LE CELIBAT ECCLÉSL\STIQUE CONSIDERE DANS SES RAPPORTS RELIGIEUX ET
POLITIQUES, PAR L'aBBÉ JaGER.
Paris, Gaume frères, rue du Pot-de-Fer, 5. — 1 fr. 50 c.
Une des plus grandes mystifications des temps modernes est sans contredit la prétendue réforme du seizième siècle. Ces hommes qui sortirent du sein de Babylone , c'est ainsi qu'ils appelaient la véritable épouse du Christ, au nom de la liberté, et qui se hâtèrent de jeter la religion aux pieds des puissances politiques afin qu'elles l'enchaînassent à leur gré, devaient donner au monde un spectacle non moins instructif : ils avaient appelé l'Eglise la prostituée, on devait donc s'attendre à les voir mener une vie toute angélique, ne serait-ce que pour justifier une telle injure. Point du tout, ce fut le contraire qui arriva à la prostituée de Babylone : on laissa le célibat et les vertus qu'il enfante, et à l'exemple du moine du Yurtemberg, tous les réformateurs se marièrent.
Mais comme cette conduite toute charnelle souffletait assez fortement la prétendue réforme , et que de braves gens égarés par le mot magique de liberté et d'abolition des abus se scandalisaient de cette immolation du célibat à des passions brutales, il fallut bien justifier un tel fait et le représenter comme étant inspiré par le Saint-Esprit; c'est ce que crut Mélancthon quand il fut revenu de la surprise que lui avait causée l'action de Luther. Quant à celui-ci il ne remonta pas si haut pour se justifier; son apologie se réduisit à dire, qu'étant homme, il lui était impossible de changer sa nature, et qu'ainsi il avait dû se marier. Erasme, lui, s'en moqua, puis environ un siècle plus tard le luthérien Callixle fit un gros volume in- i*' pour prouver que le mariage des clercs datait des premiers siècles de l'Église, et que le célibat était tout au moins immoral.
La philosophie anlichrélienne du dernier siècle était trop favorable au matérialisme pour ne pas vanlcrle mariage des prêtres comme une chose très-avantageuse à la société. On aurait pu pour toute réponse leur demander pourquoi donc ils ne se mariaient pas, puisqi
la plupart d'enlreux vécurent célibataires? mais ne voilà-t-il pas que de br.ives gens, ébranlés par le bruit des hérétiques et des philosophes, se mirent à supputer combien le genre humain gagnerait en nombre si les prêtres étaient mariés; puis à ce calcul ils ajoutèrent de la sensibilité , et il lut impossible de les tirer de leur erreur, espèce de fous qui ne virent pas que ce n'est pas le nombre des hommes qui fait la force d'une société, mais bien leur qualité. Multipliez les hommes tant que vous voudrez, si les mœurs et la religion manquent, ce ne sera plus qu'une agglomération d'êtres sans dévouement, sansaô'ection les uns pour les autres, réunis par une force matérielle, qu'ils chercheront à détruire pour régner à leur tour, jusqu'à ce qu'au milieu de ce chaos social , après s'être dévorés les uns les autres, ils s'arrêtent par lassitude, et se laissent de nouveau museler par un être aussi abject qu'eux, mais qui aura l'avantage de les mépriser.
Il faut donc le redire sans cesse, le célibat ecclésiastique est pour la société humaine ce que le levain est pour la pâte; il la fait fermenter et la dispose à devenir la nourriture la plus substantielle de l'homme; l'exemple de tant d'hommes qui enchaînent leurs sens et les soumettent à la loi de l'esprit, est un levain qui fait fermenter toutes les vertus, et qui donne aux mœurs leur plus beau lustre. Certes si l'homme n'était que le compagnon de la brute, il n'aurait pas besoin de considérer cette victoire remportée sur soi-même; elle lui serait inutile, puisqu'il n'aurait aucune liberté d'action, et qu'il serait poussé malgré lui à se coucher dans la boue des passions honteuses; mais. Dieu merci, l'homme a une ame, et quoi qu'en disent certains politiques, il est beau de la voir dompter le corps et de l'enchaîner au joug d'une vertu céleste.
D'ailleurs, qu'est-ce que le prêtre catholique? c'est un homme de dévouement et d'expiation, c'est une victime pour le peuple, il doit tout sacrifier pour être à la hauteur de sa mission divine ; dès q'il accepte les fonctions du sacerdoce, il ne s'appartient plus à luimême, sa vie est au premier chrétien qui en a besoin; il ne peut sans crime la refuser au dernier de ses frères; il doit voler auprès de son lit pour écouter avec patience et avec amour le récit de ses fautes et de ses misères, le consoler, lui administrer les sacremens des mourans, et ne sortir d'auprès de sa couche que quand il est réconcilié avec son Dieu; si la maladie est contagieuse , et qu'il l'emporte avec lui, il doit s'en réjouir, puisqu'il a une ressemblance de plus avec le Sauveur du monde. Or, vous voulez qu'un tel homme s'embarrasse dans les liens du mariage? Vous voulez que celui qui doit toujours être prêt à sortir de ce monde s'y attache, et y soit retenu par le poids le plus lourd, celui d'une famille. Non sans doute ; si le prêtre était marié , il n'irait pas auprès d'un malade contagieux : on en a vu plus d'un exemple parmi les ministres protestans. Ce n'est pas qu'ils manquassent de courage, mais c'est qu'ils ne pourraient en conscience porter la contagion au sein de leur famille.
En publiant une brochure sur cette importante question , l'abbé Jager a fait un bon livre et une bonne action. Sans doute le clergé n'a pas besoin qu'on l'instruise sur ce point de discipline : ses idées sont trop arrêtées à cet égard, et jamais les criailleries de ses adversaires, leurs calomnies et leurs arguments ne l'ont ému un seul instant. Mais il est bon de détruire certains préjugés répandus dans le monde, ou du moins de les combattre, ne serait-ce que pour raffermir les croyans dans leur foi en la sagesse de l'Église.
L'abbé Jager a envisagé son sujet plutôt comme théologien que comme philosophe; il n'a cependant pas négligé cette partie en montrant, par des faits palpables et des calculs irréfutables, que le mariage des prêtres est ruineux pour les peuples. Nous pensons que les politiques trouveront qu'il a raison d'attribuer la corruption du peuple en Angleterre et son ignorance extrême , le délaissement des pauvres et sa grande misère à la sordide avarice de ces pères de famille affublés du titre d'évêque , de prêtre, de curé et de diacre. Cela n'empêchera pourtant pas certains esprits de crier contre le célibat, et de vanter le mariage des prêtres comme un progrès, oubliant volontairement que ce prétendu progrès date de la réforme, et que loin de faire progresser l'humanité, il la refoulerait plutôt vers la barbarie.
Si l'Église, entrant dans la pensée de son divin fondateur, a prescrit le célibat aux ecclésiastiques, et si elle conserve avec tant de soin cette discipline antique, c'est qu'elle comprend mieux les besoins de l'humanité que ses détracteurs; elle a une idée plus haute de la sainteté du sacerdoce, et ne s'approche de son époux qu'honorée d'une pureté angélique. Avant d'offrir le sacrifice elle est comme une hostie pure et sainte: c'est ainsi qu'elle communique avec le prêtre éternel et avec la victime qui s'immole pour le salut du monde.
Les peuples antiques, même au sein de l'idolâtrie, ont senti que celui qui s'approche de Dieu doit être saint; aussi ils ont honoré la virginité. De là l'institution des vestales. Dans sa brochure, remarquable par l'érudition dont elle est remplie, le style nerveux et la force du raisonnement, l'abbé Jager a recueilli avec soin tous les témoignages de l'antiquité. Nous doutons qu'on puisse mettre plus de science dans des bornes aussi resserrées. Il a répondu aux divers exemples dont les anticélibataires se servaient pour appuyer leur opinion, et il a montré que jauiais l'Église n'a souffert que les évêques usassent du mariage après leur consécration, et que les prêtres se mariassent après leur ordination.
En résumé, le prêtre est l'intermédiaire entre le ciel et la terre , il doit donc participer plutôt de ce qui est élevé , que de ce qui est bas et terrestre. Le célibat est une vie toute angélique, elle est donc nécessaire à son caractère et à ses fonctions. Le prêtre est dévoué au service de ses frères, il doit, comme S. Paul, désirer être anathème pour eux, il ne doit donc pas avoir des liens qui l'attachent à la terre. Le prêtre annonce une religion qui fait régner l'esprit et qui lui donne l'empire sur la matière, il doit prêcher d'exemple. Le célibat lui est donc aécessaire. L'abbé Vidal.