‹ L'Écho de la jeune France (volume 5)Chapitre 93 sur 129 · PENSÉES DU VICOMTE DE LAROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

PENSÉES DU VICOMTE DE LAROCHEFOUCAULD

S'il est des hommes dont le nom flétri ne rappelle que des idées de perfidie, de trahison, de rapine , il en est d'autres dont le nom illustre et pur exhale un parfum de loyauté , de noble chevalerie. M. le vicomte de Larochefoucauld est de ce nombre : au temps où le ciel souriait encore à la France , oii presque tous ceux qui étaient à l'entour du trône étaient de bonne et noble renommée , le petit lils de l'auteur des Maximes^ fidèle à ses traditions de famille , s'était déclaré le protecteur des lettres et des beaux-arts. Répandant avec une magnifique prodigalité les royales largesses dont il était le dispensateur , lorsqu'elles venaient à lui manquer il n'hésitait pas à les continuer par les siennes ; talent, esprit, génie, tout avait sa part dans ces faveurs inépuisables. Le poète, l'artiste, le jeune homme même débutant dans la carrière , chacun trouvait sa place au banquet de la liste civile. L'on n'avait pas besoin de solliciter alors ; les pensions , les méiailles , les couronnes, nobles récompenses que prodiguaient les rois, venaient vous trouver d'ellesmêmes : j'en atteste M. Yictor Hugo !

M. le vicomte de Larochefoucauld ne se contenta pas de se déclarer ouvertement l'ami des arts , il fut aussi l'ami des artistes. De tout temps il se plut à s'entourer de ces favoris de l'intelligence, et maintenant encore son hôtel, ouvert pour tous , sert de refuge consolateur à ceux à qui le noble baron Thiers a daigné fermer sa porte.

Il nous a semblé utile de commencer par cette digression , afin de donner une juste idée de la noble générosité du caractère de M. le vicomte de Larochefoucauld ; lorsqu'on estime l'auteur , on trouve bien plus de plaisir à louer l'ouvrage : faut-il que cela n'arrive pas toujours !

iM. le vicomte de Larochefoucauld, qui , durant la restauration , avait souvent étonné

(t) Paris, chez Dcntu, Palais-Royal.

les échos des Tuileries par des conseils hardis et sages , n'abandonna pas la cause de la branche aînée quand lui vinrent les jours du malheur; lui qui avait soupçonné l'orage long-temps à l'avance, ne se fit pas un prétexte de ses prédictions méprisées pour déserter l'adversité; il se leva au contraire l'un des premiers dans ce grand tournois, et jeta son gant à la révolution de juillet; la révolution de juillet lui répondit en inscrivant le nom de Larochefoucauld au greffe d'une prison. Ce fut alors que l'on put voir tout ce que le noble captif avait de courage et de dignité dans l'âme , et ses compagnons d'infortune, ceux même de l'opinion la plus opposée à la sienne, ne purent s'empêcher de céder à l'influence de ses manières aflables et de bonne compagnie.

En prison on a tout le loisir de la réflexion , et là vint à M. de Larochefoucauld la pensée d'écrire ce qui lui était passé par l'esprit et par le cœur.

C'était une entreprise hardie qu'un livre de pensées pour un écrivain qui s'appelait Larochefoucauld , la responsabilité était immense , la chute semblait inévitable ; M. le vicomte de Larochefoucauld s'en est tiré avec bonheur. D'abord il a pris une autre roule que celle de son illustre aïeul, son esprit tout philanthropique s'était révolté contre la philosophie désespérante du livre des Maximes , il lui a voulu opposer le livre des Pensées. Laissons-le parler lui-même : « Toute chose a son revers , et le cœur de l'homme w par-dessus toute chose. Le duc de Larochefoucauld n'a su que le revers, et il a mé- » connu les plus nobles facultés de l'àme. Aussi ses Maximes ne sont-elles que des vé- )) rites incomplètes.

M Si on ne les avait pas jugées mieux énoncées que pensées toujours avec justesse , ce « recueil n'aurait pas vu le jour. »

Et il y a ici une remarque à faire : le duc de La Rochefoucauld, presque toujours heureux, comblé des faveurs de la cour, mêlé aux écrivains célèbres du grand siècle où il était né, semble dans son ouvrage avoir les plus fortes raisons pour détester et mépriser les hommes, tandis que le vicomte de La Rochefoucauld, témoin d'horribles catastrophes, calomnié, persécuté même, semble s'attacher à plaider la cause du cœur humain, à justifier ses faiblesses, et, disons-le, s'il ne réussit pas entièrement dans cette tâche difficile aux yeux de ceux qui ont vu toutes les perversités du dix-neuvième siècle, il ramène du moins à l'indulgence et à la charité.

Le livre de M. le vicomte de La Rochefoucauld est donc un ouvrage essentiellement moral, et par conséquent utile, il apprend à aimer les hommes, à croire à la vertu, celle divinité qui trouve aujourd'hui tant d'athées, et si l'on peut lui reprocher quelques pensées qui manquent de justesse, on en trouve un grand nombre qui rachètent ces étincelles hasardées d'une imagination prodigue.

IVous en citerons quelques-unes qui serviront à prouver en môme temps l'élévation de sentimens et le mérite de l'auteur.

a Un peu de bon sens en politique est plus utile que beaucoup de finesse. «

« Il y a de la bassesse à renier ses ancêtres, et quelquefois du mérite à les faire oublier, » l'illusion est comme une barque qui fait eau à laquelle le voyageur se confie. Youlezw vous enchaîner un peuple, faites-lui croire qu'il est libre. « (Cette dernière est de circonstance, demandez à la doctrine.)

Il est facile de juger par ces exemples pris au hasard tout ce qu'il y a d'élevé, de généreux dans les pensées de M. le vicomte de La Rochefoucauld; ce sont des fleurs qu'il a semées dans le désert aride oîi nous marchons depuis cinq ans, chacun voudra respirer leur parfum. Charles Laure;(t.

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