DE L'AMOUR DU LIEU NATAL
Jamais on n'avait tant parlé de patriotisme que depuis quarante ans, et jamais on n'avait aimé si peu sa patrie.
Les novateurs, pour opérer leurs boule versemens, eurent besoin d'un mot qui sonnât biem à toutes les oreilles, ils prirent celui de patriotisme, et l'exploitèrent dans le sang.
Aussi, pendant plusieurs années on n'osait plus se servir de ces mots : amour de la patrie^ patriotisme, tant ils avaient été profanés et souillés? Aujourd'hui Y Echo de la Jeune France les répétera sans crainte, car la jeune France a du vrai patriotisme, et elle en a parce qu'elle est religieuse.
Sans religion, point d'amour de la patrie.
Sans religion, vous trouverez bien des soldats comme ceux de 1793, combattant et mourant avec courage ; mais vous ne trouverez pas de vrais pa-^ triotes.
Les hommes qui aiment leur patrie comme leur mère, font mieux que de bien combattre pour elle, ils ne déchirent pas son sein. Sans doute il était beau de courir aux frontières pour repousser l'ennemi ; mais pour mériter le beau nom de patriote il fallait mieux que cela.
Il fallait s'armer pour défendre autre chose que la maison que Ton habitait ^ que le champ que l'on cultivait ; penser à défendre ces choses qui servent à vous ^britet , à vous faire vivre, cest de Végo'isme.
Penser à défendre l'église où l'on a été baptisé, où nos n;ères ont prié , penser à protéger contre les profanateurs le cimetière où reposent les ossemens de nos pères , c'est du patriotisme.
Or, ceux que le philosophisme avait formés à son école, n'aimaient rien de ce qui avait existé avant eux. Dans leur amour effréné de changemens, ils avaient crié anathcme contre tous les vieux souvenirs. Dans leur vertige ils auraient voulu n'avoir pas eu de pères, pour ne dater que d'eux-mêmes.
Or, vouloir une patrie, et ne pas vouloir se souvenir, c'est folie. Quand après une longue absence, du haut de la montagne vous apercevez dans le fond de la vallée le toit de votre maison, croyez-vous que vous ne vous sentez de la joie au cœur que parce que sous ce toit que vous voyez parmi les arbres , vous serez garanti et du froid et de la chaleur ? oh ! non , c'est bien autre chose que cette idée mesquine et égoïste qui vous mouille les yeux et vous saisit l'ame...
Si vous êtes si ému, c'est que vous vous souvenez "Vous vous souvenez de votre mère venant sur le seuil de sa maison pour secourir le pauvre... ; vous vous souvenez de votre frère avec lequel vous avez joué sous ces ombrages...; vous
vous souvenez de cette chambre où votre père est mort... ; vous vous souvenez de vos pleui'S comme de vos joies, et si vous aimez mieux ce lieu que tous les autres, ce n'est pas parce qu'il est le plus beau, mais bien parce qu'il est le plus rempli de souvenirs.
L'amour de soi-jnême, le cidte du positif feront peut-être qu'un jour on n'aimera sa patrie que lorsqu'elle sera bonne et confortable, que lorsquclle vous rappor' tera; mais grâce à Dieu, nous et les lecteurs, de VEcho de la Jeune France n'en viendrons jamais là... Si semblables idées venaient à prévaloir, il n'y aurait plus qu'aux riches à aimer la terre natale, et l'habitant du château serait plus patriote que l'habitant de la chaumière. Il n'en sera pas ainsi, parce que sous le toit de chaume il y a des souvenirs comme sous le toit pointu de la tour féodale des archives... Dans la cabane comme au castel, il y a eu des naissances, des baptêmes, des premières communions, des mariages et des funérailles, et c'est avec toutes ces choses que se fait l'amour de la patrie.
Le Breton, le Vendéen dans leurs landes, leurs bruyères, leur bocage , ne voulant pas qu'on abatte leurs croix , que l'on profane leurs cimetières, qu'on insulte à leurs cuiés, ne vous semblent-ils pas plus patriotes que ce peuple de Paris, qui dans ses constantes inconstances pille les palais et les églises, insulte les prêtres et chasse les rois ?
A ce Vendéen , à ce Breton donnez de belles habitations loin des heux où ils sont nés , et , malgré toute l'aisance que vous leur aurez faite , ils se trouveront mal à l'aise ; et , sous le toit d'ardoise que vous leur aurez élevé , ils vous redemanderont le chaume de leur cabane.
Faites-en autant pour le Parisien, et vous verrez sa patrie à lui ; c'est là où il aura de l'argent et du plaisir , une salle de spectacle et une bourse pour agioter.
Nous avons connu sous la restauration un de nos compatriotes de Bretagne. Devenu ministre , sa loyauté , ses talens avaient intrigue pour lui et l'avaient placé dans les conseils du roi... A ce ministre , comme à tous les ministres, rien ne manquait ; honneurs, richesses , plaisirs, amis , il avait tout cela , et cependant ses deux fds , jeunes hommes de 16 et de 18 ans , restaieiit tristes sous les lambris dorés du ministère. Et , chaque soir , quand les salons de leur père s'ouvraient pour les grandeurs et les solliciteurs, eux s'échappaient furtivement, et ne croyez pas que ce fût pour courir aux spectacles qui leur étaient tous ouverts; non, c'était pour aller du cuté du pays, sans se le dire , sans projet arrêté , instinctivement ; comme l'eau qui suit la pente , ces deux jeunes hommes reprenaient presque tous les jours la route de Bretagne, et , dans leur rêveuse promenade, pensaient à leurs amis de Rennes et au petit logis de leur grand'mèrc.
On me dirait que j\I. Thiers regrette aujourd'hui la maison paternelle , que je le croirais , tant je sais que les premiers souvenirs ont de force et de durée I
Dieu , qui a fait le cœur de l'homme , lui a dount' l'amour du lieu natal pour qu'il fut heureux... Ce qui nous enseigne, ce qui entretient en nous cet amour, c'est V habitude... l'habitude prise dans les premiers jours. Cette hcd)itudc qu'un proverbe du peuple a appelée une jrcco////c nature.... Un mousse né sur un vaisseau , ballotté , tourmenté par les vagues et les tempêtes , aime ce vaisseau ,
comme un autre aime son village. Il n'a éprouvé là que duretés et mauvais traitemens ; là , il a grelotté de froid sous la neige et la pluie ; là , il a failli cent fois périr... Eh bieni condamnez-le à vivre à terre, bâtissez-lui une cabane sous l'ombrage des bois , ou dans le creux d'un vallon , il vous redemandera sa planche battue des flots , son immense horizon , ses périls et ses tempêtes. Nous avons connu à Pornic (pittoresque petit port de mer sur la côte de Bretagne) un Jiomme qui savait de belles histoires , que nous prenions grand plaisir à écouter pendant que la mer agitée , battant la vieille tour du château des sires de Retz , formait comme une basse, comme un accompagnement à ses récits de voyages lointains et de naufrages.
Une fois, je m'en souviens, le bon et aimable M. Michon, que sa place de commissaire de marine mettait en contact avec tous les hommes de mer de la contrée, nous dit ; L'habitude de courir des dangers est si grande^ si invétérée chez certains marins , que rien , rien au monde ne peut la déraciner. . . Entre mille , en voici une preuve... Un nommé Jean Pironneau s'était embarqué dans notre port, à bord d'un de ces chasse^marées qui font le cabotage; sa destination était Bordeaux. Cet homme n'avait avec lui à son bord qu'un mousse et son père ; ils n'avaient pas dépassé l'île de Noirmoutiers, quand une subite bourrasque s'éleva et poussa leur petite embarcation contre un écueil.
Les pointes de ces rochers à fleur d'eau étaient si acérées , le choc avait ete si violent , qu'en un instant le chasse-marée eut un de ses flancs entr'ouvert , et
s'abima
Pironneau et son père trouvèrent moyen de s'accrocher à ces mêmes rochers qui venaient de causer leur naufrage. . . . mais le petit mousse fut emporté par les flots en criant : Ma mère ! ma mère!
Le temps était si mauvais , l'ouragan agitait tellement les vagues que du pauvre chasse-marée il ne resta bientôt plus rien.... Chaque lame que le vent poussait contre sa carcasse en emportait un débris... débris qui s'en allait flottant pendant quelque temps à la crête des flots, et puis qui disparaissait tout-à-fait. .. et que l,'o{i ne retrouvait que long-temps après, jeté sur quelque partie de la côte pour faire penser aux dangers que courent les marins.
Pironneau avait eu le temps de prendre à son bord des cordages et quelques effets ; et , comme la marée baissait alors, il avait l'espoir de pouvoir sauver son père et lui. Tous d'eux s'amarrèrent aux rochers , pour que les vagues , toujours en courroux , ne les emportassent pas , quand , par moment , elles venaient encore à passer par-dessus l'écueil....
Vous figurez- vous le père et le fds attachés ainsi? s'ils ne venaient pas à être aperçus par d'autres caboteurs, si la perche et le mouchoir blanc qu'agitait Pironneau n'étaient pas vus, qu'allaient-ils devenir? Cette marée qui baissait , remontait dans six heures I... et alors I.... Oh I mon Dieu, il aurait presque autant valu périr tout de suite , comme le jeune mousse....
Ils attendirent ,.... attendirent long-temps. La marée ne baissait plus... leurs
yeux inquiets se Axaient sur des parties de rochers ; et peu à peu ces parties dé-
^cpuvertes. di^p^rsiissîiie;^.... IJs regardaient encore, et l'espace noir qui les
séparait des flots, cet espace se rétrécissait diminuait davantage de mo-
niens en momens.
— Mon père , dit Pironneau , mon père , voilà la marée qui monte vite... .
— Je le vois , répondit le vieux matelot, et je recommande mon âme à Dieu ; fais-en autant.
— Oui, mon pèi-e ; mais, dites-moi, que voulez-vous faire? ici nous allons être mis en morceaux comme notre chasse-marée, quand les vagues vont venir frapper contre nous.
— Le bon Dieu fera ce qu'il voudra de moi , mais je suis trop las pour essayer de me sauver en nageant
— Essayez avec moi , mon père, ça vaudra mieux que d'attendre la mort , attachés comme nous le sommes.
— Je ne le pourrais pas , mes membres sont raides et glacés.
— Mon père , voilà la lame qui commence à nous atteindi-e.
— Sauve-toi. . . toi qui es jeune et fort
— Je vais me détacher et vous détacher aussi.... Et puis , mon père , à la garde de Dieu I
Et parlant ainsi , Pironneau dénouait les amarres qui le retenaient au rocher..» c'était à grand'peine qu'il se soutenait sur le roc glissant — Il allait vers son père le délier peut-être , quand une haute et forte lame passant par-dessus le rocher l'emporta comme un brin de paille que le vent enlève et porte au loin....» Depuis ce moment Jean Pironneau ne vit plus son père — je me trompe, il le revit
Pironneau, jeune et fort , nagea long-temps ; à la fin épuisé de sa lutte contre les vagues , il allait périr , quand il aperçut flottant non loin de lui le mât du chasse-marée ; pour savoir la joie qu'il éprouva à cette vue , il faut avoir été ainsi que lui , au moment de défaillir au milieu des flots... Oh I avec quel indicible bonheur il s'y cramponna ! Quand il s'y fut placé à califourchon , quand il put ainsi reposer vui peu ses membres fatigués , sa première pensée fut de remercier Dieu, sa- seconde de dire , j^i/now /?flZ£t^/-c'Vfeîrr ^crc e/a/ia^^c mof/. ...•«•
Le vent soufilait de terre , et le mât , loin d'approcher du rivage , allait au large. La nuit était venue , la tourmente ne cessait pas , et la faim , la soif commençaient à torturer le matelot naufragé; pendant qu'il flottait ainsi à l'aventure. Le ciel faisait briller ses étoiles au-dessus de sa tête ; là haut tout était câline , et quand Pironneau regardait de ce coté là , il lui tombait dans le cœur comme dos gouttes d'espérance.
Enfin , le jour parut ! et à sa pâle lueur , Pironneau vit quelque chose sur les vagues.... ce quelque chose poussé par le vent suivait la même direction que le mat. Après beaucoup d'efl*orts, Pironneau approcha de cette masse brunâtre, il étendit la main pour l'attirer à lui... c'était le corps , non le coi*ps tout entier, mais les lambeaux d'un corps d'homme vêtu de bure, il regarda la poitrine; car la tête avait été séparée du tronc , et là il vit attachée à la veste une de ces épinglettes en argent que portent les marins de notre pays ; c'était celle qu'il avait donnée à son père le jour de sa fête I. .•..^.ké*,.» •
Pendant deux jours et deux nuits, Pironneau fut ballottéainsi par la tourmente, par le coup de vent des morts. Enfin ces mauvais vents changèrent , et le mât avecle matelot furent poussés sur les sables près de St.-Nazaire. Là le matelot fut vu par les pêcheurs de l'embouchure de la Loire , ils coururent au naufragé pour lui porter secours. La faim , la soif ^ l'inquiétude , l'iiorrible rencontre du cadavre mutilé de son père lui avaient ôté la raison , et il ne pouvait répondre aux questions que lui faisaient les pêcheurs ; ces braves gens eurent aussi beaucoup de peine à desserrer ses jambes et ses cuisses d'alentour du mât. Pour s'y maintenir pendant la tempête, il avait été obligé de les serrer si fort , qu'elles s'étaient contractées là ^ et qu'elles n'ont jamais pu se redresser *
Beaucoup de soins , beaucoup de repos , rendirent la raison et la santé à Jean Pironneau; sa part de malheur avait été assez grande, la vie de marin lui avait été assez rude , assez horrible pour le dégoûter de la mer. Eh bien un jour , le commissaire de marine le reconnut revenant à son bureau , à Pornic , et le voyant marcher avec peine , ses jambes étant restées toujours torses , M. Michon lui dit : Eh bien, Jean Pironneau , tu viens prendre tes irn^alides.
— Non pas encore , je viens au contraire vous faire une déclaration.
— Et une déclaration de quoi ?
— Une déclaration d'embarquer.
— Quoi I tu n'as pas assez de la mer comme cela ?
— Non , monsieur , la mer , c'est ma patrie ; elle a beau être mauvaise pour moi , je l'aime ; quand mcme je suis né sur une planche , je mourrai sur une planche. Yogire la galère à la garde de Dieu.
Après ces paroles , Jean Pironneau est remonté à bord d'un nouveau chassemarée... je ne sais plus le reste de son histoire ; mais Dieu aura veillé sur lui car dans le moment du danger il avait pensé à son vieux père
Je demande pardon à mes lecteurs de cette longue histoire , mais j'ai cru pouvoir la raconter à propos de l'amour du lieu natal. Le chasse-marée c'était la pallie de Jean Pironneau ; cette patrie était bien battue des flots , bien tourmentée par les vents et les orages , bien dure à habiter j et cependant le marin l'aimait toujours. Faisons comme lui , que les injustices , que les persécutions ne détachent pas nos cœurs de la patrie. Elle serait aussi dure, aussi mauvaise pour nous que la mer l'a été pour Jean Pironneau qu'il faudrait l'aimer encore ; car c'est là que doivent vivre nos regrets , nos aifections et nos espérances , c'est là que sont les tombes de nos pères et les berceaux de nos enfans.
Vicomte Walsh,