‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 74 sur 129 · PEINTURE, SCULPTURE ET ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

PEINTURE, SCULPTURE ET ARCHITECTURE

Ouvmgss des pcnùonnuires de Rome.

C'est un fait incontestable que les hommes supérieurs de toutes les époques ont été d'autant plus grands, et seront 5,'rands dans une poster ti d'autant plus reculée, qu'ils ont été l'expression la plus complète et la plus avancée de leur époque. Et cela n'est pas moins vrai des peintres, des sculpteurs, des architectes, en un mot de tous les artistes proprement dits, que dos poètes, des historiens et des philosophes. Ne voyons-nous pas , en effet, nos artistes les plus distingués se livrer à des compositions, ou même à des pastiches des époques dont l'analogie avec la nôtre est la plus évidente. Après la courte période romantique que nous avons traversée, au sortir du matérialisme et |à l'aurore de notre restauration religieuse, nous voici au milieu d'une phase scholastico-romantiquc , pour me servir d'une expression de Schlégel, car nous sommes partagés entre les fantaisies bizarres et capricieuses de notre imagination, les exigences dogmatiques de notre esprit, et le besoin de croyances, de principes arrêtés qui de nouveau, et avec une puissance irrésistible, se manifeste à notre ame long-temps éplorée. Eh bien, quels sont les sujets le plus remarquablement traités par nos plus grands artistes? quel est le style adopté par eux depuis notre renaissance à la religion, depuis que nous mêlons la science à la fantaisie, les discussions scholastiques aux aventures, aux descriptions romantiques, le style précis et serré de l'école au style vague et coloré de l'imaginalion abandonnée à elle-même? Ce sont des tableaux tirés de la Bible et traités avec la naïveté exagérée du romantisme, puis des épisodes empruntés à Shakspearc ou à Dante , les deux grands poètes scholasticoromai^tiques par excellence.

Et voici deux sujets analogues traités dans les deux plus beaux morceaux envoyés cette année de notre école à Rome.

C'est, d'abord, le réveil du juste et le réveil du méchant^ pastiche remarquable de M. SiGNOL. Un peintre ou sculpteur de l'école chrétienne moyen-âge eut traité avec amoi'.r ce sujet sur les pages d'un diptiquepour l'oratoire d'un prince ou d'un prélat. Aujourd'hui qu'on ne voit plus de diptiques et de tryptiques ailleurs que sur les autels ou dans les cabinets d'antiquités, un artiste intelligent n'a pas le choix et réunira sur la même page les deux tableaux de son sujet. C'est ce qu'a fait aussi M. Signol avec un rare talent de composition et un sentiment profond du texte qu'il s'est imposé. Cet artiste, encore parle fait sur les bancs de l'école, est depuis long-temps passé maître, mais on voit qu'il marche toujours et n'est pas de ceux qu'endorment ou enivrent à tout jamais leurs premiers succès. Sous le rapport de l'arrangement et de l'exécution matériels, M. Signol est incontestablement en première ligne parmi nos peintres actuels. En un mot, il dispose, dessine, touche et colore d'une manière supérieure. Mais c'est comme coloriste moral qu'il est surtout en première ligne derrière M. Ary Schcffer, auquel il est de beaucoup supérieur pour le coloris matériel. Or, la couleur morale, c'est le coloris des Raphaël et des Murillo, comme la couleur matérielle est le coloris des Titien, des Tintoret, des Yéronèse; c'est l'expression pure, délicate et complète jusqu'à l'idéal de la pensée qui domine le sujet, comme le coloris matériel est l'expression pure, délicate, et complète jusqu'à l'idéal de la couleur générale et de la couleur de chaque objet dans un tableau.

Or M. Signol s'est toujours montré grand coloriste moral; il devient, sous ce rapport surtout, déplus en plus remarquable, et sa nouvelle composition lui fait, sous ce rapport aussi, le plus grand honneur. Mais qu'il y prenne garde, pour arriver à la ligne pure de Raphaël, il tombe un peu dans le maigre et dans le sec des Allemands ; afin d'atteindre à la pureté de tons de Raphaël et à la finesse de modelé de Léonard de Yinci, il se laisse aller au froid, au pâle et au compassé des a<;ccliqucs Italiens et Allemands. Et ce défaut nuit d'autant plus \\ sa couleur, qu'il n'a pas encore assez oublié ces dessous au bitume de

l'école (le Gros, qui repoussent toujours les dessus un peu délicats, et donnent autaLleau une teinte générale verte à laquelle on n'échappe guère qu'à force de tons gris ou laqueux dans le modelé.

En somme cependant et avec de nombreux défauts, son pastiche est un ouvrage tout à-fait remaquable, et restera comme une des belles pages de la peinture chrétienne.

Yoici maintenant, sur une grande toile, et traité plus grandement dans un sentiment de couleur matérielle et de touche beaucoup plus chaud, sinon avec autant d'intelligence et de finesse, un épisode de la Divine Comédie : Dante aux enfers^ conduit par Firgile^ et consolant les âmes des envieux.

M. Flandrin a fait, depuis son séjour à Rome, des progrès surprenans et qu'on a rarement à constater chez nos pensionnaires. Yoyez plutôt la grande, je veux dire la vaste toile de M. Bezard, pensionnaire de cinquième année, dont je n'ai pas le courage de parler, et souvenez-vous de tous les jeunes talens tués par les mauvaises études.

Le dessin, le modelé, la coulem' surtout de M. Flandrin sont aujourd'hui remarquables, et dès l'atdier de 31. Ingres, il faisait concevoir, sous ce rapport, de grandes espérances. Mais cet artiste n'annonçait pas un poète, et son intelligence ne semblait pas devoir produire des ouvrages grands et complets. Ses premiers essais étaient nuls comme composition et comme couleur morale. L'an dernier encore, il envoya de Rome un prétendu tableau qui n'était réellement qu'une belle étude d'atelier. l\îais son grand tableau de cette année accuse un progrès éclatant en tous points, et la composition elle-même en est assez bonne. Toutefois ce n'est pas là encore un sujet bien compris, et, par exemple, ses envieux ne le sont pas assez profondément selon la pensée du poète ; ce ne sont guère plus des envieux que des gens ennuyés. Ils ont tous je ne sais quoi du lazzarone qui regarde fumer le Yésuve. Puis ses deux figures de Dante et de Virgile, fort belles par elles-mêmes, n'exjiriment point la pensée qui doit les déborder en ce moment.

Quoiqu'il en soit, ce tableau est un morceau qui restera; mais c'est aussi une promesse dont nous demanderons compte l'an prochain à M. Flandrin.

A côté des deux ouvrages dont je viens de parler, on remarque la copie très-naïvement faite par M. Sig.nol, d'un fragment de fresque d'André del Sarte. Puis deux belles études déjeunes Italiens, l'une de M. Flandrin, auquel nous reprochons ici, comme dans quelques parties de son grand tableau, de la mollesse dans le modelé des muscles ; l'autre plus vigoureuse et presque aussi remarquablement bien traitée, par M. Roger (4«n«' année), dont les études à Rome n'ont encore produit de bien que celte académie.

Enfin on s'arrête avec plaisir devant une copie en miniature de la Madone au chardonneret de Raphaël (galerie de Floiencc), exécutée par M. Martines (4'"e année).

Nous laisserons passer les ouvrages de sculpture envoyés cette année de Rome. Les uns ne méritent guère une critique sérieuse, les autres ne supportent pas la critique. Toutefois nous signalerons la^ Jeune esclave de M. de Bay, mais ce n'est pas une composition bien forte, et nous engageons l'artiste à mieux étudier son époque, à mieux choisir ses sujets, puis aussi à moins viser au joli ^ et encore à mieux étudier les proportions de ses académies.

Parmi les ouvrages d'architecture, nous avons remarqué d'excellentes et précieuses études de M. Garf.z (4nv année), pour la restauration du port d'Oslie, et des éludes sur le temple de Festa, par 3L Morev (3,„, année), sur le colyse'e, par M. Réveil (2,„e année); et sur la de.orution intérieure du Panlhcon, à Rome, par M. Baltar (F* année).

Nous signalerons, mais comme di.tribution et pour l'architectoniquc seulement, le modèle d'u fie chambre des de putes pour la Frcince, txécitépar M. Desfeux (5^^ année). Il est malheureux que le style et les orncmens d'architecture en soient d'aussi mauvais goût et si mal combinés. Puis il y aurait un remaniement à faire dans la distribution pour agrandir la salle des séances publiques.

La composition de 3L Dcsfoux est encore un exemple de cette stérilité à laquelle les

ëtQdes en dehors de la pensée chrélienne et de la pensée nationale, en dehors de l'époque ; en un mot, les études académiques actuelles condamnent tous nos jeunes architectes.

Page 1