MEMORIAL DE L'HÔTEL DE VILLE
Par M. Hyppolite Bonnclier (1).
Ce doit être, la plupart du temps, pour celui auquel ou la faveur ou sa profession ouvre l'accès des coulisses d'un théâtre, un bien grand sujet d'étonnement que les bravos dont il entend de loin saluer tel acteur, telle scène , .tel décor. C'est qu'en effet il faut comprendre combien à l'homme qui voit de près les choses, qui est à côté d'elles, au milieu d'elles , qui les touche, qui les examine à son gi'é, il reste peu d'illusion. L'illusion est faite seulement pour celui qui voit de la salle : celui-là n'aperçoit des objets que le côté qu'on tient à lui montrer ; mais pour celui qui voit des coulisses, quel prestige peut-il y avoir ? frémira-t-il aux fureurs d'unOreste, qui tout-à-l'heure encore, riait avec lui en attendant l'instant d'entrer en scène? admirera-t-il Régulus sacrifiant sa vie à sa parole, quand, cinq minutes avant , il l'entendait se plaindre d'un courant d'air perfide qui menaçait de l'enrhumer? s'attendrira-t-il aux adieux de Clytemnestre et de sa fille, lui qui sait que, leurs rôles finis , elles ne vont se parler que pour se déchirer?
Non, sur lui le charme est sans efi'et; là où le public en extase va voir la nature subjuguée se bouleverser à la voix d'Armide, lui ne verra que quarante bras robustes obéissant pour quinze sous chacun au coup de sifflet du machiniste. Pour lui tout se désennoblit, tout se ravale aux proportions les plus mesquines et les plus triviales. Un tambour , un marteau de cuir et quelques onces de lycopodium , voilà la foudre et les éclairs ; une douzaine de marmots se démenant sous une large toile bigarrée de vert et de blanc, voilà la mer un jour de tempête ; un peu de cuivre, voilà de l'or ; un peu de verre, voilà des diamans ; un peu de fard, voilà la beauté.
Telle a été, par rapport à la révolution de juillet, ou plutôt de ceux qui l'ont faite (je devrais dire qui prétendent Vaifoir Jaite) , la position de M. Bonnelier. 3M. Bonnelier était auprès d'eux, avec eux : il était leur confident, leur camarade, leur intime. Une les voyait pas, lorsque, forçant leur voix, redressant leur maintien, cachant sous un air spadassin la frayeur qui les agitait , ils s'en venaient jouer devant un auditoire et en armes , leur rôle obligé de héros ; mais lorsqu'une fois hors de scène, déposant, en soupirant de joie, ces costumes, cette allure, cette fierté d'emprunt, ils redevenaient simples mortels , inquiets et tremblans comme tant d'autres \ plus que tant d'autres, puis, lorsque, la pièce achevée, le succès assuré, ils se ruaient pour s'arracher aux yeux du peuple, qui les regardait faire, quelques lambeaux de la recette, c'est alors, alors qu'il les a vus.
Tout ce qu'ils éprouvaient, il le sait ; tout ce qu'ils ont fait, il le connaît : il connaît leurs hésitations, il connaît leurs terreurs, il connaît leurs discordes : ce
(i) 1 vol. ia-50, cUcz iï^udailie, éiUteur, rue duCoq-St-Hoûoré, 11. Prix : 7 le, 50 c.
n'est pas devant lui qu'il faut dire : «O les grands citoyens I les nobles caractères I » Parlez- lui de ces hommes et de leur dévoûment, il répondra :
« J'ai vu M. Périer député refuser à l'insurrection quelques écus pour acheter du pain ; j'ai vu M. Périer ministre (et ministre bien malgré lui), se glisser à dix heures du soir dans les bureaux du Moniteur, et là, supplier à mains jointes qu'on daignât effacer son nom de la liste ministérielle. »
Parlez-lui de ces hommes et de leur courage, il répondra :
u J'ai vu M. Lobau dénier à la commission municipale, dont il était le membre, le titre de goui^ernement proi^isoire, titre hardi et décisif, qui ^ne laissait pas, comme l'autre, la liberté de crier selon le cas : Fii^e le parti qui consente! — Vii>e le parti qui détruit ! »
Parlez-lui de ces hommes et de leur loyauté, il répondra :
« J'ai vu M. d'Argout courir effaré, haletant, de Saint-Cloud à l'hôtel Lafitte, de l'hôtel Lafitte à Saint-Cloud , gardant prudemment , dans sa poche, un serment pour le parti vainqueur, dans sa cave , un fagot pour le drapeau vaincu. »
Que de choses il a vues encore et que de choses il raconte I et que de révolutions auraient besoin, pour être comprises, et surtout pour être appréciées d'un historiographe aussi bien instruit I
Dès le début, M. Bonnelier est témoin et acteur. Le 26 juillet, avant que rien encore transpirât de l'insurrection, avant que cette révolution de journalistes fût encore venue jusqu'au peuple, il assiste avec MM. Thiers, Gisquet, Hausmann, Rémusat, Roqueplan, LéonPillet, de Guisard, Mignet, Cadet Gassicourt, etc., au conciliabule tenu dans le bureau du National. C'est là, là seulement qu'on murmure ; c'est là qu'on discute, qu'on déclame ; c'est là qu'on propose à l'envi les mesures les plus extrêmes. Le peuple se tait I qu'on lui dise que ses droits sont attaqués: il parlera. Qu'on ferme les ateliers : il agira. Quand l'ouvrier n'a plus de pain, que fera-t-il s'il ne se soulève ? — Eh bien I oui, il se soulèvera. Eh bien ! oui, M. Thiers; oui, M. Gisquet; oui, M. Haussmann , oui, M. Rémusat ; oui, M. Roqueplan; oui, M. de Guisard; oui, M. Mignet; oui, M. Gassicourt, oui, vous verrez crouler à votre voix un trône qu'auraient dû affermir quinze ans de bonheur et de paix. — IMais aujourd'hui M. Thiers est ministre , M. Gisquet est préfet de pohce ; M. Haussmann est censeur, M. Rémusat est député ; aujourd'hui M. Roqueplan a la croix , IM. Pillet la subvention ; M. de Guisard, M. Mignet sont en place , M. Gassicourt est en faveur: qu'on aille leur demander ce qu'ils penseraient d'une insurrection.
Le plan arrêté, on croit utile de le communiquer aux députés rémiis chez M. Périer. Trois personnes, M. Thiers, M. Chevalier et M. Bonnelier lui-mêjne, sont désignés pour le leur porter. Ils partent, ils arrivent. Il était plus de cinq heures, les députés s'étaient déjà séparés. Au liant de l'escalier, dans une grande salle dégarnie, espèce d'anti-chambre, les envoyés rencontrent MM. Guizot, de Broglie, Puyra veau prêts à sortir et que M. Périer reconduisait. C'est dans cette grande salle dégarnie que M. Périer les reçoit.
« Sur le seuil même de la porte, raconte M. Bouneher, M. Thiers et M. Cbe-
» vâlier énoncèrent tour-à-tour le but de notre mission. MM. Guizot et Përier » n'eurent qu'une voix :
— « Pourquoi vous presser ? attendez le 3 août (1).
— « Avec vous, messieurs, ou sans vous, m'écriai-je.
— « Mais, malheureux jeune homme, me répliqua vivement M. Guizot, où >» voulez-vous nous mener ?
— « A l'insurrection, dit M. Chevalier (2).
« Et on se quitta comme gens qui nont pas le droit de compter les uns sur les » autres.
Le lendemain les ateliers étaient fermés ; les journalistes appelaient le peuple aux armes, Paris entier était en feu.
Mais à cette multitude qui se battait , et qui se battait bien , il faut dire , il manquait quelque chose ; — un chef. Non qu'il n'y eût mille petits chefs-partiels , que leurs habitudes , leur audace , leur uniforme , leur sim])le volonté plaçaient à la tête de quelques douzaines d'insurgés; mais un chef suprême , il n'y en avait pas : le 29 au matin il rîy en apait pas. De tous ces dévoués qui , depuis quinze ans , se posaient comme les héros de la nation ; qui , depuis quinze ans , jouaient, ainsi qu'ils l'ont dit , la comédie au bénéfice du peuple, pas un^ à l'heure où commençait le drame , ne se sentait le cœur de se faire chef d'emploi. Le pavois populaire était vide. Un homme inconnu y monta : ce fut le général Duboui'g.
Or , qu'était-ce que le général Dubourg ? M. Dubourg était , c'est le seul titre qu'on ne lui ait jamais contesté , le débiteur de M. Dumoulin. Qu'était-ce que M. Dumoulin ? Un homme d'importance dans un moment pareil : un propriétaire... que dis-je, un rédacteur-propriétaire du journal le Constitutionnel. M. Dumoulin avait sur M. Dubourg toute l'influence d'un créancier. Il en profita : il le fit roi , ou quelque chose de semblable. C'était faire payer cher un service. Les circonstances étaient de celles où la royauté peut devenir un cadeau plus coûteux à accepter qu'à offrir. M. Dumoulin le savait bien, et il agit en conséquence. Après avoir tant prêté à cet homme, il lui prêta encore un habit. Oui, tandis que la foule transportée conduisait en triomphe à l'Hôtel-de-YiUe le quasiroi de juillet , ce pauvre roi entrait bourgeoisement chez un fripier de la rue Joquelet pour faire empiète , aux frais du Constitutionnel , d'un uniforme d'occasion.
Au surplus , l'équipement était , à ce qu'il semble , le côté faible de la révolution , car , un peu plus tard , à l'instant de partir pour Rambouillet , on voit le chef de l'expédition , le général Pajol , forcé , faute d'épaulettes , d'emprunter celles de M. Rotschild , consul-général de l'Autriche. On eut seulement la précaution d'en arracher l'aigle autrichienne, qui, de fait, aurait un peu juré sur un uniforme français. Je reviens à M. Dubourg.
(1) C'était le jour où les ordonnances convoquaient les collèges électoraux.
(2) Serait-ce par hasard le même M. Chevalier qui dirige aujourd'hui le Moniteur du Commerce^ organe ministériel?
Général de fait et d'habit , M. Duboiirg marche à l'Hôtel-de- Ville ; la foule le suit : soit curiosité, soit instinct machinal, 31. Bcnnelier suit la foule. On arrive à la Grève. L'Hôtel-de- Ville était vide : toutes les autorités avait fui. En revanche, la place était pleine de peuple. A l'aspect du chef improvisé, que M. Dumoulin leur jetait à la tête , l'allégresse éclata en hourras , en applaudissemens et en coups de fusils. Tel était même l'enthousiasme qu'on oublia de retirer les balles, et ce fut au milieu de ces inquiétantes preuves d'affection que MM. Dubourg et Bonnelier gravirent, la tête basse , les degrés du palais municipal. Je ne sais , du reste , si ce fût ou en cette occasion , ou en quelqu'autre , mais j'ai lu dans le courant du livre que sept hommes périrent ainsi victimes de la joie populaire. Tant il est vrai que les révolutions sont cruelles, même dans leurs meilleurs momens.
Il y avait quelques heures que M. Dubourg occupait l'Hôtel-dc- Ville ; les Tuileries venaient d'être emportées , les troupes royales évacuaient Paris , le fort du danger pouvait enfin être regardé comme passé. Alors arrive , pour s'emparer de l'autorité , une commission municipale que M. de Lafayette accompagne. A son tour elle s'installe , elle s'établit ; mais ne croyez pas qu'elle va , d'une main ferme , saisir le timon des affaires , qu'elle va remettre l'ordre , réorganiser , diriger, gouverner ; non, tout se passe en paroles , rien en actions : ce sont des allées, des venues, des discussions, quelques trembleur, qui reculent , beaucoup d'ambitieux qui tachent de se pousser , voilà tout. Pas un fait , pas un événement ; au point que c'est , dans un mouvement semblable , le sujet d'un long épisode qu'une tranche de jambon arrachée par menaces à la fidélité royaliste d'un pauvre diable de cuisinier. Cette tranche de jambon fut , dit M. Bonnelier , tout le souper du gouvernement provisoire. jHélas î il n'y a , nous le savons à présent, que les gouverncmens provisoires pour vivre à aussi bon marché.
Le 30 juillet , même inaction : tout se passe à peu près comme la veille , sauf quelques prétendus conspirateurs dont on s'amuse à garnir les prisons. En revanche , on rend la liberté aux forçats et aux condamnés , pendant que, sous l'arcade du Pont-d'Arcole , on fusille presqu'à bout portant un malheureux jeune homme , arrêté pour un mince larcin , que le besoin lui avait fait commettre, et qui , les larmes aux yeux , demandait grâce , au nom de sa femme et de ses enfans.
Le soir , faute de mieux , on fait rédiger à M. Barthe une proclamation concernant la déchéance des Bourbons. C'est alors que M. Lobau, après avoir approuvé cette proclamation , tire deux pistolets de sa poche et s'écrie : « En venant ici , je me suis dit que j'y venais chercher l'échafaud , et j'ai pris mes précautions. »
Le lendemain , M. Lobau répondait à la proposition de M. Mauguin d'envoyer sur tous les points de la France des commissaires extraordinaires , qu'une pareille mesure dépassait les pouvoirs de la commission.
Le 31 juillet les choses se dessinent enfin plus nettement. Ce jour-là le duc d'Orléans se rend en personne à riiotcl-de-Villc. A peine arrivé, M. de Lafayette l'entraîne vers une fenêtre ouverte, lui met en main un drapeau tricolore, le montre ainsi armé au peuple , et tout est dit : le duc d'Orléans est roi.
Si l'on donnait un trône à la branche cadette , à la branche aînée on ne laissait pas même le bien qui lui appartenait . Prévenue qu'une partie du trésor de madame la dauphine se trouvait chez M. Charlet, secrétaire de ses coinmandcmens, la commission dépêche, pour enlever ce dépôt, M. Bonnelier, escorté de dix élèves de l'école polytechnique et de cinquante gardes nationaux. Mais c'est ici que se montre plus que jamais tout le tohu-bohit de cette singulière révolution. A peine M. Bonnelier, muni de l'ordre des commissaires, a-t-il commencé sa visite, que survient à son tour , muni d'un ordre du préfet de police , un M. Bourgoin , qui aussitôt lui enjoint de se retirer. On insiste , on s'échauffe , on s'interpelle , on s'entr'arrête ; on va s'entre-tuer tout-à-l'heure , quand une nuée d'hommes du peuple fond dans la maison aux cris de : A bas les carlistes! et entraîne , non sans contusions , délégués , élèves et gardes nationaux. Je crois , en vérité , que , dans son rôle d'arrestations , elle eût arrêté M, le préfet de police et le gouvernement provisoire en personnes si , d'aventuie , elle les eût trouvés là. Ce ne fut qu'à l'Hôtel-de-Ville que M. de Schonen rendit la liberté à tous les prisonniers.
Le 3 août enfin on vint à songer qu'il y avait encore à Rambouillet un roi que soutenait une armée : l'embarras était de s'en défaire. Pour cela il y avait deux moyens, les négociations et les armes. Le dernier n'était pas le plus sûr ; on usa du moins violent d'abord ; on lança en avant quatre commissaires , et derrière eux , à quelques lieues de distance , un tas d'hommes aux bras nus , à la tête et aux jambes avinées , turbulens auxiliaires , plus dangereux assurément pour le parti qu'ils servaient que pour celui qu'ils avaient à combattre. Ils en donnèrent plus d'une preuve. A peine venait-on de bivouaquer, que des cris, des vociférations , que dominait une voix de femme , firent retentir le poste de la grand'gardc.
— C'est une espionne , criait-on , il faut la brûler , il faut la pendre , il faut la fusiller ; c'est une espionne de Charles X.
On eut besoin d'employer la ruse pour arracher leur victime aux mains de ces forcenés : c'était une pauvre mère qui allait embrasser son fils , garde-du-corps, prêt à s'expatrier avec ses maîtres.
Un instant après nouveaux bruits, nouveaux hurlemens, auxquels se mêlaient cette fois un cliquetis de sabre et plusieurs coups de feu.
— Tuez-le , tuez-le , s'écriait-on.
— Mais je viens... disait un homme tout en sueur , dont le cheval épuisé se cabrait de terreur sous lui.
— A mort I à mort I reprenait la voix populaire.
— Je viens de la part du maréchal Maison , annoncer la remise des diamans de la couronne et le départ de la famille royale.
De joie on lui tira dix coups de fusil ; par bonheur, aucun ne le toucha. Mais cette rage de tuer était telle que , ne trouvant plus à s'assouvir sur personne , elle se rabattit sur le gibier. Tout le long de la route de Rambouillet à Paris , on ne voyait que chasseurs en manches de chemise braconnant tout ce qui se trouvait à leur portée, lièvres, lapins, chevreuils, faisans, et jusqu'aux gardes royaux
désarmés qui rejoignaient isolément leurs foyers. Mais ceux-là passèrent sur le compte des méprises , dont le meilleur chasseur ne répond pas.
Ici s'arrête le 3Iémorial de V Hôtel-dc- Ville. Ici aussi s'arrêtera cet article : car ce n'est pas de l'histoire que j'ai voulu faire. Tout mon but , à moi , a été d'étudier dans le livre de M. Bonneher ce que c'est qu'une révolution dans son intérieur ; une révolution , si j'ose le dire , en négligé , et il me semble , tout bien considéré , qu'il faut encore en revenir pour elles à cette vieille maxime du bonhomme :
De loin c'est quelque chose , et de près... c^esi bien peu.
tmm^^^^Q*
POESIE
Le souffle d'en haut, qui inspire, a passé sur la terre, et depuis quelques semaines a fait fleurir la poésie. On dirait mi de ces tièdes zéphyrs du printemps qui font épanouir les fleurs des jardins et des champs.
Nous avons vu , ces jours derniers , la politique faire place , dans nos grands journaux, à la poésie ; la fille haineuse de la terre a cédé le pas à la fille du ciel ; et V Hymne au Christ, de Lamartine, a fait battre le cœur, a exalté l'esprit de tous les chrétiens. Quel magnifique début I Ecoutez :