VERSAILLES
Versailles I ce nom est trop grand pour notre siècle! trop à l'étroit dans nos mesquines idées du jour I Versailles! c'était bon alors que parmi les hommes la royauté était reconnue fille du ciel. Un roi^ lieutenant de Dieu, pouvait sans orgueil se bâtir Versailles, et l'habiter dignement. Mais, je vous le demande, que ferait sous ses magnifiques voûtes un roi d'aujourd'hui?..
Il y serait un contre-sens et comme un anachronisme....
Les rois de ces derniers temps l'ont bien pensé. — Napoléon , qui alnëi qu'Alexandre trouvait le monde trop petit pour ses conquêtes, a cru que f-^ersaillcs serait trop grand pour lui, et ce soldat couronné, qui s'était assis sans gêne sur tous les trônes de l'Europe, n'a jamais voulu aller dormir dans la chambre de Louis XIV.
Louis XV a vécu à Versailles sans le remplir,... et sans le malheur qui agian-
Édilion de luxe, — Tome m , .3'' année, ^l" octobre 1835. — IV'^ 14.
dit tout, Louis XYI et sa cour eussent été comme perclus dans l'immense demeure du grand roi; à ces somptueuses salles dorées, à ces longues galeries de glaces et de peintures, entre ces files de statues de dieux, de déesses, de héros et d'empereurs, il faut autre chose que des rois en pantalon et en frac. . . . Sous la voûte des temples, on veut voir au moins des demi-dieux !
Mais je le répète, ce qui est tropgrand pour nos mesquineives actuelles , allait bien, allait juste aux gloires du grand siècle.. Oui, il faisait beau voir auprès de Louis Dieudonné, dans les vastes salles , dans les larges allées de Versailles , tous ces hommes qui s'étaient pour ainsi dire donné rendez-vous à cette belle époque,
pour former les rayons du roi qui avait pris le soleil pour emblème hélas I
ce soleil si long- temps radieux, avant son coucher a perdu de sa splendeur : des images noirs sont survenus; pendant quelques instans ces nuées se sont colorées des derniers rayons de l'astre, mais quand une fois il a été tout-à-fait couché, comme un géant vaincu, l'occident s'est fait pâle et terne,... cet occident de Louis XIY, c'est yersailles ! . . . Je viens de le visiter... Ohl comme le génie des vieilles monarchies dort bien là! quelle voix assez puissante pourra le réveiller jamais? quelle voix assez puissante pour lui dire relève-toi?
Aucune.
Versailles, ce n'est pas un lit de repos pour la vieille monarchie , c'est son tombeau I tombeau noble et superbe, et qui surpasse en grandeur les immuables tombes des Pharaons I
Des écrivains adeptes du philosophisme, ont publié que Louis-le-Grand avait eu la petitesse de ne pas vouloir habiter St-Germain, parce que de ses hauteurs il apercevait les deux flèches mortuaires de St-Denis, et qu'alors la pensée de Versailles lui était venue. Je ne sais jusqu'à quel point cette assertion est vraie. Je sais seulement qu'en 1661, lorsque IMansart fut consulté sur les projets gigantesques du roi, il fut question d'abattre le petit château que Louis XIII s'était fait bâtir pour render-ifous de chasse. Son fils repoussa cette idée, et voulut respectueusement conserver au milieu des constructions nouvelles le petit château bâti par son père.
Ce petit château on le reconnaît aujourd'hui au fond de la cour de marbre,., dites, dans un esprit aussi absolu que celui de Louis XIV, cette pensée filiale ne vous touche-t-elle pas? A moi, elle est allée au cœur.
Dans cette cour de marbre, j'ai encore rencontré quelque chose pour m'émouvoir et m'attendrir. En 1803, un vieux Suisse me fit remarquer dans un coin, et tout proche du bâtiment de Louis XIII, mi cerisier; . . cet arbre qui avait poussé et grandi entre les pavés de marbre, avait été planté et soigné par Louis XTI enfant... De tout ce que ce roi, le plus homiète homme de son royaume, avait fait, il ne restait plus rien debout en France, rien que ce petit arbre qui continuait à verdir et à fleurir tous les ans.
Dans cette même cour de marbre, pour faire suite aux plaisirs (1) de fisie en'
(1) Titre «Vun ouvrage de Molière*
chantée et dwcrtissemens du roi à Versailles , commencés le septième jour de mars 1664, fat représentée la tragédie en musique d' Alceste,
Le corps du bâtiment faisait le fond de théâtre, les deux ailes formaient comme les coulisses, et toute l'arcliitecture du petit château était éclairée en chandelles de cire !
De nos jours cette cour de marbre a vu d'autres tragédies, et son pavé noir et blanc a été cruellement rougi... Vous vous souvenez tous comme le sang fidèle y a ruisselé, alors que la populace de Paris , soulevée, soudoyée, conduite par un infâme, est venue se ruer contre Yersailles pour en arracher Louis X\I, Marie-Antoinette, madame Elisabeth, madame Royale et le Dauphin I vous vous souvenez tous avoir lu que, dans cette sanglante journée, un homme trop lâche pour se montrer, s'était déguisé en femme, en poissarde avinée... Des écrivains du temps ont assuré que son visage bourgeonné de débauche avait été reconnu dans la foule des mégères échevelées I et que sa voix avait hurlé comme celles des cannibales : Mort! mort au tyran, à sa femme et aux petits loutre teaux.
Je douterais peut-être de ceci, mais les votes de la convention et le nom des votans ont été conservés par l'inflexible histoire, et ce qui s'est passé quelques jours avant le 21 janvier fait croire à tous les détails de la sanglante orgie de Yersailles
En parcourant l'immense étendue de ce désert royal de Versailles, je me prenais à penser que quelquefois l'épouse délaissée de Louis XIY avait dû promener ses chagrins pendant le silence des nuits dans ses longues et larges allées qui partent du château, comme autant de rayons pour descendre vers les bois et
les eaux; alors avec la fidèle confidente de ses ennuis, elle aura gémi tous bas
de l'inconstance de son royal époux, et dans sa piété plus que dans sa rancune, elle aura dit avec crainte : // lui faudra expier la peine qu'il méfait, car ce que Dieu pardonne le moins aux rois, cest le scandale !
Magnifique palais du grand roi , si tu devais des expiations pour tes fêtes trop
voluptueuses , pour tes amours trop publiques, pour ton faste trop oriental
âh î maintenant tu ne dois plus rien , tu as tout expié. . . ton deuil dure encore et durera toujours. Chateaubriand a dit tes douleurs!
Si tes bosquets , tes grottes, tes labyrintes ont vu trop de lascives joies , trop de criminels plaisirs ; que tout cela te soit maintenant pardonné , car les gémissemens ont été entendus là où résonnaient d'amoureux concerts , la solitude est venue s'asseoir là où dansait le plaisir , et le sang a coulé là où l'on effeuillait des roses sous les pas de la beauté. Splendide Yersailles que tout te soit donc pardonné I ,
Celui qui vient rêver dans cette grande et majestueuse allée du Tapis- Vert , qui , se tournant du côté du château , ne voit plus rien que le ciel au-dessus de son toit peuplé de statues , s'il est Français , se sent un mouvement d'orgueil ; quel royaume a un semblable palais à montrer ? quelle nation moderne a eu un roi comme Louis XIY ?. . . . Celui-là samit bien son métier.
Celui-là voulait que Dieu seul fut au-dessus de lui ; — et si vous regardez le
château qu'il s'est bâti , vous verrez qu'il a rendu cette pensée visible à tous les yeux : — il a voulu qu'il y eût quelque chose qui s'élevât plus haut que les voûtes du salon de la guerre , du salon de la paix , de la grande galerie d'apparat et de la salle du trône. — C'est le faîte de la chapelle ; son toit doré surmonté de la croix domino tout l'édifice... A Versailles, l'étranger n'est point obhgé de de mander la demeure de Dieu , elle s'élève plus haut que celle du roi.
Aujourd'hui dans bien des palais la chapelle est pour ainsi dire cachée ; cela se conçoit dans un siècle où le respect humain a tant d'empii'e , qu'il y a des princes qui n'ont pas le courage d'avouer leur religion.
Ce n'est pas d'une seule fois que l'on peut énumérer toutes les merveilles de Versailles ; — aussi je m'arrêterai aujourd'hui à sa chapelle.
En entrant dans cette maison de prière , la magnificence est telle que les yeux avides , incertains de leur choix , courent de chefs-d'œuvre en chefs-d'œuvre et n'ont plus la liberté de s'arrêter... L'admiration vous saisit et vous captive , c'est vraiment à croire que l'on n'est plus sur la terre, et que déjà on s'est rapproché du ciel. — Toute cette foule de saints , de chérubins , d'anges et d'archanges , — ■ tous ces nuages lumineux, toutes ces gloires qui brillent vous cachent ce que vous voyez tous les jours. — Ici plus de sol vulgaire, c'est le jaspe et le porphire ; ici plus de murailles de pierres, c'est l'or mêlé aux plus vives couleurs.... Et quelle poésie dans toute cette nation de saints et de saintes , d'anges et d'archanges , de symboles et d'allégories I
Près de la tribune du roi , à laquelle les majestés de France parvenaient par une porte large de huit pieds et élevée de dix-sept , la première allégorie que j'ai remarquée est celle de Y Humilité] elle a un agneau et une couronne à ses pieds.
A côte d elle se voit la Sagesse; celle-ci a des ailes pour nous montrer qu'elle vient du ciel.
Puis la Libéralité chrétienne, appuyée sur une corne d'abondance , d'où s'échappent des pièces d'or, que reçoit un enfant.
Puis la Clémence ; elle tient une flèche qui pouvait blesser et qu'elle brise ; elle est à moitié couchée sur un lion ; elle serait terrible si elle voulait : elle veut être douce.
Ainsi on le voit , dans ce siècle , que quelques-uns s'obstinent à nous montrer, comme tout remiDli d'adulateurs , — les premiers artistes de France plaçaient près du puissant monarque qui venait prier le Dieu des rois ,
'V Humilité , qui leur dit de n'avoir pas l'orgueil du pouvoir ;1
lidi S âges s c, qui leur commande d'apporter de la modération à leurs entreprises:
La Libéralité^ qui leur ordonne d'ètve compatissans et aumôniers ^xl'^qx&Xqs pauvres;
La Clémence ^ qui leur conseille ^amnistié, k . 4
Nos hommes d'état d*aujourd'hui donneraient-ils de meilleures leçons à leurs rois que jios c^'tistcs u eu out doiiuc à Louis XIV ) — « eu vérité je ue Je pense
• plus loin, dans le coqis de la chapelle , j'ai admiré bien d'autres allégories ; entre autres,
Le Zèlc^ avec un livre ouvert et une lampe allumée ;
La Piété , avec des ailes de colondje pour s'envoler vers Dieu ;
Ij' Obéissance , avec un voile et un frein ;
La Pureté , qui porte un tamis d'où s'échappe de l'eau pure.
Et enfin V Espérance , couronnée de fleurs et regardant le ciel , conune s'il lui manquait quelqu'un... Mais je m'arrête... cette figure pourrait devenir séditieuse si je la décrivais davantage.
Je passe à l'allégorie de la Prudence , celle-ci a un doigt sur la bouche, et a jeté la plume qui lui servait à écrire sur ses tablettes les faits de son temps. Je l'imite.
Vicomte Valsh.
CHATEAUBRIAIVD.
Il arrive une époque dans la vie littéraire de l'homme de génie où la critique doit renoncer à l'examen des détails , à ce qu'on pourrait appeler l'anatomie de l'œuvre. Cela a lieu lorsque , après bien des fluctuations , l'opinion publique s'est fixée sur yn écrivain et lui reconnaît une portée sociale quelconque : lorsqu'à la place de l'homme de lettres , elle voit l'homme de génie. Alors , sous peine d'être futile et arriérée, la critique doit entrer dans une nouvelle voie ; elle doit accepter l'écrivain tel qu'il est , avec ses défauts et ses beautés , sur lesquels il n'est plus permis de revenir , parce que chacun , selon ses sympathies individuelles , a formé son opinion ; mais mie tâche bien autrement importante lui est prescrite alors , à cet homme qui s'est élancé pour saisir le sceptre sous lequel se courbent les intelligences, elle doit demander ses titres, ses droits; et quand il a exercé cette royauté sublime, elle a encore à lui demander compte des idées qu'il a jetées dans le monde et de l'influence qu'elles y ont exercée , car c'est elle qui doit décider si les peuples auront à célébrer la naissance de cet homme comme lin jour de fête , ou à le couvrir le jour d'un voile de deuil.
Cette époque est arrivée pour M. de Chateaubriand, tout a été dit pour OU contre lui pendant les trente années de sa carrière littéraire et politique. Il n'est pas une phrase du Génie du Christianisme ou des Martyrs qui n'ait été analysée ; pas une opinion du diplomate , du ministre ou de l'écrivain politique qui n'ait été discutée. La société a pu entendre les attaques et les défenses ; ni les unes ni les autres n'ont été épargnées. Maintenant , pour continuer la comparaison commencée , les débats sont fermés. L'écrivain a annoncé qu'il n'avait plus rien à ajouter à sa défense et que sa voix ne se ferait plus entendre que de l'autre côté du tombeau. Critiques , jugez maintenant, si vous l'osez; mais souvenez-voug l)ien que ce w'est pas seulement gur im homme que vous aile;? pig^wcer, mm
sur un siècle , et sur le siècle le plus multiforme , le plus discordant , le plus rebelle à l'analyse qui ait pris sa place dans l'histoire ; siècle de passions ardentes , irritables et néanmoins généreuses ; siècle présomptueux , vaniteux et qui a raison de l'être , car les choses qu'il a accomplies sont grandes ; siècle d'étude et d'action, qui d'une main combattait à Moscou, et de l'autre créait une littérature nouvelle. C'est ce siècle que vous allez juger , car M. de Chateaubriand et le XIX* siècle , c'est la même chose.
L'entreprise est bien grande et nous n'avons pas la présomption de nous offrir pour l'accomplir. Notre but n'est autre que de réunir sous les yeux de nos lecteurs les pièces de ce beau procès , et aussi, témoins obscurs de cette lutte généreuse , de dire l'impression qu'elle a produite sur nos esprits.
Ce serait peut-être ici la place de passer en revue les premières années de la vie du vicomte de Chateaubriand , mais nos lecteurs se rappellent avec quel empressement V Echo de la jeune France a fait connaître ces premiers jours passés sous le toit paternel, ou de Saint-Malo, ou de Combourg; ces premiers jours qui prophétisaient le grand homme. Nous passerons donc par-dessus tous ces détails.
Comment se serait formulé l'avenir littéraire et philosophique de M. de Chateaubriand si l'ordre de choses alors existant n'eût éprouvé aucun changement. C'est difficile à dire ; aurait-il subi la loi de cette coterie intrigante qui absorbait alors la littérature et distribuait la gloire, ou, se rejetant en dehors de ces exigences, eûtil eu le sort de ces nobles et vigoureux génies qui n'ont ni aïeuls ni descendans, qui passent dans le monde solitaires et ignorés et devant lesquels la postérité s'arrête étonnée comme le voyageur au désert devant un monument gigantesque sans date et sans caractère local.
Mais il était dans la destinée du grand mouvement social de 1789 de changer toutes les conditions d'existence, toutes les formes sociales et intellectuelles. La révolution surprit le sous-lieutenant du régiment de Navarre dans un de ces états de malaise moral qui signalent les crises importantes de la vie. Sans doute , dans ses rêves ardens il demandait à cette puissance capricieuse qui présidait à sa destinée de le faire sortir du calme flagrant de la nullité, sous le poids de laquelle il gémissait et la société avec lui. Sa demande fut exaucée , et celui qui demandait de fortes émotions put assister à l'agonie d'un monde qui expirait dans les convulsions. Les principes de la révolution furent ceux du jeune Chateaubriand ; il assistait aux assemblées des partisans de la révolution, et c'est à la suite de l'une de ces réunions que le grand orateur de l'assemblée nationale, Mirabeau, appuyant sa large main sur l'épaule du jeune officier , alors encore inconnu, lui disait avec une amertume sauvage : « Ils ne me pardonneront jamais ma supc- )> riorité. »
I\Ialgré la forte trempe de sOn esprit , le jeune gentilhomme breton paya son tribut aux erreurs du siècle de Voltaire ; quelques })ages de ses écrits le prouvent. '
C'est du retour de j\î. de Chateaubriand aux idées religieuses que date la mission qui lui a été confiée et pour laquelle lui a fait remise toute la jpuissance du génie. Or , cette mission a eu un double objet : littéraire et politique. La missiou
littéraire de M. de Chateaubriand a été de fonder l'art chrétien ; sa mission po- Ltiquc a été , à travers bien des hésitations et d'inc«rtitudes , l'union de l'ordre et de la liberté , et s'il ne lui a pas été donné de résoudre ce grand problème de nos sociétés modernes , du moins il a eu le courage de le poser , de dire que le salut n'était que là , et de convier à cette œuvre toutes les jeunes intelhgences de l'époque.
Yoyez cet émigré qui , en 1800, sous un nom supposé , se glisse furtivement en France I Eh bien I c'est celui qui doit un jour faire pâUr l'astre de Bonaparte luimême devant l'éclat du sien. Napoléon et Chateaubriand , les deux puissances du XIX* siècle I dont l'un a régné par le glaive , l'autre par la parole. L'un , après avoir changé la face de l'Europe , est allé s'éteindre sur une île]déserte ; l'autre , après'avoir ouvert une voie nouvelle aux intelhgences , a survécu à sa gloire et finit dans le silence une vie qui fut si pleine.
Une première édition du Génie du Christianisme avait paru à Londres dès 1802. Les voies avaient été préparées à cet ouvrage par l'épisode (\!Atala qui en avait ^té détaché. Il eut donc le mérite capital d'arriver à propos. Le succès en fut immense et proportionné à la nouveauté de l'idée dont il était le développement. L'auteur s'était posé pour thèse de démontrer , contre l'école philosophique et railleuse du XVIII^ siècle, que le christianisme, loin d'être antipathique aux beaux-arts , au bon goût et au génie , leur offrait , dans ses dogmes , dans ses mystères , dans sa morale , dans ses cérémonies , des inspirations bien supérieures à celles de la mythologie païenne. On voit que l'écrivain n'a touché qu'un côté de la démonstration chrétienne , le côté artistique , et qu'il a omis le côté scientifique et philosophique ; il en convient lui-même et il en donne pour raison la nécessité de prouver que le christianisme est une chose sérieuse , grande et poé- "tique, et partant, digne d'examen, avant de le démontrer philosophiquement. C'est de cet ouvrage que date l'impulsion religieuse du siècle que nul maintenant ne peut révoquei' en doute. Le premier consul rouvrait les églises, et la parole de Chateaubriand y appelait les nouvelles générations.
Le Génie du christianisme dieA\idi\\à.dàl un complément; les théories littéraires qui y étaient posées avaient besoin d'être démontrées par un exemple. L'auteur avait avancé que le christianisme était plus épique que les mythologies païen- Ties : il fallait le prouver. Pour cela , il fit les Martyrs. La conséquence nécessaire est que ce poème, selon moi , n*est pas une œuvre spontanée et de génie , mais une œuvre de travail et d'imitation- Quelques-uns croient voir en le lisant qu'il n'a pas été composé sous l'empire d'une inspiration semblable à celle qui obsédait la prêtresse d'Apollon sur son trépied ; on citera éternellement des morceaux admirables tirés de ce poème , mais on ne le donnera jamais dans son ensemble eomme une œuvre qu'on puisse mettre, pour la conception de l'ensemble , sur la ligne de Y Iliade, de la Divine Comédie, du Paradis perdu.
Le voyage d'Orient fut entrepris par M. de Chateaubriand en 1806 dans le but de recueillir les matériaux de son poème. Il visita Tltalie , la Grèce , la Syrie , la Judée , et revint par l'Egypte et l'Espagne. Ce voyage dura un an et demi. Ayant vers ce temps là perdu le privilège du Mercure de France, il exé-
cuta un projet de retraite qu'il nourrissait depuis long-temps. Il avait avisé aux environs de Paris un vallonignoré , solitaire , poétique, véritable oasis qu'on ne s'attendrait pas à trouver au milieu des horizons plats et nus qui environnent la capitale. Vallée paisible et obscure que j'ai visitée avec la ferveur d'un pèlerin et dont je me garderai bien de divulguer le nom de peur de l'exposer à l'indis-* crête curiosité de la foule. C'est là que M. de Chateaubriand a composé Vltiné^ raire et les Martyrs , c'est là que le surprirent les événemens de 1814.
Avec la restauration commence la vie politique de M. de Chateaubriand. Icî les divergences de l'opinion sur son compte deviennent plus prononcées ; car si tout le monde reconnaît son admirable génie d'écrivain , beaucoup lui contestent les talents de l'homme d'état. Pour nous , nous dirons toute notre pensée. La conduite de M. de Chateaubriand pendant toute la durée de sa vie politique a été loyale et sans reproche ; ses sympathies ont été acquises à toutes les opinions généreuses et indéj^endantes. S'il a possédé le pouvoir , nul ne peut l'accuser de l'avoir fait peser sur qui que ce soit , et chacun sait qu'il l'a quitté les mains nettes de la flétrissure de l'or , la seule que rien n'elface. Mais le maniement des affaires publiques exige autre chose que de la loyauté , de l'intégrité, de la vertu. Il exige une habileté que d'autres appelleraient astuce, une fuiesse qui frise la trahison ; il faut pour être homme d'état une foule de qualités que l'honnête homme ne connaît pas. M. de Cliàteaubriand doit être fier de ne les avoir pas possédées , et c'est avec une bien grande raison qu'un poète l'invitant à la retraite , alors qu'il était au faîte de la puissance, lui disait :
Fils du ciel, inhabile aux crimes de la terre, Ali ! revitns parmi nous !
Et puis , la société entrant dans des conditions d'existence si nouvelles , si inconnues , quelques hésitations , quelques vacillations ne sont-elles pas bien pardonnables? Au reste , quelque fondés que puissent être les reproches que la postérité pourra adresser à l'écrivain du Conseri^ateur , au collègue de M. de Yillèle ou au publiciste du Journal des Débats , elle se découvrira le front devant celui qui fut toujours et en tout temps le courtisan du. malheur.
La révolution de 1 830 coïncida avec la publication de son dernier écrit , qu'il fut même obligé de donner imparfait : les Études historiques. Des vues saines et élevées caractérisent cet ouvrage, dont l'introduction renferme une appréciation juste des travaux intellectuels de notre époque.
Depuis lors M. de Chateaubriand n'a paru sur la scène du monde qu'à de longs intervalles et pour peu de jours. Il a pensé que sa carrière était finie , et qu'il ne lui restait plus qu'à se juger lui-même avec la haute impartialité de son génie ; c'est à quoi sont destinés les Mémoires d' outrc-tomhe qu'il prépare depuis long-temps , mémoires précieux , mais dont l'acquisition sera accompagnée des larmes de la France , car elle ne les possédera que lorsqu'elle aura une grande perte à déplorer.
Et maintenant , si vous me demandez ce qu'est devenu celui qui fut ministre plénipotentiaire au congrès de Vérone , ambassadeur à Home et à Londres , pair
de France et ministre des affaires étrangères , celui qui composa le Génie du chrisiianisjjie, René et les Martyrs; je vous dirai avec simplicité et vérité : Il vit retiré à l'hospice Marie, qu'il a fondé, rue d'Enfer, n° 84, et il traduit Milton pour YJvre. MoUTTET.
MILTOX ET M. DE CIIATEAUBRLVAD.
Le plus grand poète des temps modernes , le maître de la langue nouvelle , celui-là même qui, venu après Voltaire, et dans un siècle qui appartenait à Voltaire , a démontré à tous que le christianisme était la seule poésie du monde , M. de Chateaubriand, vient de se faire traducteur, lui, le grand écrivain original I La nouvelle est sûre , elle n'a pas été inventée par les partis , elle est vmie. Voilà donc où eu est arrivée cette haute intelligence I Elle ne veut plus créer , parce qu'elle n'ose plus créer , elle se fait l'esclave des créations étrangères. Chàteaubriad le poète n'ose plus être le grand poète de la France , il s'attèle au char d'un poète de l'Angleterre I Devenu la proie des libraires et des marchands de livres , cet illustre défenseur de la royauté et des libertés royales se soumet au plus pénible des travaux pour un esprit de cette trempe ; lui qui marchait d'un pas si ferme à la tête de la société de son temps , il en est réduit à suivre pas à pas lui étranger ; lui , cet aigle qui volait au-dessus de tous les aigles ses compagnons , il s'est résigné à abaisser son vol et à ne plus briser les nuages le premier. En un mot ^ V auteur des Martyrs^ du Génie du Christianisme^ de l'Histoire des Révolutions, le voyageur , le poète , le grand politique , le grand artiste , le pair de France , l'ambassadeur , l'homme au niveau de toutes les fortunes , grandes et mauvaises , le voilà qui en est réduit pour vivre à traduire en français le Paradis perdu de l'anglais 3Iilton î
En présence de pareils revers osez donc vous plaindre vous qui êtes tombé de haut! Voilà M. de Chateaubriand qui finit comme a commencé le philosophe Epictète , par tirer l'eau du puits pour vivre ; voilà l'homme qui renonce de gaîté de cœur à ses pensées , à sa poésie , à sa politique , pour les pensées , pour la poésie , pour la politique d'un autre. Et quel autre I L'ancien compagiion , l'ancien défenseur, l'ancien ami de Cromwell, IMdton, qui fit l'apologie du meurtre de Charles Stuart !
Qui l'eût dit à IMilton , à ce pauvre aveugle de génie , qu'un jour ce grand honneur lui arriverait d'être traduit par un homme d'un si grand génie ? qui l'eût dit à Milton que son poème , le Paradis perdu , que pas un libraire de Londres ne voulait acheter pour cent écus , aurait pour interprête le plus grand écrivain de la France ? Insigne honneur que jMilton , dans sa glorieuse misère , ne pouvait pas rêver I
Et pourtant dans ces deux hommes qui se ressemblent si peu , îMilton et Chateaubriand , que d'analogies on pourrait saisir encore ? Tous les deux grands poètes , tous les deux poètes chrétiens , tous les deux hommes politiques , enfans d'une révolution tous les deux; enfin pauvres tous deux, après avoir eu leur
grande part de puissance dans les affaires de ce monde. Yovageurs aussi tous les deux; M. de Chateaubriand, voyageur dans les forèts-vierges du Nouveau- Monde , prête l'oreille aux mille bruits tous nouveaux , aux murnuues infinis , à la prière éternelle de cette nature qui se réveille. Milton , voyageur en Italie , va saluer Galilée dans sa prison , il se perd avec délices dans cette patrie des arts toute retentissante encore de la gloire du Tasse. L'un et l'autre ils sont rappelés brusquement de leur voyage par cette voix qui criait d'un bout du monde à l'autre, en 1640 comme en 1789 : La royauté se meurt! Mais ils arrivent avec des sentimens bien différens : 3Iilton , à ce bruit de tiône qui croule , a senti fermenter dans son ame le vieux levain du républicain d'Angleterre ; 3L de Chateaubriand, à la même nouvelle , a senti les émotions du gentilhomme royaliste. Miltou accourt pour porter, lui aussi, son coup de poignard à la royauté expirante ; M. de ChâteaidDriand sort tout-à-coup de son extase poétique , il dit adieu à la paix des rivages américains, et il accourt, pour périr s'il le faut, sous les débris du trône menacé. Suivons IMilton dans sa longue carrière. Il est l'homme de la révolution ; il y pousse de toutes ses forces et de tout son génie. Un jour il se trouve face à face avec Cromvvell , et ces deux hommes s'étonnent l'un de l'autre ; sur-lechamp Milton devient le protégé de Cromwell. Plus malheureux en ceci que M. de Chateaubriand , qui n'a été le protégé de personne, qui n'a voulu être le protégé de personne, pas même de l'Empereur , le protecteur de la confédération du Min!
L'un et l'autre ils ont été fidèles à leurs premiers engagemens. Le gentilhomme fraiîçais , ne pouvant sauver son roi et le voyant monter sur l'échafaud , prit les armes et alla se battre pour une cause désespérée. Le fanatisme de Milton fut inflexible comme le royalisme de M. de Chateaubriand fut inébranlable. Milton prit la plume pour accuser Charles I", il parla avec toute la véhémence d'un homme qui avait lu la Bible avec Cromwell et qui s'en servait comme Cromwell. Il fut un fanatique , mais un fanatique de bonne foi ; il eut ses jours de triomphe et de politique , mais il resta honnête homme dans son triomphe. En un mot , le grand poète se tenait derrière le serviteur de Cromwell pour le faire absoudre par la postérité. L'Evangile qui dit : Paix aux hommes de bonne volonté, nous perniet bien de dire à notre tour : Respect aux hommes de bonne Joi qui ont du génie/
Tout au rebours de Milton , qui a commencé par la politique pour finir par la poésie , M. de Chateaubriand a commencé par la poésie pour finir par la politique. IMalheureux a été Milton , doublement malheuieux , car il a dépensé dans les affaires sa veine poétique et sa jeunesse ; il y a perdu cette inspiration toutepuissante qui fait les grandes œuvres du génie des hommes ; mais en revanche , sa vieillesse , cet âge des calmes passions , des méditations profondes , du sangfroid qui sait prévenir et prévoir , l'âge du gouvernement, en un mot , Milton l'a passé à redevenir un grand poète , si bien que sa vie poétique n'est pas venue à temps plus que sa vie politique. Pardonnez-donc à l'ami de Cromwell les erreurs de sa jeunesse , pardonnez donc au vieux jMilton du Paradis perdu ses instaus de sommeil.
Mais M. de CluUeaubriand I il a été heureux toute sa vie comme poète et
comme politique ; il a été poète tant qu'il a été un jeune homme. A vingt ans il a vu les allaires humaines sous leur côté poétique, et cependant quelle était la France quand M. de Chateaubriand avait vingt ans? A vingt ans M. de Chateaubriand a parlé au monde, étonné et charmé, de religion, de poésie, de liberté, d'amour. Quelle était cette voix qui s'élevait ainsi dans les ruines pour parler d'espérance et de charité ? quelles étaient ces deux mains suppliantes tendues vers le ciel, dans ce profond désespoir de riiumanité jetée loin de sa voûte? quel était ce poète qui croyait à l'avenir et qui se souvenait avec respect des temps passés? quel était ce gentilhomme qui osait être royaliste ? bien plus, quel était ce chrétien, qui osait être encore un chrétien à la face des hommes? Sublime effet de la poésie I c'est la poésie qui a donné à M. de Chateaubriand tous les genres de courage , le courage militaire et le courage civil;, le plus difficile de tous les courages. C'est la poésie qui a dévoilé à M. de Chateaubriand les plaies seignantes de l'Europe , et c'est parce qu'il était un poète que la France, cette noble cruciGée des révolutions, lui a dit : Regarde mes mains et mes pieds , et plonge ta main dans mon jlanc entr ouvert^ 6 mon Jils y afin que tu puisses y porter remède quand tu connaîtras la profondeur de la blessure ! Voilà comme il est beau d'être poète ; on vole alors sur les ailes de la foi , escorté par la charité et par l'espérance , ces deux blanches colombes filles du ciel. On remet dans son chemin l'humanité qui a perdu sa voie ; on rend sa lumière au soleil , sa transparence aux nuages, son encens au temple à demi-détruit, son autel renversé au Ifeeu exilé , son trône au roi , son espoir au cœur de l'homme. Le poète isolé , sans appui , sans fortune, n'ayant pas d'autres compagnons que la foule, marche ainsi entouré de gloire et de force. Lui seul il avance pendant que tout recule devant lui ; lui seul il parle tout haut pendant que tout se tait autour de lui ; lui seul il sait être libre , pendant que les nations restent enchaînées ; lui seul il se souvient de ses prières pendant que les peuples ont oublié même le blasphème , cette prière des peuples qui sont sur le point de ne plus croire. Enfin, voyez la puissance du poète I Un grand bruit se fait entendre du midi au nord , des Pyramides au Kremlin , du levant au couchant ; ce bruit s'avance comme un lion, entouré de poussière, précédé par la terreur et suivi par le rage ; à mesure que le bruit s'approche, les armées expirent le front dans la poudre ; les villes sont renversées , déracinées de fond en comble ; les uîontagnes se fendent en deux comme le voile à Jérusalem. Prenez garde I prenez garde I prosternez-vous, vous qui vivez encore , il y va de votre tète et de votre raison si vous rencontrez le génie des batailles assis sur son cheval pâle I prenez garde I Et en efl'et voilà que tous les peuples se couchent dans la poudre pour le laisser passer ce vainqueur, jusqu'à ce qu'il aille se perdre et se briser là-bas contre ce méchant rocher au milieu de la mer I Or, dans celte foule éperdue, un seul homme reste debout sans troubler , un seul homme l'attend de pied ferme le hardi conquérant, un seul homme fixe sans peur son paisible regard sur ce regard de feu qui brûle. Cet homuie plus puissant à lui seul qu'une révolution , plus grand à lui seul que tous les rois du monde , pbis courageux que toutes les armées qui sont mortes de fatigue , rien qu'à suivre le hardi conquérant dans la mêlée, c'est
le jeune poète de tout-à-l'heure , le poète du dix-neuvième siècle , c'est luimême , M. de Chateaubriand !
Comparez M. de Chateaubriand , si vous pouvez , à cet autre poète qui ne s'clève qu'en sa qualité d'enfant de ce siècle, à lord Byron, venu après la bataille de AVa te rloo, quand l'Empei cur et3I. de Chateaubriand avaient achevé, celui-ci toute l'histoire et celui-là tout le poème de sa vie , et dites-nous si lord Byron peut aller de pair avec notre poète de France ? Byron arrive quand tous les faits que M. de Chateaubriand avait prédits sont accomphs. Byron arrive pour chanter le désespoir et le doute , quand 31. de Chateaubriand avait enseigné aux peuples qu'il fallait croire et espérer et que dans l'espérance et la foi était tout le salut des peuples. Byron arriva pair d'Angleterre , et il quitta ses droits et ses devoirs politiques jDOur la satire d'imagination , à l'instant même où 31. de Chateaubriand consentait à être pair de France et à mettre la main aux destinées de cette France qu'il avait rêvée si glorieuse et si libre sous ses maîtres légitimes. Byron, avec tout le génie de 3Iilton et tout le sarcasme de Voltaire , et toute la fatuité du maréchal de Richelieu , parvient à faire un grand bruit en Europe suivi tout-à-coup d'un grand silence de mort; 31. de Chateaubriand, soutenu seulement par sa croyance , sauva la France deux fois ; une fois il l'arrache au despotisme militaire , une fois il l'arrache au despotisme royal ; hélas I il n'a pas tenu qu'à lui , le noble pair, qu'il n'arrachât une troisième fois la France au despotisme d'une révolution.
3Iais il ne s'agit pas ici de lord Byron ; il s'agit de 31ilton, que nous avons laissé au milieu de sa défaite politique en pleine restauration anglaise , et déjà commençant à perdre la douce lumière du jour, cette première mort. Pauvre 3Iilton I à quoi l'avait conduit son amour de république ? à être le secrétaire du lord Protecteur I A quoi l'avait mené son enthousiasme et son fanatisme pour les belles spéculations des anciennes républiques ? à se prosterner devant un hypocrite sanglant qui avait tué son maître légitime pour se mettre à sa place ; espèce de 3Iahomet du Nord, tour-à-tour grand jusqu'à l'héroisme, et trivial jusqu'à la bassesse ; génie puissant et inégal ; grand homme d'aiVaires et grand imposteur ; brave à la bataille, poltron chez lui ; enfant du peuple même sous la pourpre; assassin d'un roi dont l'ombre le poursuivait dans son sommeil : voilà l'homme que 3Jilton a du servir, et qu'il a servi jusqu'à la fin, même alors que ce Cromwell jetait son veto tout puissant à la liberté de la presse qui l'avait fait ce qu'il était ! 3Iettez 31. de Chàteaubiiuid à la même tâche, et vous verrez I
Toutefois, rendons justice à 3Iilton ; il a eu cela encore de commun avec 31. de Chateaubriand, c'est que même sous Cromwel, il n'a pas cessé un seul instant de proclamer la liberté de la presse, et de la défendre comme le bien le plus précieux de l'Angleterre. A 31ilton, eu Angleterre , comme en France à 31. de Chateaubriand , commence véritablement la liberté de la parole écrite. Quel Anglais n'a pas lu VArcopagilica de 3Iilton? Quel Français ne sait pas par cœur la Difeiisc de 31. de Chateaubriand? L'un et l'autre, ils ont compris à deux siècles de distance, que la liberté de la presse est l'âme et la vie d'un pays libre ; c'est la presse qui élève peu-à-peu l'ignorant au niveau du sa-
vant, le pauvre au niveau du riche; la presse est la gardienne des libertés et des lumières de l'Europe. iMilton a deviné en Angleterre, sous Croniwell, les vérités proclamées plus tard par le père de Pitt, le grand Chatam. Milton a précédé dans son pays tous les défenseurs de ce nouveau pouvoir tant calomnié , Chatam, Junius, Erskine, Fox, Curran, Mackinstoh, et de son premier bond il a été aussi loin que ces grands orateurs venus après lui. M. de Chateaubriand, défenseur de la presse, a joué en France, dans des circonstances non moins difficiles, avec autant de courage, mais avec plus d'éloquence et de logique, le rôle de iMilton ; voilà encore une immense sympathie entre ces deux nobles esprits.
Et puis ne peut-on pas dire pour la défense du poète anglais , que Cromwell avait comprimé le génie de jMilton? car si J\L de Chateaubriand a regardé l'Empereur en face, JMilton n'a jamais osé envisager Cromwell : ses pauvres yeux étaient trop faibles. Quand donc son maître s'est endormi dans cette bière préparée pour Charles Stuart, et que Cromwell vole à sou roi comuie il lui a volé son trône, Milton redevient le républicain et le poète de sa jeunesse. Il proclame qu'il a trouvé icn moyen prompt et facile d'établir une société libre; malheureusement la société anglaise voulait être tranquille avant que d'être libre ; les nations comme les particuliers ont besoin de repos ; un peu de bruit leur convient par intervalk, après quoi elles s'enveloppent dans leur silence ; elles veulent bien commander un jour, après c[uoi elles sont trop heureuses d'obéir. Donc lorsque la royauté anglaise fut revenue de cet exil où elle devait retourner si tôt pour ne plus reparaître , la vengeance de cette royauté d'un jour fut terrible, comme toutes les vengeances cjui n'ont qu'un jour. Le républicain Milton fut incarcéré des premiers par la royauté , comme le royaliste Chateaubriand avait été suspect des premiers à la révolution. Ils ont appris tous deux à connaître la prison et la menace, mais chacun d'eux a conservé sa force d'âme dans des périls où il y allait de la vie et de la mort. Enfin , à cinquantedeux ans, à l'âge où M. de Chateaubriand devenait une puissance politique trèsinfluente dans les destinées de l'Europe, Milton, pauvre, malade, aveugle, redevenait un grand poète. Quelle misère et quel isolement , grand Dieu I c'était bien le cas de dire en le regardant, accablé sous l'indignation publique, pleurant tout bas ses illusions perdues, et peut-être saisi par le remords politique , le plus rare, mais aussi le plus acéré des remords : « Malheur aux t^ûincus ! »
Eu 1830, quand la maison de Bourbon fut encore exilée pour la troisième fois, le peuple vainqueur, qui revenait du Louvre profané, rencontraitM.de Chateaubriand dansla rue; aussitôt le peuple de Paris mettait bas les armes, il prenait M. de Chateaubriand sur ses épaules, il portait ainsi son noble fardeau jusqu'à la chambre des Pairs. 0 contraste I Ce même peuple qui venait de briser la monarchie, il portait en triomphe le plus ferme et le plus fidèle soutien de la monarchie, en s'écriant : « Honneur aux vaincus I » Quelle différence dans ces destinées de deux grands poètes mêlées à toutes les révolutions de leur temps I
Je n'ai pas besoin'sans doute de vous faire remarquer que jMilton, comme M. de Chateaubriand, a été un poète chrétien. jMilton est un enfant de Dante Aliguieri, M. de Chateaubriand est l'inspiré de l'Évangile. L'un et l'autre iîs ont écrit leur
poème après une révolution qui avait tout brisé ; seulement, dans leur poème comme dans tout le reste de leur vie, chacun de ces grands hommes a conservé son opinion et son caractère. Evidemment M. de Chateaubriand, dans les Martyrs, est un poète qui pleure sur la vieille Rome qui s'en va ; évidemment Milton, dans le Paradis perdu ^ est un poète vindicatif qui se lamente sur la royauté qui revient. Son terrible archange qui menace le ciel, qu'est-ce autre chose qu'un révolutionnaire acharné , une espèce de Cromwell avant son triomphe ? Lisez avec soin le Paradis perdu, vous y retrouverez une à une toutes les vieilles passions du républicain vaincu , mais non pas abattu. Le iiinatisme, la révolte , la victoire, la défaite, le bruit des guerres civiles, les réactions, les vengeances, les cris de guerre, les désespoirs sans fm, les espérances sans but , tout le bruit des nations pendant l'émeute, voilà ce livre. En même temps, sur ce fonds terrible de révolte et de désespoir, vous retrouvez l'élégante broderie de Yirgile, la couleur puissante d'Homère, les tendres plaintes d'Euripide, l'abattement d'Isaïe, l'imagination enchantée de Platon, ce philosophe que nourrissent les abeilles de leur miel. La Bible domine toutes ces grandeurs littéraires de Milton, comme aussi après Virgile, après Homère, après Bossuet, après tous les grands maîtres dans l'art d'écrire dont ]^L de Chateaubriand a fait sa substance, toujours vous trouverez la Bible, dominant de toute sa hauteur les grandeurs poétiques de M. de Chateaubriand.
Pauvre Milton, tous les malheurs lui arrivent I Son poème, son chef-d'œuvre, l'orgueil de l'Angleterre, cette grande œuvre qui passe après l'Iliade, et qui marche bien avant la Henriade, il l'apporte à Londres pendant la peste, et il trouve à peine un libraire qui en donne trente libres payables dans un an ! Le censeur à qui ce livre est remis avant l'impression pèse impitoyablement sur cette noble poésie, et veut en retrancher les plus beaux passages. Le livre paraît, et le public d'Angleterre daigne à peine y jeter un coiqi d'œil. Où donc étaient-ils , pour soutenir leur ancien camarade les républicains de Cromwell? Apparemment qu'ils étaient morts. Et puis les consciences de ce temps-là reculèrent d'horreur devant le poème d'un défenseur du régicide. Et puis, quel pouvait être le sort d'une composition poétique , où le ciel et la terre sont confondus dans un si terrible embrasement, au milieu de cette frivole cour de Charles II, pâle et licencieux reflet de la cour de Louis XIV? Non, non, ces jeunes et frivoles courtisans d'une restauration éphémère ne pouvaient pas, de bonne foi, prêter une oreille bien attentive aux évènemens de ce grand drame où se débattent les in-» térêts de l'humanité toute entière. A Charles II et à ses courtisans il fallait les satires de Rochoster , les vers galans de Waller, les comédies toutes nues de Wicherley ; le Paradis perdu était wne trop forte nourriture poiu- ces estomacs délabrés; que sait-on, peut-être même c'eut été d'une trop difficile digestion pour Cromwell.
M. de Chateaubriand , lui aussi, n'a-t-il pas commencé à écrire dans un temps où ce fut à peine si la Franco voulait l'entendre ? En ce temps-là , le chef du gouvernement ne comprenait que les vers de ses poètes patentés , et les tragédies de ses poètes lauréats. En ce temps-là, la langue était perdue ; elle était plus que
perdue , elle était oubliée. Comuient fut reçue Allala , mon Dieu I et René , ce poème de l'homme qui souilic et qui se meurt I Quelle critique et quelle misérable critique I mais enfin iSl. de Chateaubriand triompha comme 3Iilton : la louange lui vint enfin quand la gloire fut venue. La gloire est venue plus tard pour l'un que pour l'autre , mais qu'importe pourvu que vienne la gloire? vous voyez que 3Iilton n'avait rien à y perdre ; jugez-en par le nom de ses traducteurs ! Un de ces traducteurs s'appelait Mirabeau , Mirabeau a traduit de Milton plusieurs fragmens politiques; le second traducteur, c'était l'abbé Delille, faible et innocent jouteur pour un si rude adversaire. Enfin le dernier , le véritable , lé seul traducteur , ou plutôt le créateur de Milton parmi nous ; inclinez-vous I le voilà qui arrive chargé de sa propre gloire et de la gloire de son modèle , c'est M. de Chateaubriand.
Maintenant , que va faire l'auteur du Génie du christianisme , avec le Paradis perdu? A coup sûr il en fera un chef-d'œuvre. On peut s'en reposer sur M. de Chateaubriand ce me semble, et tout en déplorant ce nouvel usage de son génie, nous ne pouvons qu'applaudir à l'avance à la traduction du Paradis perdu. Qui a compris Milton avant M. de ChAteaubriand? personne en France. Le premier traducteur s'appelait Dupré de S.-3Iaur ; il savait plus d'anglais que de français ; le second c'était Louis Racine , qui savait plus de français que d'anglais. Sont encore traducteurs de Milton en tout ou en partie , en prose ou en vers , M. Saignes, M. Leroy, M. Beaulaton , M. Luneau de Boisgermain, madame du Bocage, 3L de Mézières , le duc de Nivernais , M. Hennel , M. de Bontemps , M. de jMareuil et autres célébrités. Nous avons dit que Mirabeau avait traduit avec son style si admirablement vulgaire quelques passages politiques de Milton. Voltaire lui aussi a traduit des passages de Milton , et il a parlé du grand poète avec cette ironie cachée sous la louange , avec cette moquerie dissimulée par l'admiration qui sont le fonds éternel de la critique de Voltaire. En un mot, à Londres même et dans un essai sur la poésie anglaise écrit en anglais , Voltaire a traité Milton comme plus tard il a traité Shakespeare , comme un barbare de génie. Voltaire avait la bonhomie de penser tout haut, que le Paradis perdu ne valait pas la Henriade , et que Zaïre était bien au-dessus à' Othello. Ne lui en voulons pas : trop heureux il eût été, ce grand esprit , si son esprit ne l'eût pas entraîné dans de plus grandes fautes. Et puis ce qu'il a fait au grand Milton , au grand Shakespeare , ne l'a-t-ilpas fait aussi au grand Corneille?
Le travail de M. l'abbé Delille est à peu-près le seul travail sérieux qui ait été entrepris et mené à bonne fin sur le poème de IMilton, avant le travail de M. de Chateaubriand. Nous ne sommes pas de ceux qui sont ingrats pour l'illustre traducteur des Géorgufues^ ce travail que Voltaire lui-même avait déclaré impossible. Nous reconnaissons au contraire avec respect tout ce qu'il a f^dlu de ressources, de verve et d'abondance dans le style, pour que M. Delille pût suffire, connue il a fait, à tant de grandes idées de tant de grands poêles qu'il a fait passer dans notre langue. Mais de tous les tours de force entrepris par le traducteur de Virgile , le plus diHicilc sans contredit ce fut la traduction de Milton. En vain cette fois encore , l'abbé DeUUe appela à son secours toute sa poésie , en
vain se livra-t-il corps et âme à ce travail de géant , il succomba et nécessairement il devait succomber. Tout le caractère de l'Homère anglais disparaît dans la coquette traduction de l'abbé Delille ; ces jolies petites fleurs ainsi jetées sur l'austère poème, font peine à voir; en même temps l'ensemble disparaît étouffé sous les détails. Ce n'est plus le Paradis perdu de Milton , c'est le Paradis perdu de Tabbé Delille , ce qui est bien différent.
C'est M. de Chateaubriand tout seul , et le premier qui nous le rendra enfin ce grand poème. Lui seul il en a l'intelligence et le style. Puisqu'il abandonne un instant des travaux commencés pour un travail secondaire , il a choisi le seul travail qui fut à sa taille de traducteur. En effet , le voyez-vous notre grand poète marcher d'un pas lent et doux à travers les jardins d'Eden, traverser d'un pas sûr et sans trembler le vaste pont qui luène de la terre au ciel , poser sa main sur le chaste cœur de la jeune Eve qui se réveille , ou lutter corps à corps avec Satan, l'ennemi des hommes ? Quelle fête pour un homme comme celui-là î s'emparer de ces naïfs tableaux, de ces vives couleurs , de ces grandes pensées , de ce drame entier qui a pour théâtre le ciel , la terre et l'enfer , et pour acteurs les anges , les démons et les hommes ; lutter corps à corps avec cette langue anglaise , qui fléchissait sous le génie de Milton , selon la belle expression d'Adisson ; quelle grande tâche, quelle belle œuvre et quelle entreprise digne de M. de Chateaubriand î
Au reste , c'est depuis long-temps chez notre illustre poète une admiration bien enracinée et bien sentie pour l'illustre poète. Ecoutez M. de Chateaubriand lui-même parler de son poète favori : « Milton est le premier poète » qui ait conclu l'épopée par le malheur du principal personnage , contre la règle » généralement adoptée. Qu'on nous permette de penser qu'il y a quelque chose » de plus intéressant^ de plus grave , de plus semblable à la condition humaine , » dans un poème qui aboutit à l'infortune , que dans celui qui se termine au bon- » heur. — Milton ne vous entretient ni de batailles, ni de jeux funèbres, ni de » camps, ni de villes assiégées; il retrace la première pensée de Dieu manifestée » par la création du monde , et les premières pensées de l'homme au sortir des » mains du Créateur. »
« Rien de plus auguste et de plus intéressant que cette étude des premiers ») mouvemens du cœur de l'homme. Adam s'éveille à la vie, ses yeux s'ouvrent, « il ne sait d'où il sort, il regaixle le firmament ; par un mouvement de désir « il veut s'élancer vers cette belle voûte, et il se trouve debout, la tête or- M giieilleusement levée vers le ciel; il touche ses membres, il court, il s'arrête; » il veut parler, il parle; il nomme naturellement tout ce qu'il voit. Il s'écrie: M ... 0 toi, soleil; vous, arbres^ forets^ collines, {'allées, animaux divers! et tous M les noms qu'il donne sont les vrais noms des choses. Et pourquoi Adam s'a- » dresse-t-il au soleil , aux arbres ? — Soleil, arbres, dit-il, sai^ez-vous le nom de >» celui \qui m* a créé? Ainsi le premier sentiment de l'existence de l'homme, le » premier besoin qu'il manifeste est le besoin de Dieu. Que Milton est sun blime dans ce passage I mais se fût-il élevé à ces pensées , s'il n'eût connu la » religion de Jésus-Christ ? »
« Dieu se manifeste à Adam; la créature et le Créateur s'entretiennent î) ensemble. — Ils parlent de la solitude, la solitude ne vaut rien à l'homme. i> Adam s'endort. Dieu tire du sein même de notre premier père une nouvelle » créature, il la lui présente à son réveil. La grâce est dans sa démarche, le \t ciel est dans ses yeux , et la dignité de t amour dans ses inoui^eniens. Elle » s'appelle la femme , elle est née de l'homme. L'homme quittera pour elle son \> père et sa mère? » Malheur à celui qui ne sentirait pas là-dedans la divinité.
« Le poète continue à développer ces grandes scènes de la nature humaine, r cette sublime raison du christianisme. Le caractère de la femme est admi- 1) rablement tracé dans sa fatale chute. Eve tombe par amour-propre ; elle 1) se vante d'être assez forte pour s'exposer seule ; elle ne veut pas qu'Adam 9) l'accompagne dans le lieu où elle cultive des fleurs. Cette belle créature qui » se croit invincible en raison même de sa faiblesse , ne sait pas qu'un seul « mot peut la subjuguer. L'Ecriture nous peint toujours la femme esclave de »> la vanité. Quand Isaïe menace les filles de Jérusalem : — P^ous perdrez, leur » dit-il , vos boucles d'oreilles, vos lagucs, vos bracelets, vos voiles. — On a re- » marqué de nos jours un exemple frappant de ce caractère. Telles femmes » pendant la révolution ont donné des preuves multipliées d'héroisme ; et >> leur vertu est venue depuis échouer contre un bal, une parure, une fête. » Ainsi s'explique une de ces mystérieuses vérités cachées dans les Ecritures. w En condamnant la femme à enfanter avec douleur , Dieu lui a donné une » très-grande force contre la peine ; mais en même temps et en punition de w sa faute, il l'a laissée faible contre le plaisir. Aussi Milton appelle- t-il la 3> femme: — Jair defect of nature, beau défaut de la nature. »
a La manière dont le poète anglais a conduit la chute de nos premiers pères u mérite d'être examinée. Un esprit ordinaire n'aurait pas manqué de reni> verser le monde au moment où Eve porte à sa bouche le fruit fatal ; Milton ^> s'est contenté de faire pousser un soupir à la terre qui vient d'enfanter la » mort : on est beaucoup plus surpris parce que cela est beaucoup plus sur- V prenant. Quelles calamités cette tranquillité présente de la nature ne faitn elle pas entrevoir dans l'avenir î TertuUien cherchant pourquoi l'univers » n'est point dérangé par les crimes des hommes, en apporte une raison sublime, » Cette raison , c'est la patience de Dieu. »
« Lorsque la mère du genre humain présente le fruit de science à son époux, i> notre premier père ne se roule point dans la poudre , ne s'arrache point les » cheveux, ne jette point de cris. Un tremblement le saisit, il reste nmet , la » bouche entr'ouverte, et les yeux attachés sur son épouse. Il aperçoit l'cnormité » du crime : d'un côté s'il désoliéit , il devient sujet à la mort ; de l'autre s'il » reste fidèle, il garde son immortalité, mais il perd sa compagne désormais » condamnée au tombeau; il peut refuser le fruit, mais peut-il vivre sans Eve? » Le combat n'est pas long : tout un monde est sacrifié à l'amour. Au lieu i» d'accabler son épouse de reproches, Adam la console, et prend de sa main » la pomme fatale. A cette consommation du crime rien ne s'altère encore
w dans la nature : les passions seulement font gronder leurs premiers orages » dans le cœur du couple jnalheureux. »
<t Adam et Eve s'endorment : mais ils n'ont plus cette innocence qui rend » les songes légers. Bientôt ils sortent de ce sommeil agité , comme on sorti- » rait d'une pénible insomnie (as from unrcst) : c'est alors que leur péché se » présente à eux. — Qu'avons-nous fait? s'écrie Adam; pourquoi es-tu nue? » Couvrons-nous de peur qu'on ne nous voie dans cet état. — Le vêtement » ne cache point une nudité dont on s'est aperçu. Cependant la faute est » connue au ciel , une sainte tristesse saisit les anges I Mais — That sadncss (c mixt sivith pity^ cUd not aller their bliss. — Cette tristesse, mêlée à la pitié , » n'altéra point leur bonheur. — Mot chrétien et d'une tendresse sublime. Dieu » envoie son fils pour juger les coupables : le juge descend ; il appelle Adam ; » — où es-tu? lui dit-il. Adam se cache. — Seigneur, je n'ose me montrer à )) vous, parce que je suis nu. — Comment sais-tu que tu es nu? aurais-tu mangé » du fruit de science? — Quel dialogue I cela n'est point d'invention humaine^ » Adam confesse son crime : Dieu prononce sa sentence : — Homme I tu mau- » géras ton pain à la sueur de ton front. Tu déchireras péniblement le sein de » la terre. Sorti de la poudre, tu retourneras en poudre. — Femme , tu enfan- » teras avec douleur. — Voilà l'histoire du genre humain en quelques mots^ » Nous ne savons pas si le lecteur est frappé comme nous : mais nous trou- » vous dans cette scène de la Genèse quelque chose de si extraordinaire et » de si grand, qu'elle se dérobe à toutes les explications du critique; l'admis M ration manque de termes , et l'art rentre dans le néant. »
« Le fils de Dieu remonte au ciel , après avoir laissé des vêtemens aux cou- » pables. Alors commence ce fameux drame entre Adam et Eve, dans lequel » on prétend que Milton a consacré un événement de sa vie, un raccommode- » ment entre lui et sa première femme. »
» Nous sommes persuadés que les grands écrivains ont mis leur histoire dans » leur ouvrage. On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un » autre ; et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs.
» Adam s'est retiré seul pendant la nuit sous un ombrage : la nature de l'air » est chargée ; des vapeurs froides , des nuages épais obscurcissent les cieux ; la » foudre a embrasé les arbres ; les animaux fuient à la vue de l'homme ; le )) loup commence à poursuivre l'agneau ; le vautour à déchirer la colombe. » Adam tombe dans le elésespoir ; il désire de rentrer dans le sein de la terre ; » mais un doute le saisit... S'il avait en lui quelque chose d'immortel? Si ce » soufle de la vie qu'il a reçu de Dieu ne pouvait périr? Si la mort ne lui était » d'aucune ressource? S'il était condamné a être éternellement malheureux? La » philosophie ne peut demander un genre de beautés plus élevées et plus graves. » Non-seulement les poètes antiques n'ont jamais fondé un désespoir sur de » pareilles bases , mais les moralistes eux-mêmes n'ont rien d'aussi grand.
» Eve a entendu les gémissemens de son époux : elle s'avance vers lui ; Adam » la repousse ; Eve se jette à ses pieds, les baigne de larmes. Adam est touche ; » il relève la mère des honunes. Eve lui propose de vivre de continence, ou de
>, se donner la mort, pour sauver sa postérité. Ce désespoir, si bien attribué à >, une femme, tant par son excès que par sa générosité , frappe notre premier » père. Que va-t-il répondre à son épouse ? — Eve , l'espoir que tu fondes sur le » tombeau et ton mépris pour la mort me prouvent que tu portes en toi » quelque chose qui n'est pas soumis au néant.
» Le couple infortuné se décide à prier Dieu et à se recommander à sa miséri- ,> corde éternelle. Il se prosterne et élève un cœur et une voix humiliés vers ce- „ lui qui pardonne. Ces accens montent au séjour céleste, et le fils se charge ,) lui-même de les présenter à son père. On admire avec raison dans rihadc les » prières boiteuses qui suivent l'injure pour réparer les maux qu'elle a faits. Ce- » pendant Milton lutte ici sans trop de désavantage contre cette fameuse allé- ,, gorie : ces premiers soupirs d'un cœur contrit qui trouvent la route que tous ,> les soupirs du monde doivent bientôt suivre ; ces humbles vœux qui viennent '^> se mêler à l'encens qui fume devant le saint des saints, ces larmes j^émtentes :, qui réjouissent les esprits célestes , ces larmes qui sont offertes à l'Eternel par ,> le Rédempteur du genre humain, ces larmes qui touchent Dieu lui-même ,. (tanta de puissance la première prière de l'homme repentant et malheureux .) ,» Toutes ces beautés réunies ont en soi quelque chose de si moral , de si solen- » nel, de si attendrissant, qu'elles ne sont peut-être point effacées par les » prières du chantre d'Ilion.
,. Le très-haut se laisse fléchir, et accorde le salut final de l'homme. Milton „ s'est emparé avec beaucoup d'art de ce premier mystère des écritures; il a » mêlé partout l'histoire d'un Dieu qui , dès le commencement des siècles , se >> dévoue à la mort pour racheter l'homme de la mort. La chute d'Adam de- ,» vient plus puissante et plus tragique quand on la voit envelopper dans ses » conséquences jusqu'au fils de l'Eternel.
» Outre ces beautés , qui appartiennent au fond du Paradis Perdu , il y a » une foule de beautés, de détail , dont il serait trop long de rendre compte. « Milton a surtout le mérite de l'expression : on connaît les ténèbres visibles , ,. le silence ravi, etc. Ces hardiesses, lorsqu'elles sont bien sauvées , tomme les >, dissonances en musique, font un effet très-brillant ; elles ont un faux air de )> génie : mais il faut prendre garde d'en abuser quand on les cherche , elles >, ne deviennent plus qu'un jeu de mots puérU, pernicieux à la langue et au
)» goût.
>, Nous observons encore que le chantre d'Eden, à l'exemple du chantre de „ l'Ausonie , est devenu original en s'appropriant des lichesses étrangères. L'é- » crivain original n'est pas celui qui n'imite personne , mais celui que personne » ne peut imiter.
» Cet an de s'emparer des beautés d'un autre temps pour les accommoder aux ») mœurs du siècle où Ton vit a surtout été connu du poète de I\Iantoue. \oyez, » par exemple , comme il a transporté à la mère d'Euryalc les plaintes d'An- ). dromaque sur la mort d'Hector. Homère , dans ce morceau , a quelque chose „ de plus naïf que Yirgile , auquel il a fourni d'ailleurs tous les traits frappants, » tels que l'ouvrage échappant des mains d'Andromaque , l'évanouissemeut,
» etc. ( et il y en a quelques autres qui ne sont point clans l'Enéide, comme le » pressentiment du malheur, et cette tcte qu'Andromaque échevelée avance h, » travers les créneaux). Mais aussi l'épisode d'Euryale est plus pathétique et » plus tendre. Cette mère qui, seule de toutes les Troyennes , a voulu suivre » les destinées d'un fils; ses habits devenus inutiles, dont elle occupait son » amour maternel ; son exil, sa vieillesse et la solitude, au moment même où » l'on promenait la tête du jeune homme sous les remparts du camp. Cefemi-' » neo ululatus sont des choses qui n'appartiennent qu'à l'âme de Yirgile. Les » plaintes d'Andromaque , plus étendues, perdent de leur force; celles de la » mère d'Euryale , plus resserrées , tombent avec tout leur poids sur le cœur, » Cela prouve qu'une grande différence existait déjà entre les temps de Virgile » et ceux d'Homère , et qu'au siècle du premier, tous le? arts , même celui d'ai^ » mer, avaient acquis plus de perfection. »
Et maintenant par ce jugement de M. de Chateaubriand sur Milton , jugez vous-même du Milton de M. de Chateaubriand.
Francis Benoit,
DU PAUPÉUTS\1E DAIVS LA TROISIÈME DIVISION.
Mofens df remédier dans les grandes ailles par la colonisation d'une partie de
la population out'rière.
(Troisième article.)
Quoique notre intérêt plus vif et plus direct se porte sur les campagrnes , parce que le salut de la France peut venir d'elles , parce que le rétablissement de l'ordre y est possible parce qu'enfin, quand on le voudra sérieusement , on y trouvera la paix dans la force , et que le désordre , les embarras financiers , les révolutions violentes nous viendront toujours des villes : il faut bien cependant que nous nous montrions au niveau de la tâche que nous avons acceptée, et que nous en venions aussi à étudier le paupérisme
dans les villes.
Ses progrès y sont incontestablement le fruit de l'industrie manufacturière, du luxe, des mauvaises mœurs , et d'une administration vicieuse. Il est bien difficile de parvenir à appliquer quelques remèdes salutaires au mal qui les dévore et qui réagit d'une manière si funeste sur le pays tout entier : cependant il convient de consulter les statistiques de nos économistes les plus renommés sur ce sujet, et de rechercher le chiffre approximatif du nombre des pauvres dans les cités , objets de nos investigations.
La moyenne de leurs calculs nous donne environ le quart de leur population comme formant la portion réellement pauvre. Or , les villes chargées de ces masses de pauvres ne représentent pas le huitième de la population totale du royaume : c'est quatre raillions dépopulation, et par conséquent c'est à un million d'individus qu'il faut appliquer les moyens proposés' par MM. de Yilleneuve , Huerne de Pommeuse et de Morogues , et non à deux millions terme moyen trouvé par ces auteurs et par quelques administrateurs qui ont écrit sur celte' matière comme le marquis de Tournon. Quant au million et plus qui dans leurs tableaux appartiennent aux communes rurales et aux petites villes , la culture horticole dont elles possèdent les élémens leur offre le moyen de les arracher à la misère ; et nous avons prouvé dans l'examen de l'état des pauvres dans la deuxième division que le clergé et les propriétaires étaient en mesure d'y pourvoir.
Opérons donc sur le million restant dans les villes de premier et deuxième ordre.— Des observations , que plusieurs faits à notre connaissance ont confirmées, et que M. de Morogucs a recueillies , autorisent à poser en fait que, lorsqu'une population d'ouvriers souffre par manque de travail ou réduction exagérée des salaires, si l'on parvient à enlever de ce lieu, ou à l'industrie qu'ils exerçaient , le quart de ces ouvriers , les moyens d'existence parle travail renaissent , tout-à-coup, pour les trois autres quarts. C'est donc h soustraire 250,000 prolétaires , mendians , vagabonds , orphelins , etc. , de ces villes , que le gouvernement doit pourvoir pour assurer le maintien de l'ordre et garantir leur sécurité 250,000 individus forment 50,000 familles naturelles ou adoptives : c'est donc 50,000 chaumières à établir sur 100.000 hectares de terres de valeur médiocre. Si on groupe par 10 au lieu de 5, les orphelins, mendians et vagabonds, 25,000 chaumières suffiront. II faiit en faire les fonds, la dépense par ménage ne devant pas excéder 2,000 fr. mobilier et valeur du terrein compris, celle totale s'élèverait à 100 millions pour 50,000 chaumières, et 50 millions pour 25,000. . . -i
Une telle mesure exécutée avec sagesf5e , discernement et vigueur, rendrait muti es plus de 100,000 hommes de notre armée , parce rue les garnisons des villes populeuses pourraient cti'C diminuées de ce nombre. Or , 100,000 hommes coulent 100 millions annuel-
leraent ; donc 100 millions ainsi dépensés une fois, économiseraient 100 millions du budget ordinaire. Il faudrait probablement recommencer la même opération au bout de trois ans, mais à cette époque ces familles de pauvres , devenues propriétaires de leurs chaumières et des terres en dépendant , rendraient à l'état un revenu de plusieurs millions, (3 p. 100 du capital et 1 p. 100 d'amortissement.) ?Sous ne poussons pas plus loin ce calcul : les hommes exercés à ces sortes d'études en sauront assez ; quant à ceux qui y seraient absolument étrangers , nous les renvoyons aux ouvrages de MM. de Villeneuve , de Morogues, et autres écrivains.
On concevra d'ailleurs , que 250,000 individus , vivant du produit du travail ou de la charité des citoyens, devenus producteurs à leur tour, sont en mcme temps consommateurs de denrées et d'objets fabriqués , et qu'ils créent un mouvement de circulation et un débouché important à l'intérieur.
Pour donner une idée de ce progrès du travail et de la réaction qu'il occasionne , nous avons examiné quelle était la profession de chaque famille en des communes rurales composées de 160 maisons et de 800 habitans. INous avons compté que tandis que 120 d'entre elles se livraient à un travail industriel quelconque, 40 étaient continuellement oc- •cupées à satisfaire aux besoins de la commune. C'était des laboureurs à façon, des voiluriers , des maréchaux , maçons, menuisiers, charrons, tailleurs , cordonniers , boulangers, bouchers , etc.
La seule colonisation de 250,000 individus nécessite déjà l'emploi de 62,500 ouvriers de professions diverses pour subvenir à leur consommation. Ces 02,500 ouvriers forment 1 5,000 familles. Voilà la grande mesure préparatoire , pour auisi dire , que devra prendre un gouvernement bien décidé à ramener l'ordre dans les grandes cités. — Puis ensuite il observera les causes du paupérisme signalées plus haut. — 1° Les progrès de l'industrie manufacturière qui y est concentrée ; nous avons montré dans l'article du 15 juillet qu'elle tendait à émigrer dans les campagnes. 11 est facile d'aider ce mouvement et de le faire coordonner avec la colonisation forcée des mendians , vagabonds , repris de justice et surtout de cette classe nouvelle qui joue un rôle dans nos troubles politiques, et que le peuple a nommé les gamins.
2" Le luxe; sans en venir à des lois somptuaires , l'exemple du prince, des fonctionnaires, des personnages en crédit , peut affaiblir ses excès scandaleux sans nuire à ce qui est de convenance et à ce qui encourage utilement les arts et les industries.
Si jamais la France était ramenée dans la voie du bon sens et de la vérité , si un pouvoir juste et protecteur de tout ce qui est bon et salutaire, recouvrait assez d'empire pour pouvoir arriver , sans violence aucune , à modij&er les usages et les mœurs , quel bien ne résulterait pas de l'adoption d'un costume national et particulier aux diverses classes de la société. Sans doute la chose est difficile, mais rien n'est impossible en France: pous avons vu tout ce qu'ont pu y faire en d'autres temps des princes généralement aimés. Est-ce qu'il ne peut en apparaître sur le trône quelques-uns qui sachent , comme eux, régner sur les coeurs.^ Que cela se présente une seule fois , et tout leur serait facile, même le changement des habitudes et des usages les plus affermis par le temps.
Au reste, les excès du luxe sont combattus par la religion et par ses enseignemens: il perdra de son influence à mesure qu'elle reprendra sa puissance sur les masses. C'est ce retour que , princes, riches et savans doivent favoriser par leurs exemples, en s'associant ainsi à la prédication des ministres de l'Évangile , et la société rentrera dans de meilleures voies.
3° Les mauvaises mœurs ; elles sont sans contredit la c-iuse la plus active de l'extrême misère des classes ouvrières dans les villes de manufacture.
Nous avons fait sur ce sujet des recherches statistiques qu'il est à-pfopos de consigner ici.
ÎNous prîmcB lOO adresses de p-auvres assistés régulièrement par le bureau de bienfaisance d'une Uc es villes ; et nccompaçné de la sœur de cluirilc chargée de la distribution d^s
secours, nous les visitâmes tous, en nous informant exactement des causes de la détresse de ces familles d'ouvriers. iNous découvrîmes que l'immoralité de tous ou de quelques membres de ces familles était la cause de la misère de plus de 80 sur 100 : d'oii nous pûmes conclure, par l'examen de l'état des familles d'ouvriers de la même profession , dont la conduite morale élait exempte de reproches , que si l'on parvenait à extirper de leur sein l'ivrognerie, l'esprit de rapine et le libertinage, la dépense des bureaux de charité des villes serait diminuée des trois quarts.
Eh ! quel moyen d'obtenir d'aussi précieux résultats? Ici il faut déchirer le voile, et accuser le plus grand nombre des chefs de manufactures , d'usines et d'entreprises commerciales , des maux qui pèsent sur la classe dont le travail les enrichit, et assumer sur leurs tôles la responsabilité des dangers dont les progrès du paupérisme menacent le pays. Il dé|^endrait d'eux de diminuer les ravages de l'immoralité dans leurs usines et ateliers, et si nous avions une bonne législation à cet égard, l'autorité publique pourrait et devrait les contraindre 1° A y séparer les sexes ; 2° à y faire donner un peu d'instruction aux enfans qu'ils emploient; 3° à y respecter les lois de la religion pour la sanctification des dimanches; 4° à prendre des mesures conservatrices de la santé des ouvriers en des cas qu'ils négligent. Et comme ces précautions sont pratiquées par des fabricans en certain nombre , lesquels n'en éprouvent pas de dommages , certes on peut bien réclamer de tous, ce qui n'est pas nuisible à leurs intérêts.
Eh ! ne peuvent-ils pas y joindre quelques mesures sévères contre les mauvais sujets , y punir les débauchés par des amendes; y favoriser les associations de secours mutuels , les caisses d'épargnes , en y versant des retenues qu'ils feraient eux-mêmes à leurs ouvriers. Ne peuvent-ils attirer dans leurs fabriques de ces anges de piété et de vertu que leurs cités possèdent encore, pour venir faire le catéchisme aux ouvriers? Qu'ils fassent ces choses-là , et la société perdra le droit de les accuser de hâter les progrès du paupérisme et ceux d'une effroyable corruption , dont ils seront tôt ou tard les premières victimes. Qu'ils fassent taire un moment les calculs de la cupidité pour écouter les conseils de la religion et de la charité, et ils comprendront qu'ils se rendent responsables envers Dieu et la société de la dégradation de cette multitude d'êtres semblables à eux , qui leur sont inféodés par leur pauvreté, et qui se perdent à leur service.
Et que fait le grand nombre des négocians, marchands, manufacturiers? ils ne laissent pas même bien souvent à leurs ouvriers, commis, employés , la liberté de faire, dans les journées consacrées à la religion , le moindre acte de soumission à ses lois. Et puis étonnez-vous que le paupérisme le plus menaçant envahisse les cités, y multiplie les victimes de la misère et de l'immoralité !
Quand ces hommes ennemis, ou au moins indifférens à la religion, reconnaîtront leur crime et travailleront à en réparer les conséquences , un autre ordre surgira pour les cités, et l'intervention de l'administration devra les aider.
Nous terminions le coup d'œil rapide jeté sur le paupérisme des grandes villes , quand les nouvelles déplorables de l'Espagne sont venues nous navrer le cœur au fond de notre solitude. Un massacre de moines d'abord, et puis de généraux, et la destruction des usines et manufactures.
Nous savions les millions de volumes de Voltaire et autres impies de celte école, introduits en Espagne depuis 20 ans ; nous savions les efforts de la propagande révolutionnaire pour bâter les développemens de leurs doctrines , nous savions quels en devaient être certainement les fruits.
Le commerce et l'armée ont aidé à ces ténébreuses machinations. Après les moines, le commerce et l'armée ont recueilli le fruit de leurs propres complots contre les principes conservateurs dç tout ordre social : Et nunc intdligiu^ De R,
IIÎ.