RESPECTÉE
L'académie de peinture et de sculpture , la première des beaux-arts par ordre de fondation, ne fut autre chose, d'abord, il ne faut pas l'oublier, qu'une association libre dont le but était d'étudier et de faire étudier en commun et de soustraire les artistes au monopole exorbitant exercé alors par l'association des maures -peintres. Les autres sections de l'académie des beaux-arts, qui furent créées à part, se réunirent comme par droit d'accession à la première et ils ne font plus maintenant qu'un seul corps. L'académie primitive se fonda et exista d'abord à ses frais, sans pension ni dotation, mais après quinze ans d'une lutte déplorable, avec la communauté des maîtres-peintres; elle obtint, grâce à Colbert, une pension de quatre mille livres, et dès-lors la lutte ne fut plus douteuse : l'académie des beaux-arts était fondée.
Ce n'est pas nous qui nous élèverons contre le principe si fécond des associations. Les travaux en commun, l'existence en commun forment et développent les grandes et puissantes individualités. Aimez-vous, soutenez-vous les uns les autres, c'est le premier précepte pour apprendre à être grand devant Dieu et devant les hommes.
Mais il y a, il y eut presque dès l'origine, et il y aura toujours dans presque toutes les associations spéciales comme dans toutes les sociétés générales, deux puissances qui se combattent incessamment : celle du progrès, et celle delà conservation. Le but et la mission du principe conservateur est d'occuper, pour l'abandonner pied à pied, le terrein de l'avenir à mesure que la puissance progressive le laboure et féconde à la sueur de son
iront ; puis d'avancer devant la nouvelle société, en recueillant et cmpoilant avec lui les monumens et les modèles anciens jusqu'à ce que le temps soit venu, pour la génération qui avance en défrichant, de marcher en recueillant et conservant à son tour, à la place de ses devanciers. Or, là ou le progrès et la conservation ne s'exercent pas en dedans du christianisme et sous l'influence et à l'abri du christianisme, les bons résultats deviennent d'autant plus difficiles que les passions individuelles envahissent plus complètement ce sol à féconder , et s'élancent en quelque sorte aux premières racines des plus beaux arbres, pour les ronger ouïes dessécher. Puis il vient une époque où l'orgueil, l'entêtement, l'avidité s'emparent des puissans, et alors il n'y a plus ni bon vouloir ni amour du mieux dans l'esprit des conservateurs, ni loyauté ni générosité, ni amour du mieux dans leprogresseur, qui se fait agresseur et révolutionnaire.
Tel est aujourd'hui l'état de la société en général, et tel est notamment, dans le petit cercle où nous nous renfermons, l'état de l'académie des beaux-arts et celui du corps des artistes vis-à-vis l'un de l'autre. Mais nous n'hésitons pas à le déclarer, et nous en appelons à quiconque a étudié de bonne foi depuis quelques années et les opérations de l'académie, et les travaux des artistes en dehors de l'académie ou en opposition avec l'académie, ou même sur le parvis académique. L'académie des beaux-arts , comme puissance conservatrice, se montre et s'est presque toujours montrée ces quinze dernières années, passionnée, orgueilleuse, entêtée, anti-chrétienne et sans autre but qu'une étroite personnalité de la part de chacun de ses membres en général. En un mot, l'académie a fait une résistance mesquine, orgueilleuse et obstinée, au lieu de remplir sa mission de conservatrice. Et voilà pourquoi nous en usons si peu respectueusement envers ce corps dont nous sommes bien loin cependant de contester l'utilité , et dont nous voudrions recevoir une leçon d'humilité et de loyauté.
Nous avons dit que l'académie s'irrite, s'entête et s'aveugle, en un mot se passionne comme un individu isolé , et , qui pis est , comme un individu sans foi au christianisme , sans foi aucune à aucun principe , sans dévouement à aucune cause , si ce n'est à celle de sa conservation , comme personnel.
N'est-ce pas en effet la conclusion naturelle et logique de ses opérations , et de certaines mesures adoptées par elle , notamment de celle qui condamne les concurrens à un anonyme humiliant, illusoire ou perfide, sinon mal entendu ? Humiliant, en ce qu'il prive les artistes non couronnés des consolations qu'ils pourraient trouver dans l'opinion publique ; en ce qu'il punit les lauréats de la plus belle part des éloges d'un public qui n'a pas le temps de venir voir les ouvrages couronnés après avoir vu les ouvrages exposés ; et enfin en ce qu'il déconsidère les juges aux yeux des concurrens, et dans l'esprit du public les concurrens qui se soumettent à des juges cabrés ( qu'on nous passe l'expression } contre la manifestation de l'opinion publique.
Illusoire , en ce que toute personne qui connaît un artiste dans Paris ou qui voudra se donner la peine d'écouter les conversations dans la salle de l'exposition , connaîtra les noms des anonymes tout aussi bien que MM. de l'Institut.
Perfide, sinon mal entendu, car, si nous, nous-même, qui sommes, et depuis plusieurs années , en relations avec un assez grand nombre d'artistes , maîtres ou rapins , nous ne connaissons que deux ou trois des concurrens anonymes, et que, pressés par le temps, nous ne puissions prendre des informations sufiSsantes, il en résulte que nous critiquons les ouvrages exposés sans tenir compte de l'âge de leurs auteurs et de leur ancienneté dans la carrière. Or, c'est un point qu'il importe beaucoup de connaître. Et en effet, ne voit-on pas tous les jours un artiste dont le développement tardif tient à la pauvreté ou à d autres circonstances malheureuses, et qui n'a pu commencer que fort tard ses études d'art, ou bien qui s'est vu forcé de les interrompre. Eh bien ! si cet artiste, arrivé à la fin de sa vingt -neuvième année, (on n'est plus admis au concours après l'âge de trente ans) mais n'ayant que deux ans d'étude, est notablement inférieur à un confrère moins âgé, mais qui 9 ùxt Jiuit ou dix nm 4' étude» rod interrompues , m devrons-jjous pw, 4aus ftotre çM^
que, faire ressorlir, avec tout ce que nous pourrons trouver de considérations, si nous concevons une haute idée de son avenir , les qualités , encore brutes , du concurrent arriéré , et tenir compte de son défaut de savoir faire sans dissimuler ce défaut?
Mais cette mesure, adoptée depuis deux ans, d'exiger l'anonyme, n'est ni la seule ni la plus évidente manifestation de l'esprit de résistance orgueilleuse , égoïste, anti-chrétienne, anti-sociale et anti-artistique de l'académie des beaux-arts. Il suflit d'avoir cherché un seul instant à connaître, et il n'est pas difficile de les déduire , les motifs qui déterminent ordinairement et le choix des sujets, et le maintien des sujets obligés, et les préférences accordées aux lauréats , pour se convaincre de cette triste vérité que l'esprit actuel de l'académie des beaux-arts est un esprit de coterie et de résistance haineuse , aveugle et enlcté( et nullement cet esprit de haute et intelligente conservation qui aime, protège et encourage pour être aimé, respecté et conservé précieusement. Aujourd'hui, avouons-le , nous ne savons plus aimer et respecter les vieillards ; mais, nous le leur demandons, savent-ils aussi bien que ceux d'autrefois se faire aimer et respecter.
Max. Raoul.
Nous aurons à passer en revue, dans nos prochains numéros, les livres d'art elles gravures ou lithographies publiées récemment. C'est un examen , dont l'intérêt s'accroît de l'approche du premier jour de l'an, époque des plus brillantes et surtout des plus élégantes publications.
ItOTICE SUR LE PALAIS DES THERMES ET L'HÔTEL DE CLUNY (1).
En attendant qu'un ministère éclairé sur les intérêts de l'art en France réalise enfin la résolution prise, et abandonnée déjà, d'écrire, avec des monumens que le hasard a enchaînés l'un à la suite de l'autre, une histoire moulée, en quelque sorte, de l'architecture depuis la période romaine jusqu'à celle de la renaissance, selon le plan de M. Albert Lenoir, un savant et ingénieux antiquaire, M. du Sommerard, a conçu la belle et heureuse idée de conserver et de faire revivre pour l'art et les artistes l'hôtel de la rue des Malhurins-Saint-Jacques. Et de tous les meubles, ornemens et ustensiles glanés par le patient et laborieux antiquaire sur le sol, plus ou moins dévasté, des différentes provinces de France, il s'est complu à meubler, orner et alfiqueter son logis audit hôtel. Et puis il en a permis l'entrée à des amis, artistes ou savans comme lui, et puis aux amis des amis, et puis à tout ce que Paris renferme de personnes distinguées, voyageurs ou habitans qui venaient frapper à la porte. Et voilà qu'il y a maintenant des jours de réception à l'hôtel de Cluny, voilà qu'on s'y fait présenter en foule, quelques-uns par amour de l'art, d'autres par moutonnerie, presque tous par genre.
Toujours est-il que l'appartement de M. de Sommerard dans l'hôtel de Cluny est aujourd'hui une des curiosités les plus courues par la haute classe des voyageurs et par la bonne société de Paris. Tant de charme, tant d'intérêt nous épanouit le cœur, tant de souvenirs historiques, tant d'images poctiques se colorent d'un nouvel éc 1 pour notre imagination lorsque nous visitons avec notre hôte son logis complet du moyen-Age, lorsque nous nous servons avec lui de son mobilier complet du moyen-àge !...
C'est la chapelle haute, avec ses crédences , lutrins, diptiques, chapiers, prie-Dieu, chaires è dorserets, heures manuscrites, etc. etc.; c'est la chambre de François I**" , dite de la reine Blanche, la chambre de François I" avec le lit à baldequin du chevaleresque et galant restaurateur des lettres.
Yoilà deux écuyers tout de fer à côté du lit où le roi dort dans son armure ; voici les
(1) Chez Ducollct, libraire, quai des Auguslins, et Firmin Didot, rue Jacob..
étriers royaux de Pavie pendus au-dessus de la table aux ustensiles de toilette. Demandez à votre hôte l'histoire de ces étriers, recueillis par le fameux Lannoi , et que n'a pas su garder l'Espagne, que l'Espagne était indigne de posséder plus long-temps. Interrogez le seigneur du logis sur tous ces petits ou grands meubles, sur ces ustensiles de ménage ou de toilette entassés là sur les tables, ou appendus aux murailles de la chambre. Questionnez-le sur ces deux chevaliers qui poursuivent, là bas dans leur coin, une partie d'échecs commencée du temps de saint Louis , avec l'échiquier tout en or et en cristal (le parquet aussi, et les pièces en style oriental ogivique) envoyé à Louis IX par le vieux de la Montagne. Passez maintenant dans la petite chambre, puis dans l'oratoire de Henri lY ; asseyez-vous dans ce vaste fauteuil, et inscrivez sur le carnet votre nom de visiteiMT ou d'artiste avant de traverser la galerie pour entrer dans la salle à manger, oii le service est dressé, la vaisselle étalée, vaiselle du temps, étalée, disposée à la manière du temps... Puis c'est le salon, moins fidèlement, mais non moins richement orné et meublée- Mais le châtelain de céans, n'a pas eu assez d'un volume criblé de notes pour vous dire, raconter, expliquer, inventorier tout cela : permettez que je vous présente à lui... Et si vous voulez visiter son logis en badaud, il vous suffit de rester dans les groupes isolés, et •de savoir que la plupart des pièces sont meublées en meubles de leur époque. Il y aurait bien quelques critiques à faire sur certaines restaurations et sur la disposition de certains objets dans l'hôtel de M. du Sommerard. Mais on a tant de peine à trouver la place convenable pour chaque chose, alors qu'on est riche de tant d'objets précieux et divers ! Et il est si difficile de résister à un petit replâtrage, à une restauration de sa façon!... * Quant à la notice de M. du Sommerard, elle présente à peu près les mêmes défauts, et n'a pas moins de couleur et de ph^^sionomie, ne renferme pas moins de trésors que son logis en l'hôtel de la rue des Mathurins. On y trouve surtout beaucoup trop de détails entassés l'un sur l'autre.
Il est un point d'archéologie abordé par M. du Sommerard, et sur lequel je suis heureux de partager son avis, en opposition avec le savant M. Alexandre Lenoir. Je trouve, sans contredit, beaucoup moins bâtard et d'un caractère bien plus grand et surtout plus original, le style d'architecture roman pur, ou ante-byzantin, que le style de renaissance pure. Le roman est plus lui-même et moins grec que la renaissance n'est gothique et grecque ; en un mot, le roman a plus de grandeur et de caractère, sinon autant d'élégance et de coquetterie que la renaissance , expression de l'Italie d'alors, qui pénétrait en France avec ses discussions scolastiques, son caractère [bâtard, son esprit de perfide conciliation, de fusion dangereuse, et sa manie de concetti, tous traits qui se retrouvent tous dans le style renaissance pure.
Mais M. du Sommerard a cru devoir relever ce que j'ai eu l'occasion de dire .sur le gothique complet dans un travail archéologique, à savoir, que l'imitation de la nature, et notamment des dômes des forêts, avait guidé instinctivement les artistes du quinzième siècle, auxquels nous devons les plus beaux et les ^Iwsflamboyans monumens gothiques. Je n'ai pas prétendu (et loin de là) que ces artistes n'avaient eu besoin du secours ni de la géométrie, ni de la stéréotomie. Je n'ai pas non plus compté pour rien, et j'ai au contraire fait ressortir la haute influence de la pensée chrétienne catholique sur les dififérentes combinaisons et le développement, progressif jusqu'au seizième siècle, de l'architecture gothique sarrasine ; architecture du catholicisme , qui comprenait le trèfie oriental et l'ogive orientale, comme le catholicisme a compris, développé, devait comprendre et développer ce qu'il y avait de pensée chrétienne dans les philosophies et dans les religions primitives. Max. R.
THEATRES
En vertu de Tarticle de la charte , profondément mûrie par nos sagesses législatives de 1830, et portant que la censure ne pourra jamais être rétablie sous aucun prétexte , la censure vient d'être rétablie. Depuis un mois déjà , sur le chemin qui mène des boulevards à la rue de Grenelle , on ne voit que directeurs de théâtres , bardés de vaudevilles , farcis d'opéras-comiques , pliant sous le poids des mélodrames ; d'un air mi-partie de soumission et de révolte , ils s'en vont prier MM. de Vailly, Basset , Perrot et consorts d'apposer sur les manus» crits de leurs fournisseurs-généraux leur griffe intelligente et morale. Ce doit être un spectacle au moins aussi curieux que ceux qui nous sont chaque soir offerts par ces imprésarios Tpaiisiens., que celui d'une scène d'intérieur dans les bu-» reaux de la censure. Voyez-vous ce pauvre auteur , s'excusant presque d'avoir eu plus d'esprit qu'il ne voulait en avoir, disputant aux Aristarques à grands ciseaux uncalembourg qui regrette, demandant grâce pour un couplet qui semble avoir l'air de paraître menacer, implorant un laissez-passer pour une pointe séditieuse qui espère. Voyez M. Perrot, Vex-dirccleur des bals masqués des Variétés, prendre en main la défense des mœurs. M. Florent , le séminariste-abjurateur , protéger la religion du Christ, tandis que M. Basset, l'ancien garde-du-corps de la branche aînée , assure à coups de ratures la stabilité de la 'dynastie nouvelle.
A Dieu ne plaise que nous voulions prendre fait et cause pour ces dramaturges sans pudeur et sans conscience qui , depuis cinq ans , semblent avoir pris à tâche d'avilir le théâtre que Racine avait su sanctifier , qui , du haut de leurs tréteaux , insultant publiquement à tous les sentimens honnêtes , ont éloigné des salles, métamoi-phosées en repaires de crimes nos femmes et nos enfans ! A cette licence il fallait des bornes , un frein à cet odieux dévergondage , et si les mesures nouvelles pouvaient , venant de ceux qui les ont prises , entre les mains chargées de les exécuter , arrêter le cours de tant de scandales , nous serions les premiers à demander pourquoi l'on a tant tardé à les prendre. Mais il est dans la destinée de certains pouvoirs de pervertir tout ce qu'ils touchent , comme il y a des médecins qui blessent avec l'instrument fait pour guérir. Sagement limitée, chargée de faire respecter les saintes croyances et la morale pu blique, maniée par des mains'pures et honorables, en dehors des préoccupations ridicules d'une politique étroite, la censure n'eût, au lieu des justes répugnances qui l'ont accueillie comme une déception , rencontré que la sympathie de tous les gens de bien, qu'une approbation unanime. Personne, quelles que fussent ses opinions et ses croyances , ne se fût levé pour demander qu'il fût loisible à quelques téméraires de déverser leurs coupables mépris sur les objets de notre culte le plus saint. Au lieu d'un temple imposant , où chacun aurait sacrifié volontiers une parcelle de son imprescriptible liberté à la liberté de tous , qu'a-t-on créé ? un antre de chicane , au lieu d'u» sacerdoce , ui>e commission de mutilateiirs.
Organes d'une haute raison , ceux qui devraient être les prudens régulateurs de l'esprit humain sont les coupe-jarrets de la pensée.
En effet , quel usage ont-ils fait de leur pouvoir ? Ont-ils interdit ces ignobles représentations où sont foulées aux pieds toutes les choses les plus saintes ; oii l'amitié , l'amour de la patrie , l'autorité paternelle , sont tournés en dérision? ônt-ils fait taire les prédicateurs d'adultère et d'inceste ? ont-ils arraché aux profanations de la scène la rehgion de nos pères , ses ministres vénérables , ses emblèmes sacrés ? Non , ne le croyez pas ; aucun de ces déplorables ouvrages n'a été entravé , et vous pouvez encore voir sur l'affiche , avec l'approbation de M. le ministre de l'intérieur , la Tour de Nesle et Robert-Macaire. Insoucieux des grands intérêts qu'ils ne peuvent, pas croire leur avoir été sérieusement confiés par leurs patrons, ce qui leur importe, ce n'est pas la majesté des autels, la sainteté des mœurs publiques , c'est l'inviolabilité de nos hommes du pouvoir. Ils se sont constitués les médecins , en titre d'office , de l'épiderme ministérielle ; permis à un vaudevilliste d'attaquer la religion , la morale , pourvu qu'il n'effleure ni la haute impartialité de M. Persil , ni la chasteté exquise de M. Thiers, et qu'il ne perce pas à jour les pots-de-vin d'aucun secrétaire-général ; il pourra bien , pour peu qu'il ait cet odieux courage , faire rire en parlant de Dieu , pourvu qu'il ne tente pas d'amuser le parterre aux dépens de quelque fesse- Matthieu. Les Visilandin.es sont œuvre pie pour notre censure : il ne faudrait pas jurer qu'elle laissât jouer XAi^are.
Ce serait donc vainement que les véritables amis de l'ordre et de la religion attendraient quelques résultats heureux d'une institution ainsi pervertie. La critique libre et intelligente est encore le seul moyen où il faille placer son espérance. Ce noble patronage des convictions, ce saint ministère de morale publique que le pouvoir semble avoir abdiqué à plaisir, les hommes de cœur et de conscience ne les laisseront pas tomber en désuétude Sentinelles vigilantes, pour notre part , nous continuerons , comme par le passé, de défendre la triple cause des mœurs , du bon goût et de la religion , et nous marquerons impitoyablement du sceau réprobateur le fronton des salles où il ne sera pas permis à la mère de famille d'entrer,
La pièce dont il a été le plus question depuis le 10 septembre est un vaudeville , que les auteurs et la censure exceptés , personne ne connaît aujourd'hui probablement , bien qu'elle ait été imprimée tout au long. Les scrupules de la compagnie Basset ont fait la fortune du Roi en vacances, s'ils ont compromis celle des auteurs, MM. Charrin et Ménessier. Un roi, s'aifranchissant pour un instant des ennuis de l'étiquette, s'avisait de parcourir ses états sans suite, comme un simple particulier , comme un bon et révéré empereur d'Autriche. Frappé des nombreux abus qui pesaient sur son peuple réputé libre , le prince concevait au fond du cœur de sages projets de réforme. Cette action , qui sous toute autre jnonarchie , eût paru essentiellement naturelle , a été jugée séditieuse par les suppôts de M. Thiers. Ils ont d'abord forcé le roi de France à se contenter d'une principauté d'Allemagne. La reine a ensuite dû changer de nom. Un couplet a été retranché ici, un autre là, et puis, lorsqu'on a été bien sûr qu'il n'était plus
question ni de secrétaires-généraux , ni de pots-de-vin, ni de ministres à portefeuilles , ni de télégraphes , ni de roi juste et chéri de ses sujets , et qu'il n'y avait plus enfui d'allusion possible à aucun personnage quelconque , on s'est résolu décidément à défendre la pièce. Ce qui fait qu'elle a été proclamée admirable par tous ceux qui ne l'avaient pas lue.
Et ce n'est pas en vérité le drame ou plutôt le mélodrame de Lavater , représenté aux Français, qui lui pourrait disputer ce titre. Jamais imbroglio plus incroyable n'avait encore, dans ce temps d'incroyables productions, pris la liberté de se montrer sur la scène où naguère on jouait Athalie. Fondé sur un quiproquo du créateur de la doctrine physiognomonique , l'ouvrage de MM. Rochefort et Brisset a mérité et éprouvé le sort de tous ceux qui n'ont pas pour base une idée inorale. — Les débuts de Volnys, acteur estimé du Vaudeville, ont, par compensation, donné de hautes espérances aux amateurs de la saine comédie.
Nous n'avons plus de second Théâtre-Français. — R.ien de nouveau ^^ l'Opéra, que le départ des sœurs Essler ; aux Italiens , que la réouverture de la salle et la reprise de chefs-d'œuvre connus ; à l'Opéra-Comique , qu'un vieux répertoire.— Force nous est donc de passer, sans nous arrêter, de la rue de Richeheu au boulevard Bonne-Nouvelle. L'ancien théâtre de Madame a eu comme une réminiscence de ses beaux jours. A une pièce marivaudée , d'une sentimentalité fausse et d'une moralité mal rassurante, aux deux Créoles^ dont l'opinion publique a d'ailleurs fait bonne et prompte justice , a succédé un petit drame sans prétention, touchant , naïf, tout plein de douces émotions : Jacques^ ou Bouffé , comme on voudra, car Bouffé, c est Jacques , et Jacques, c'est Bouffé. Un pauvre altiste de quarante ans , fou d'amour et de musique , qui vend son génie en détail pour vivre, et qui , rançonné par un riche propriétaire, aidé par un pauvre malheureux poète comme lui , attend depuis vingt ans sur les bords de la Méditerranée celle qui a dit : « Je reviendrai ! » Mais elle ne reviendra pas, elle est morte en donnant la vie à une belle jeune fdle qui fermera les yeux du fidèle mélomane. Il faut avoir admiré Bouffé pour comprendre ou plutôt pour voir combien il y a de larmes dans un pareil sujet.
Ainsi , le Gymnase a retrouvé là un de ces ouvrages auxquels il dut ses premiers succès. — Les f^ariétés n'ont pas abandonné leur sot et ordurier répertoire. Les sifflets des habitués eux-mêmes, qui pourtant ne sont pas difficiles, nous dispensent de parler à nos lecteurs d'une plate niaiserie intitulée M. Potard. Quant à Madclon Friquct,
Qui se moque
Qu'on se moque ,
Qui se moque du caquet.
Sa devise dit assez que c*est une de ces honteuses et déboutées héroïnes de Vaudeville qui prétendent nous initier aux sales intrigues des ruelles et des coulisses. On ne peut que prévenir la bonne compagnie de ne pas se fourvoyer dans un pareil endroit , et reprocher à Mademoiselle Jenny-Colon et à \ ernet de prêter à de semblables œuvres , l'une sa jolie voix , l'autre son remarquable talent. *■ Au Vaudeville , VEpée et la morale^ qui u avait gucres de morale que dans son
titre , n'a pas même été soutenu par les hommes du lustre , sans doute à cause de son titre. — Ce nétaïtp^LsRigoletli , assez triste bouffon du grand-duc de Bade, qui pourrait dérider les spectateurs. Au moins n etait-il qu'ennuyeux. — V Octogénaire, avec une feinte apparence d'honnêteté , a de plus le défaut d'être passablement égrillard. Une scène équivoque de curiosité féminine n'a produit qu'un effet contraire à celui sur lequel le directeur avait sans doute compté. Le véritable public est las de toutes ces gravelures, et se charge assez volontiers d'exercer cette partie de la censure dont les titulaires prennent peu de souci. Arnal est poltron. M. Bellctoile ne veut pas d'un poltron pour son gendre. Arnal devient brave sans le faire exprès ; il se fâche , il s'emporte , il fulmine , et frappe à tort et à travers ; il donne des coups de pied , des coups de poing , des coups d'épée , des coups de pistolet; il épouse mademoiselle Belletoile. Le parterre rit à gorge déployée, il trouve qu'Arnal le poltron est un plaisant brave, et il est certain qu' Arnal est d'un comique excellent ; mais il ne serait pas moins amusant et ferait preuve de plus d'esprit, s'il savait raturer de son rôle certaines plaisanteries plus qu'équivoques. La morale, assez juste du poltron, est que c'est toujours aux poltrons que nous devons les châtimens des fanfarons et des spadassins.
Nouvel exemple de la salutaire réaction qui s'opère dans les masses , Esther à St'Cyr, imitation libre des Fisitandines, a été reçue comme devait l'être une profanation des plus purs , des plus nobles souvenirs. Alcide Tousez, acteur fort comique cependant , et très-aimé du public , apprendra peut-être là à tempérer la verve de ses déplorables saillies.
— Le page de Joséphine n'a pas eu plus de succès auprès de l'assemblée qu auprès de la bonne et généreuse impératrice, dont il ne fallait pas troubler les cendres respectables pour les placer dans une position aussi invraisemblable , sans profit pour le cœur , sans intérêt pour l'esprit. — Réaction encore î non pas que nous approuvions le moins du monde que , même pour en dire le bien qu'ils méritent , on puisse livrer sur des planches les ministres des autels aux regards et aux caprices de la multitude , mais il faut bien reconnaître qu'il a fallu une sorte de courage aux auteurs de V Aumônier du régiment, pour rendre publiquement à un prêtre la haute justice qui leur est due à tous. Les larmes qu'a fait couler la belle conduite du principal personnage envers un vieux soldat, élève du Constitutionnel, atteint àe presbytérophobie, témoignent assez de la sympathie, chaque jour plus vive, que rencontrent dans les cœurs honnêtes des hommes trop long-temps calomniés.
— A la Porte-St-Martin , les Américains en 1781, ambigu historico-romanesque , où l'auteur a cru faire de la couleur locale en peignant un homme avec du noir de fumée. — A l'Ambigu, le Gueux de mer, cours de conspiration en trois actes. — A Franconi , le Soldat de 1793 , glorification révolutionnaire, ornée de coups de fusil ; /c Coupe-Gorge, démonstration pratique de l'assassinat. Voilà es ouvrages à l'aide desquels on prétend récréer et moraliser le peuple qui fiéjiientc ces théâtres.
C'était bien la peine d'arracher M. Basset à ses cachemires et M. Perrot aux galops de Tolbecque ! V. R.