DANS LA VALLÉE DE GOLDAU
Tableaux peints par M. Daguerre et M. Sébron, son élève.
JVous venons de passer une nuit dans la délicieuse église Saint-Étienne-du-Mont. Lorsque nous y entrâmes hier, avant le coucher du soleil, un jour rougeàtre en éclairait les vitraux, et les reflets de cette lumière venaient jeter leurs glacis lucides sur les voûtes et les piliers de la maison de Dieu. Le soleil se coucha , le crépuscule pâlit, les voûtes, les murailles, les colonnes se firent gris, les vitraux revêtirent une teinte bleue ; et puis nous vîmes la nuit, comme une gaze de deuil, nous envelopper au Las de la nef vaguement dessinée par les blancs piliers des bas cotés. Et voilà qu'à minuit nous avons vu le chœur s'illuminer de mille flambeaux scintilhais tn faisceaux derrière le délicieux jubé enlancé autour des colonnes qui ferment la nef. Et l'église où seuls nous étions demeurés depuis hier, s'est remplie de monde, et le prêtre est monté à l'autel, et l'orgue a chanté Noël... Et puis les flambeaux ont pâli, la foule s'est relirée à mesure que le jour a reparu, gris d'abord, puis bleuâtre, et puis vermeil et pur...
Alors nous sommes sortis de l'église, et nous voici tout-à-coup transportés par notre guide à l'entrée delà vallée de Goldau, près du lac et du village de ce nom. Nous apercevons sur le troisième plan le village de Art sur le beau lac de Zoug. Le ciel est couvert de nuages orageux, le soleil se couche, laissant tomber çà et là ses rayons pâles sur le paysage immense resserré à droite par la montagne de Rouffiberg, à gauche par le mont Righi, dont la hauteur est de près de six mille pieds. A mesure que le jour baisse, les nuages s'obscurcissent et semblent s'amonceler sur notre tète. La nuit descend ; voilà qu'elle se fait déplus en plus sombre. Le paysage n'est plus éclairé que vers le fond par quelques météores ternes qui sillonnent le ciel à l'hori/.on. Voici tomber de la pluie par torrens et gronder les tonnerres autour de la vallée plongée dans la plus profonde obscurité. Nous ne distin;;uons plus rien autour de nous. Mais tout-à-coup la lune brille entre deux nuages, et nous nous serrons la main, eftVayés de nous retrouver et de nous voir au milieu des fragmens de rochers et de montagnes que l'avalanche a précipités dans la vallée, comblant les lacs et ensevelissant les chalets, à la vue de quelques familles éplorées, sorties de leurs chalets épargnés par l'orage et que la lune vient de faire surgir lout-à-coup à nos yeux dans les ténèbres. . .
Tels sont les deux tableaux exposés maintenant au Diorama. Le premier, La messe de minuit à Sl-Eiienne-du-Mo/ii , produit la plus complète illusion , commande le plus saint, le plus religieux recueillement. On en sort embaumé de sentimens pieux autant que d'admiration pour l'artiste qui a créé cette merveille. Le dernier tableau, dénature moins morte et d'horizon moins vaste, produit, il est vrai, une illusion moins complète; mais il impressionne vivement encore et offre un aliment assez relevé à la curiosité. Dans le premier tableau, la lumière règne plus vive sur les premiers plans précédant le jour , et elle vient presque toute par derrière dans l'eflet de nuit. Le dernier tableau présente l'effet opposé. Il serait trop long d'expliquer ici la manière dont s'obtiennent ces résultats merveilleux. Puis, s'il y a une jouissance dans l'explication qu'on se fait d'un phénomène, il y en aune aussi dans la naïve et abstraite contemplation de ce phénomène, et celle-là nous voulons la laisser à nos lecteurs. Max. Raoul. I ' ^ — ■ — ^
(1) Tableau exposé depuis assez long-lemps déjà, mais qui attire loujoujrs el doit encore attirer long-temps la foule. Nous ne saurions trop le recommander à nos lecteurs.