser incomplète l'enquête qu'il avait faite dans plusieurs départemens , vu la négligence que beaucoup de préfets mirent à répondre aux questions qu'il leur avait adressées. Il est juste de convenir que de bonnes enquêtes sur l'état des pauvres dans un pays , se font mai dans un cabinet. C'est en allant s'asseoir au foyer d(; la veuve et du vieillard chargé d'inlirmités; c'est en accompagnant le pasteur d'une paroisse ou la sœur de charité dans leurs visites ; c'est en distribuant soi-même ses propres aumônes dans les familles de pauvres ouvriers; c'est en observant, d'une manière suivie, la conduite du père , de la mère et des enfa.is, que l'on parvient à pénétrer les vérita])les causes de leur misère , à connaître quelle nature de secours leur sont plus nécessaires , ce (jue leur travail peut fournir, et jusqu'à quel point l'aumône doit y suppléer. — C'est aux personnes qui pratiquent ainsi la plus belle des vertus du chrétien , que nous nous adressons, afin de pouvoir terminer le précieux travail de notre digne collaborateur , et tracer quelques règles , en certains cas, à la pratique d'un de nos plus importans devoirs.
Nous en savons néanmoins déjà assez par les tableaux de M. de Villeneuve, et par les renseignemeus que nous ont procurés quelques-uns de nos correspondans, pour classer le travail sur le paupérisme en trois grandes divisions.
Nous comprendrons dans la première les provinces du centre et du Midi ;
Dans la seconde, les campagnes des provinces du Nord;
Dans la troisième, les villes manufacturières.
L'ordre ci-dessus nous paraît rationel , 1° parce que nous coinmcnç^'ons ce travail par ce qui est le plus facile, et nous pouvons le terminer sans le concours de l'administration : 2" les moyens à employer seront de nature à n'exiger que l'intervention du clergé et des personnes charitables en chaque localité ; 3" la certitude du succès nous permettra de conclure d'une manière positive.
En observant l'état du paupérisme dans la pi-emière division , on n'y trouve que peu de grandes villes ; elles ne sont point manufacturières. Dans ces heureuses contrées , les pauvres ne forment que le cinquantième de la population; l'aUmône ordinaire suffît presque partout pour les secourir.
Dans la deuxième division, la situation change, la charité a plus d'efforts à faire; néanmoins , nous espérons pouvoir démontrer que là où il y a un bon prêtre et un ou deux propriétaires riches et généreux, on peut encore parvenir à tempérer les souffrances des classes pauvres sans secours étranger.
Mais il n'en est pas de même de la troisième division : ici l'action de l'administration publi(|ue est indispensable. 11 faut déjà pour y conserver l'ordre et y faire respecter les propriétés mobilières que ces villes renferment, uïie police active, des gendarmes et des tribunaux, et plus de cent mille hommes pour y tenir des garnisons ; et puis ensuite des hôpitaux, des hospices, des prisons, des bureaux de bienfaisance, (\e^ caisses de secours et d'épargne; il faut de gros budgets, dans ces communes, pour l'établissement d'ateliers de charité à chaque révolution qui s'opère dans les relations commerciales et dans la mode, à chaque panique ([ue provoquent et préparent , tantôt la crainte de la guerre et tantôt ccl e de l'anarchie, tantôt la fermeture d'un débouché et tantôt également les indignes et coupables manœuvres de la mauvaise foi des spéculateurs et de l'agiotage. Car , soit dit en passant, il est bon que l'on sache que ce grand principe de la concurrence illimitée , ([ui est le point de départ de la science des économistes modernes, et qui procure aux consommateurs une économie de quelques sous par aune de toile de coton ou de drap , traîne à sa suite ce long cortège de misères, de débauches , de désordres et d'émeutes qui coûtent plusieurs centaines de millions à l'état. Cela ne veut point dire que nous blâmions la concurrence et le libre développement de toutes les industries : c'est peut-être une des nécessités du temps, une conséquence de la marche du siècle et du mouvement des esprits ; mais du moins est-il bon de connaître ce que cela impose de sacrifices à la société, et c'est aussi un important sujet d'étude pour quelques hommes d'état que la prévision des moyens à prendre pour ne pas succomber tout-à-fait le jour où l'état ne pourrait plus supporter cette somme énornie d'impôts, rendus nécessaires par le développement de cet ordre nouveau. Or , nous en avertissons nos lecteurs, ceux particulièrement qui voudront suivre cette discussion avec une attention sérieuse et non interrompue , notre intention, en approfondissant l'étude de l'état physique et moral des classes pauvres sur tous les points de la France qui seront soumis à nos investigations, n'est pas seulement de parvenir à l'améliorer par les secours de la charité; mais, en hommes d'avenir, nous tâcherons de connaître et de prévoir comment on sauve un pays presque perdu par les fautes du pouvoir, la tyrannie des factions et l'oppression des intriofans , en revenant avec sagesse et fermeté à l'exploitation de ses ressources naturelles, à l'administration sage et libérale des biens que la Providence lui a si généreusement départis; sol fertile, climats tempérés et variés, population active, spirituelle, agglomérée, capable de supporter les maux avec courage , d'en triompher avec énergie , et de pratiquer le bien avec zèle et vivacité, enfin religion catholique professée par l'immense majorité de ses hahit'ans. Oh! si l'on connaissait la France, si l'on savait, disons plutôt si Ton voulait la conduire dans la route du bien.... mais une force mystérieuse semble la condamner à servir d'épreuve à tous les systèmes qui ruinent et désolent.... Èh bien ! ne laissons pas affaiblir nos courages, une mort prématurée , honteuse, attend les lâches ; les braves en triomphent. Mettons-nous à l'œuvre à ce cri des chrétiens : f/cc Dieu , quand même!
Nous invitons donc nos correspondans à observer avec soin l'état d'une conmuine qu'ils habitent ou dans laquelle ils séjournent quel([ucs niomens, à s'é(lairer par le concours du pasteur et de quelques habitans intelligens ; — à prendre note de l'étendue du territoire, du nombre des habitans , de celui des pauvres vivant de leur travail (juaud il ne leur man([ue
point, et des niendians recevant des secours réguliers de la charité publique; — à examiner si lagrirulture fournit seule le travail ou si quelque industrie y supplée; — comment vivent les classes ouvrières, et si leur régime alimentaire peut être amélioré; — à considérer surtout leur état religieux et moral, les causes de leur pauvreté, et les moyens qu'emploient le clergé et les propriétaires charitai)les pour ia soul.iger.
En nous adi e-<sant ces notes, par occasion ou affi anchies, au bureau de V Écho, rue Feydeau, n. 22, nous réunirons au centre de nos relations des documens propres à éclairer toutes les questions que cette étude doit soulever. R.