POMPES FUNEBRES
Notre siècle a la prétention d'être un siècle de progrès ; à entendre les hommes qui se sont engoués des jours actuels , nous marchons vite vers la perfection. Eh bien , je vais essayer de montrer à ces louangeurs du temps présent , que sous certains rapports nous sommes encore barbares.
En ce monde , les vivans sont souvent convoqués aux funérailles des morts , et la semaine dernière , j'ai eu à suivre vm deuil ; le rendez-vous mortuaire m'avait été donné aux pompes funèbres , rue St-Denis. J'y fus exact.
Vous avez bien vu, un soir de bal , des centaines de voitures devant la maison où l'on danse. Eh bien , le deuil a autant de voitures que le plaisir. Et pour les équipages des morts , il y a du luxe comme pour ceux des vivans. Dans la vaste cour de l'administration des pompes funèbres , c'est énorme , ce que j'ai compté de calèches , de berlines , de chars noirs et lugubres I
Il ne faut pas croire qu'il n'y ait que les vivans qui voyagent ; bien des morts passent aussi sur les grandes routes , ce sont des hommes qui n'ont pas eu le temps de revenir chez eux pour y mourh . De jeunes gens qui ont dit en mourant , conduisez-nous, quand la vie se sera retirée de nous , dans les églises où nos mères vont prier; des pères, des mères de familles, qui auront ordonné de déposer leurs restes dans Venfeu du château héréditaire , afin que leurs enfans ne les oublient pas trop vite... Pour tous ces voyageurs , il faut bien des moyens de transports , ils ne manquent pas aux pompes funèbres , je puis l'attester.
Autrefois quand les morts voyageaient ainsi , les églises devenaient comme des hôtelleries pour les trépassés ; c'était là qu'ils séjournaient la nuit , sous la lampe qui veille toujours avec un prêtre priant auprès d'eux.
Aujourd'hui , cette partie religieuse du voyage est peut-être un peu négligée ; mais il faut le dire tout de suite , jamais le matériel des pompes funèbres n'avait été aussi soigné , aussi élégant : c'est vraiment à faire envie I
Draps mortuaires en velours , tout neufs , tout l}rillans de galons , de torsades et de glands d'argent; des chevaux en bon état, au poil noir et luisant, pour traîner les chars; pour les conduire , des cochers de bonne mine, en habit de deuil avec aiguillettes blanclies à l'épaule , et pleureuses au bas des manches;
caparaçons noirs qui revêtent tout le cheval , et qui rappellent l'enharnachenient du temps des tournois : les chevaux ainsi couverts de velours parsemé de larmes, façonnés à la douleur, marchent lentement et ne trottent jamais. Ce fut au pas qu'ils nous menèrent au cimetière du Père Lachaise. Avant d'y arriver , nous passâmes devant deux prisons modèles. Je ne sais si elles sont bien placées là , il y a déjà assez de tristesse pesant sur les journées du prisonnier , sans les assombrir encore parle voisinage d'un cimetière.... Peut-être, est-ce pour donner à penser aux détenus qu'on a mis là , que si du temps de leur liberté , ils avaient eu des pensées graves et religieuses , la plupart d'entre eux n'auraient pas été criminels; et pour leur refaire de l'innocence on les met auprès de ce qui fait le plus réfléchir , auprès des tombeaux.
C'est peut-être bien , mais c'est triste.
Au-dessus de la prison , à gauche en arrivant au cimetière , j'ai remarqué une grande croix qui domine l'édifice d'un assez beau style. Cette croix ^ vous le devinez bien , avait été placée là sous la restauration. Ce signe sacré de liberté y produira un bon effet, il dira aux prisonniers : C'est là haut seulement que l'homme est vraiment libre; en ce monde, il a bien des chaînes , bien des entraves, sans être en prison... et puis en prison , on souffre et la croix enseigne à souflrir ; et puis en prison on a besoin d'espérer , et la croix commande l'espérance I . . . .
Qui d'entre nous, hélas I n'a mené le deuil autour d'un tombeau? Qui d'entre nous n'a assisté aux funérailles de quelques-uns des siens ? Qui d'entre nous ne sait combien les inconvenances , le bruit, le disrespect, font de mal, alors qu'ils viennent se mêler aux pleurs de ces journées de mort I aux prières que l'on dit sur les cercueils ?
C'est pour que les autres ne souffrent pas ce que j'ai souffert il y a peu de jours, que je dénonce aujourd'hui la police du cimetière du Père La Chaise. Elle est impie ; car c'est être impie que d'aimer si fort l'argent, que pour en gagner davantage on bouche aux morts le chemin de leurs fosses... Oui , pour vendre davantage de petits morceaux de terre à perpétuité , et les vendre fort cher , on ne laisse plus de sentiers pour les bières et leurs porteurs... ; et l'autre jour , pour alleç. déposer une grande et noble dame dans les quelques pieds de terre qui lui appartenaient, chose horrible à redire I les employés des pompes funèbres , fléchissant sous le double poids des cercueils de plomb et de bois de chêne, ont été obligés de passer par-dessus des tombes , d'escalader des sépultures , de briser des clôtures, de rompre des croix ; il fallait bien que la morte arrivât à sa fosse béante qui l'attendait , et il n'y avait plus de route, plus de sentier pour y parve-
nir!...
Vous avez dans vos villes une police qui défend d'obstruer les rues, et qui veille à ce que chacun puisse entrer chez soi ; vous mettez des sergens de ville aux abords de vos salles de danse et de spectacle, pour que le peuple puisse venir s'y corrompre facilement et sans obstacle , faites-en autant pour les morts : ayez dans vos cimetières comme des rues entre les tombeaux ; alors pour aller confier à la terre les restes de quelqu'un que vous pleurez, vous ne foulerez point
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aux pieds les restes des autres, et vous ne briserez plus de tombes pour en élever une de plus.
Mais ce que je dis ici , l'administration de Paris ne l'écoutera pas ; ou , si elle l'écoute, elle me répondra : Ces espaces que vous demandez entre les sépultures, ce sera du terrain perdu. . . ; nous avouons qu'avec ces rues il y aurait plus de décence , mais il y aurait moins d'argent , et comment voulez-vous qu'aujourd'hui une question d'argent ne l'emporte pas ?
Il faut que les inconvenances, que le bruit, que les juremens qui résultent de cet entassement pêle-mêle des tomlieaux soient bien grands, bien scandaleux I Car nous avons entendu l'autre jour un homme avec une écharpe tricolore tranchant sur son habit noir, élever la voix. à plusieurs reprises pour demander du calme, de l'ordre et du silence, chose qu'il n'a jamais pu obtenir : le lourd cercueil de plomb allant toujours brisant les palissades de bois, les légères grilles de fer , écornant les tables de marbre, et faisant crier et jurer les porteurs qui fléchissaient sous son poids, et ne savaient où poser les pieds.
Rien d'affreux, je vous assure, comme ce moment où le silence et le recueillement auraient dû régner, et où nous entendions les rudes voix des ouvriers, des fossoyeurs, des porteurs, s'entr'appeler, crier haut pour indiquer ce qu'il y avait à faire... Pendant ces tiraillemens, la pauvre morte était ballottée, secouée dans sa bière... Oh! horreur! horreur!...
Dans tous les tempe, la scène que je viens de raconter eût été pénible et choquante, mais ajourd'hui que le siècle joue à la sensibilité et aux tombeaux, pareils scandales sont plus étonnans encore I. . . Pauvres Parisiens, ils sont si légers, qu'ils n'ont pu faire même de la mort une chose sérieuse ; et dans le cimetière du Père La Chaise, c'est bien plus la .fenj/^/mc qui y règne avec ses futiles jouets, que la religion avec ses pensées graves.
On dit que le siècle est fier de ce champ de la mort arrangé par lui ; en vérité, il n'y a pas de quoi. W.