‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 71 sur 129 · LA COASSE AU TIGRE · texte numérisé non relu

LA COASSE AU TIGRE

La grande chasse est belle encore dans quelques provinces de France à travers les collines couvertes des débris de nos vieilles forets , quand les chevaux liennissent , impatiens ; quand les lévriers, la langue pendante , la tète allongée , s'élancent sur la voie , et que les sons du cor se perdent sous les voûtes des chênes druidiques. Le loup inquiet commence à fuir au milieu des halliersj les chasseurs traversent buissons et bruyères , les piqueurs sonnent à l'envi , les fourches et les épieux brillent sous les lonces des haies , et nos campagnes s'étonnent à l'aspect de la bète honteuse et fuyant. IMais nulle idée de danger ne préside à cette fête I si le loup succombe harcelé par cinquante chiens , percé de vingt balles^ n'éprouve-t-on pas un certain sentiment de honte , en promenant ses regards sur le visage elFaré des chasseurs : tant d'efforts , tant de bras , tant d'armes pour venger quelques brebis : la bête seule a été belle et courageuse.

Il n'en est pas ainsi dans les plaines d'Amérique : l'ennemi est plus terrible, le chasseur combat avec des armes plus égales , et la puissante nature de ces contrées semble encore , en rapetissant l'homme , grandir les dangers auxquels il s'expose.

Le jaguar est assez commun dans les vallées des Andes , du côté de l'est ; les petites montagnes qui bordent la chaîne principale, désertes et sauvages comme leur sœur aînée, sont remplies de cavernes ténébreuses au fond desquelles ces animaux trouvent une retraite paisible. De là , ils daignent parfois descendre dans la plaine , et visiter les rares habitations semées dans Pampa , depuis Mendoza jusqu'au fort San-Carlos. Tout voyageur campé dans cette immense vallée pendant une nuit calme et obscure , lorsque de sombres nuages se suspendent comme im dais au-dessus des cimes blanches de la Cordilière, a dû entendre le rugissement de ce tigre d'Amérique , rôdant solitaire au pied du Paramillo. \ oit-il les flammes du camp , est-il attiré par l'odeur da sa proie, est-ce la joie 0)1 la frayeur qui lui arrache ce cri menaçant? Je ne sais : au moins est-il vrai que l'Européen ne l'écoute point sans un frémissement involontaire , surtout s'il sent son cheval frapper la terre avec inquiétude , hennird'une manière plaintive à mesure que la voix de son ennemi redouté s'approche et grossit.

Nous étions campés au Carissal ; je dis campés , car l'hospitalité dans ces réglons retirées , consiste à offrir à l'étranger un cuir de bœuf sur lequel il étend son poncho , et dort en plein air : seidement , sMl pleut, on se trouve abrité par la saillie du toit de roseau. Les chiens se couchent pêle-mêle avec les nouveaux venus ; ime fois le premier aboiement passé , ils se familiarisent bien vite ; et en effet, s'il fallait qu'ils gardassent rancune aux gens de mauvaise mine, leur vie

s'écoulerait dans ime colère incessante. D'ailleurs aussi , sous les dehors les plus repoussans, sous l'apparence d'une physionomie devenue sauvage par l'habitude d'une existence nomade , le gaucho cache .quelquefois des vertus, et un dévouement sans bornes pour le patron qu'il s'est engagp à suivre partout : s'il porte un poignard , n'est-ce pas autant pour se défendre que pour attaquer. Là où tout le monde marche armé , l'équilibre existe.

La troupe se composait d'une douzaine d'individus , y compris deux ou trois Européens, voyageurs ou curieux, faciles à distinguer par la manière un peu empruntée dont ils portent les costumes du pays. Bien qu'habitués aux campemens , on sentait qu'ils n'avaient pas encore pris tout-à-fait leur parti sur les inconvéniens du bivouac ; leurs bras et leurs jambes étaient dans une continuelle agitation ; on les voyait se relever pour examiner l'aspect du ciel , et prêter l'oreille aux bruits de la nuit ; le gaucho , toujours calme , veille en dormant : le sommeil ne lui fait jamais perdre entièrement l'usage de ses facultés : il voit et entend , les yeux fermés , les mains sur ses oreilles.

Je n'ai point la prétention d'appartenir à cette dernière classe , et me range humblement dans la catégorie des Européens.

La lime avait envie de se dégager d'entre les nues diaphanes , pour faire tomber obliquement un de ses rayons sur un pic isolé , dont la cime aiguë est blanchie par la fiente des condors. Ce roc a reçu le nom de Los-Buitres (les vautours). Couché au niveau du sol , je pouvais distinguer le sommet de cette petite montagne finement découpée sur le ciel^ et couronnée par une douzaine de ces grands oiseaux échelonnés sur les rocs , comme une troupe de corbeaux sur les arêtes d'une flèche gothique.

Mais ce qui animait cette solitude et tenait mon regard fixé dans cette direction , c'était un rugissement lugubre , évidemment parti du pied même de Los- Buitres. La voix était forte, elle passait graduellement des miaulemens du chat au hurlement, à la plainte stridente du tigre. On eût dit que l'animal s'ennuyait , qu'il était mécontent de lui-même. A chacun de ces cris sauvages , je sentais se serrer sous mes pieds un grand chien fauve , au museau de loup , à la queue de renard. Un peu plus loin , étaient étendus le ventre contre terre , la tête sur leurs bras en croix , deux vrais gauchos , deux francs-archers : l'un né dans la plaine et rendu célèbre par un grand nombre de ces exploits plus ou moins appréciables aux yeux de l'homme civilisé ; l'autre, fils des montagnes, ti'op jeune encore pour s'être acquis cette gloire à laquelle il aspirait avec ardeur.

Le cri du tigre n'avait point échappé à ces deux habitans du désert : le montagnard, il se nommait Fernando, se dressa sur le coude^ et, allongeant vers son voisin sa botte éperonnée :

Montero , lui dit-il, entends tu cela?

Oui , reprit froidement celui-ci.

Et il y eut un moment de silence : le temps que nous mettrions à faire une longue phrase et à la polir , ces gens-là l'emploient à resserrer leur idée dans le moi ^e mots possibles , ç% ceU pav indolence,

— C'est un vieux tigre, celui-là, ajouta le montagnard ; il est comme toi , il ne marque plus.

— Montero poussa un juron énergique , et se tut encore. IMais Fernando voulait le provoquer à toute force et l'obliger à se montrer pour avoir luimême l'occasion de briller aux dépens peut-être de celui dont il était secrètement envieux.

— Tiens , Montero , reprit-il, la croix du sud est la tête en bas, il va faire jour, dans deux heures , je veux dormir sur la peau de ce bichoAk,

— ^Toi î dit Montero avec un sourir dédaigneux.

— Parions , interrompit Fernando , parions ton cheval contre le mien , bridé et sellé.

La partie n'était pas égale : l'habitant de la plaine avait un beau cheval Chilien , de cette race cultivée dans les Eslancias de san Martin près de 3Iendoza. C'était un magnifique animal , gras et rond , comme on les aime dans ces contrées , et de plus assez richement équipé. Le cheval de Fernando au contraire , étroit et allongé , montagnard comme son maître , dont il était l'image parfaite , ne présentait qu'une piteuse apparence à quiconque n'eût pas remarqué la vivacité de ses yeux et l'extrême mobilité de ses oreilles presque toujours rejetées en arrière : quant au recado dont il était couvert , quelques lambeaux de peau de mouton en formaient la partie essentielle. Il existait donc entre ces chevaux et leurs équipemens la même différence qu'entre ces deux hommes et leurs costumes. Chose singulière^ ni l'un ni l'autre ne possédait une maison, un toit, un coin de terre , une pièce d'or ou d'argent ; mais de beaux éperons , des étriers plaqués , un couteau à poignée d'ivoire. Ces richesses de l'iiomme errant inspiraient au vieux cavalier de la Pampa un certain mépris aristocratique pour son humble compagnon ; et c'est précisément ce qui avait éveillé l'amour-propre de Fernando. Il tenait toujours à son pari.

"— Yeux-tu mon sabre en retour ? ajouta-t-il.

— Laisse-moi, dit l'autre.

— Un beau sabre , pourtant ; j'en ai perdu la gahie , mais quelle lame î... Si tu ne viens pas , je vais seul , et j'irai dire que tu as eu peur : d'ailleurs les gens de los Uanos sont des poltrons...

Et il sauta à cheval , inspecta son lazo , aiguisa son coutelas sur le fourreau de cuir huilé , et s'éloigna. Le vieux Gaucho se leva lentement d'un air de mauvaise humeur , rajusta ses éperons et disparut bientôt sur les traces de son compagnon. Certes, il n'était pas homme à avoir peur d'un jaguar, il ne craignait pas non plus de perdre ce pari inégal où il n'avait pas la valeur de deux piastres à gagner , mais il ne voulait pas non plus paraître accessible aux provocations , aux défis d'un enfant.

Le jour commençait a poindre : peu à peu les têtes se levaient, la place devenait vide. En cinq minutes il ne resta plus traces de campement : les hommes et les chevaux de ce pays-là aiment à saluer l'aurore ; et pourquoi dans les villes per- !dons-nous dans un sommeil lourd et paresseux le plus bel instant de la journée ?

Les condors prenaient l'un après lautie leur vol vers les neiges des Andes, et

disparaissaient dans les nuages. Le tigre se taisait ; où le rejoindre ? mais les deux chasseurs se dirigèrent vers la montagne isolée , comme des gens assurés de trouver leur proie. Les plus curieux d'entre nous se mirent en devoir de les suivre ; les uns par désœuvrement , les autres pour prendre à l'occasion une part active au combat.

Le pic est, presque de toutes parts, entouré par un marais profond sans joncs ni roseaux ; il est couvert de petites herbes semblables à celles dont la plaine est revêtue , et à une certaine distance rien ne l'en distingue. Ce lac, d'une odeur fétide , a été formé subitement par un tremblement de terre : on n'y voit ni canards ni cygnes, ni flamands. On examina scrupuleusement le sentier peu large qui conduit à la montagne , et il resta démontré que l'animal n'avait pas quitté son fort.

En effet , de petits oiseaux voltigeaient le long des halliers , quelque chose agitait les broussailles; le tigre était là. Il ne fuyait pas , il se promenait d'un pas grave et solennel , vaguement préoccupé de la venue de ses deux emiemis. Montero piqua des deux.

•*-Tu m'as provoqué ^ dit-il au montagnard , c'est à moi de commencer l'attaque.

Et il s'aventura bravement dans des sentiers de plus en plus difficiles. L'autre , favorisé par l'expérience de son cheval habitué à gravir les rocs , fit un circuit pour tourner la bête ; et tout en laissant à son compagnon les honneurs de la chasse , il lui restait encore plus d'une chance de pouvoir agir d'une manière sérieuse.

Un tigre est bien beau quand il plisse ses lèvres hérissées de longs poils , pousse un grognement sourd , fait onduler sa queue soyeuse , et semble s'enivrer de bonheur en sentant la rage animer tous ses membres : puis lorsque la fureur est à son comble il écume , son dos se voûte , ses quatre pieds se crispent , se tendent , et d'un bond désespéré il va fondre sur sa proie. Tel était l'ennemi que Montero attendait le lazo au poing. La chasse ainsi entendue consiste à saisir l'instant où le tigre se penche pour calculer son élan ; alors , poussant son cheval au grand galop, le chasseur passe comme l'éclair^ lace adroitement l'animal, et l'étrangle par la rapidité de sa course. Tout cela peut se faire avec succès lorsque le jaguar, occupé de deux ennemis, reste l'espace d'une seconde dans l'indécision. Fernando, arrivé à temps , agitait les ronces pour se faire remarquer de l'animal et l'attirer sur lui ; mais le tigre ne détournait pas de dessus Montero ses yeux fauves et étincelans : il le regardait toujours en face , suivant par une légère oscillation de sa tête les vibrations du lazo. L'instant favorable tardait à se présenter ; le cavalier fit une demi-volte pour placer son ennemi dans la position voulue ; Fernando , le rire sur les lèvres , l'agaçait du doigt et de la voix.

— Tant pis , dit Montero , tu verras si j'ai peur.

Et à grands coups d'éperons il s'élance sur la bête furieuse , le couteau à h main , et abandonnant le lazo , devenu inutile à une si courte distance.

he tigre, glissant sous le poignard, avait bondi de dix pieds en avant j le cheval se cabra, car les griffes de l'animal iaboiiraient son poitrail , et cette gueule tei^

rible étreignait sa mâchoire comme une paire de tenailles. Il y avait de la volupté dans la colère du jaguar ; ses quatre pattes rassemblées déchiraient horriblement les chairs délicates de la pauvre bête ; sa queue venait frapper la botte du cavalier , et malgré tous ses bonds , ses sauts furieux , le cheval ne pouvait désarçonner le jaguar. Montero cherchait à le frapper de son couteau : cette lutte sanglante durait toute la longueur d'une minute , et la lame ne trouvait point où s'enfoncer.

— Que tal, criait Fernando avec une ironie amère, enviant peut-être la position critique de son compagnon, car ce sontU des dangers pour lesquels le gaucho se passionne, il a peur d'une balle, mais là ou peuvent servir le nœud coulant ou le couteau , son courage se révèle, il est heureux... — Faut-il t'aider , Montero , veux-tu perdre ton pari?

Et à ces mots le lazo du montagnard renversa brusquement le tigre; ses giifîies, en se détachant du corps de sa victime, avaient enlevé des lambeaux de chair. Montero, pale de colère, bondissait sur son cheval expirant : tandis qu'au miheu d'un nuage de poussière. Fernando mêlait des cris joyeux aux rugissemens étouffés, auralement lugubre du jaguar, traîné sur les cailloux, la gueule ouverte, les yeux sortis de leur orbite.

Le petit cheval des montagnes s'arrêta enfin auprès de son compagnon nmtilé, couvert de sang que IMontero eut la générosité d'achever d'un coup de poignard, et cela lui fit du bien à lui-même, car il avait besohi de frapper. Puis retirant une à une les pièces de son équipement ; — Prends ceci , dit-il à Fernando, tuas gagné, ou plutôt, j'ai perdu.

Le rusé montagnard ne répondait pas ; le genou sur le ventre du tigre , il dégageait le lazo, un peu compromis dans cette course précipitée, et se disposait à enlever la belle peau sur laquelle il voulait achever son sommeil.

— Garde ioii recado, dit-il enfin au cavaUerde la plaine, si j'ai gagné, je ne te demande qu'une chose. Mon sabre n'a pas de gaine, donne-moi celle que tu aslàl ça m'ennvde d'avoir cette lame passée sous la sangle de mon cheval ; et la nuit, quant je galope, je serais si heureux d'entendre un fourreau d'acier battre mes éperons I Théodore Pavie.

{Fragment inédit d'un voyage au Chili),

POÉSIE

Pas de poésie sans religion , pas de véritable inspiration sans la foi et l'cspcrauee. Avec les idées religieuses , avec les dogmes du christianisuie , l'ame s'élève bien haut, l'arae voit les choses de l'avenir. En voulez-vous une preuve, lisez les vers qui suivent. Ils sont de M. Amie; ils lui ont été inspirés par cette muse, ou plutôt par cet ange de 3ion, que JMilton et le Tasse n'ont pas invoquée en vain,

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