‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 102 sur 120 · LES RUINES. — NEUVIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

LES RUINES. — NEUVIÈME MÉDITATION

Le diX'Iluiticmc siècle, ( Suite. )

C'est en vain que je repoussais le fardeau qui menaçait ma tête. Déjà la grande voix de Bossuet commençait à retentir dans l'espace, et, debout, à la porte de leurs tombeaux, les siècles l'écoutaient attentifs et muets. Je passais et je repassais ma main sur mes yeux , car j'avais devant moi la sombre vision devant laquelle le prophète Ezéchiel se voila la face. Les ossemens blanchis s'étaient dressés dans ces champs immenses , le sépulcre avait enfanté à la lumière son horrible moisson ; peu à peu ces ossemens desséchés s'étaient couverts de chairs vivantes , et, plus riche

LA JEUNE FRANCE. Ûôi

que la vie, la mort avait couvert de ses populations innombrables cette plaine sans limites qui s'étendait sous un ciel sans astres et sans horizon. Et l'orateur des siècles parlait une langue inconnue à l'oreille de l'homme, une langue dont les langues humaines ne sont que le reflet infidèle, l'ombre trompeuse, l'imparfaite traduction. Je comprenais ce langage où le verbe divin épanchait toutes ses magnificences , et pourtant je ne l'avais jamais entendu. Il avait quelque chose de mystérieux et d'ineflable qui remplissait le cœur d'un saint saisissement; jamais les fils des hommes ne l'emploient sur la terre, si ce n'est dans ces rares momensoii ils parlent d'ûme avec Dieu. C'est le langage des saintes inspirations et des célestes pensées que les anges viennent murmurer tout bas auprès des âmes leurs sœurs dans les heures de périls et de tentation. C'est la langue que parle celte voix intime du cœur, qui n'a point de paroles dans le monde grossier qui nous environne. C'est celle encore qui, s'élevant du sein de la nature, raconte aux élres créés les merveilles de la création et la gloire du créateur. Elle retentit jusque dans les profondeurs de notre àme comme une douce musique qui rappelle des sensations lointaines et des souvenirs abolis. Mais ici-bas elle a quelque chose de vague et de confus, car c'est la langue de la patrie, parlée sur la terre étrangère par les fils de l'exilé. Cependant, quand tout se tait au ciel et sur la terre , et que le calme de la nature est descendu sur vous , quand des pensées de religion et de vertu viennent à s'élever dans le silence de votre ame comme ces brises fraîches et parfumées qui commencent à souffler dans le silence d'une belle nuit , vous avez entendu quelquefois cette voix mystérieuse et puissante ; vous avez senti le besoin de lui répondre , et vos lèvres frémissantes ont retenu vos paroles captives, pour ne point troubler la voix de votre cœur, qui montait silencieusement vers le ciel. Merveilleux idiome dont le sentiment nous reste , mais dont la connaissance fut perdue pour l'homme le jour où il sortit des bocages de l'Eden ! Trésor d'en haut que la foi seule retrouve quand , s'élevant sur ses ailes de flammes, elle plane bien au-dessus de notre sphère, et, loin des regards et des passions des hommes , elle va s'abîmer dans les délices de l'amour de Dieu !

Telle était la langue que parlait Bossuet , divin modèle dont son éloquence n'était sur la terre qu'un crayon imparfait. Mais les ténèbres avaient fui, tous les voiles étaient tombés ; sorti du temps et du changement, le dernier des Pères de l'Eglise parlait la langue de l'éternité. Tantôt son éloquence, semblable à celte sainte montagne toute fumante de la gloire de Dieu , resplendissait aux regards de ses pâles auditeurs, et c'était comme une tempête immense entrecoupée de coups de tonnerre et sillonnée d'éclairs qui remplissait l'étendue. Tantôt c'était comme une majestueuse et ineffable harmonie qui inondait le cœur de chastes délices ; toutes les âmes semblaient attachées aux lèvres du puissant orateur, et, à sa voix, la vérité nageant dans une mer de lumières, apparaissait à ses téméraires ennemis. J'éprouvai la même sensation qu'aurait éprouvée la créature si elle avait assisté à la plus magnifique scène de la créaiion. Quand une nuit immense comme l'infini , profonde comme réiernité , océan aux vagues noires et ombreuses, mais océan sans nuages, étendait partout son empire silencieux , Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut : c'est ainsi qu'à la parole de Bossuet le soleil de la vérité se levait dans sa gloire. Mais comment la rendre dans une langue humaine, celte parole de feu? Comment faire traverser à ces rayons divins l'enveloppe grossière qui environne notre monde? Hélas I il n'est donné à l'homme d'en redire et d'en entendre que le

lointain retentissement. Peut-être son corps se dissoudrait-il, Irèle et impuissante créature, si ce formidable verbe éclatait à ses oreilles. Sa téie courbée vers la terre ne se relèverait plus vers le ciel, et, si sa bouche murmurait une seule de ces paroles de flammes, elle resterait à jamais desséchée et aride comme le désert quand la tempête dévorante vient d'y passer.

Et Bossuet disait ;

< Les voilà donc, ces esprits vains et superbes , dont l'orgueilleux néant ne

> craint point de s'égaler à leur créateur! Les temps marqués se sont accomplis , » et, par un conseil de la vengeance de Dieu, les murmurateurs n'ont plus mis de » bornes à Taudace de leur impiété ; toutes ces natures inquiètes, au fond desquel-

> les travaillait un secret levain de corruption et de révolte se sont réunies; des y voix ont été entendues qui portaient de proche en proche le signal de la » grande destruction ; et, cette fumée qui sort du puits de l'abîme obscurcissant f toutes les intelligences, le dix-huiiième siècle a paru sur le seuil du monde comme

> un moissonneur qui, la faulx levée, entre dans un champ couvert d'épis. Les

> voilà donc, ces philosophes aux ambitieuses espérances, qui devaient renouveler

> de leur soutfle puissant la hce de la terre, et remplacer par leur vaine sagesse y les autels du Christ renversés et ses honneurs abolis! L*s pnssentimensde n)es

> dernières années ne m'avaient point trompé : c'étaient bien ceux qui m'apparaisy saieni dans ces lieures de méditation où je jetais un long et triste regard sur y l'avenir. Lorsque , un pied dans la tombe, j'étais près de rejoindre mon siècle y dans cette froide et obscure cité d( s morts où il était déjà descendu presque tout y entier , un secret mouvement me rattachait à la terre ; il me semblait que j'avais

> encore des luttes à soutenir, des combats à livrer : ie sentais le sol trembler

> sous mes pas comme s'il eût été en travail de quelqne nouveauté étrange, et je

> prévoyais la licence effrénée des âges suivans. Calvin et Luther vaincus en France y par le catholicisme, avaient jeté en tombant de li poussière vers le ciel : de cette y poussière devaient naître Voltaire et Uousse;iu. Ainsi, les hommes, tristes sujets y de l'erreur, assistent sans profit aux victoires «le la vérité éternelle! Ainsi le y mensonge, ce vieil ennemi de l'humanité, prend tout» s les formes, revêt tous les • déguisemens , parle tous les langages pour s'insinuer dans les cœurs , se glissant y d'abord sous la robe du prêtre puur annoncer ses nouveautés impies, puis , re-

> nonçani aux timides ménagemens qu'il avait observés à sa naissance, et marchant y drapeau contre drapeau !

y Qu'il comparaisse donc devant lesgénéralionsécoulées, ce siècle présomptueux par qui tout est en proie; que ce tard-venu de Ihisloire, perdu dans l'océan des âges comme une vague qui passe au milieu des vagues innombrables de la mer^ sache enfin combien sont coupables ses prétendues améliorations , com-

> bien folles et dangereuses ses téméraires pensées. Croient-ils donc, ces rares génies, avoir surpassé en quelques années la sagesse des siècles? Pensent-ils que le christianisme, ce vieux champion de l'humanité, doive périr dans leur étreinte impuissante ; et que la religion vivace à laquelle le pied ne glissa pas dans le sang des amphithéâtres, soit destinée à mourir sous les sophismes des rhéteurs? Qu'il serait facile de les confondre, si, présomptueux autant qu'insensés, ils ne

> craignaient d'être persuadés! Mais jusque dans le tombeau leur vanité les tra-

> vaille ; courbés sous la main de Dieu, c'est la fatalité qu'ils invoquent et le néant

> qu'ils appellent , et l'on dirait que pour eux la tombe n'a point d'ensei^jnernens,

> ni la mort de secret.

» Dieu en créant le monde des intellig^ences , lui donna pour pôles deux grands » principes : raulorité et la liberté. Il ne voulut point que l'homme se tournât vers » la vertu par une inévitable pente, pareil à ces fleurs dociles, qui , cédant à un » instinct mécanique, penchent leur tige vers le soleil ; mais il le créa cap;ible de » choisir entre le bien et le mal. Voulant mettre un dernier sceau de grandeur au

> front de cette créature qu'il avait faite à son image, il lui donna l'indépendance , » pour rendre son hommage plus noble et son obéissance plus pure et plus élevée.

> Au lieu de la serviledocilitédela matière, qui n'a point laconscience de sa faiblesse » et de sa dépendance, il voulut lui donner une docilité raisonnée et intelligente, qui ^ eût la conscience de la grandeur de Dieu, et dont la soumission fût un acte libre et » spontané. Ainsi l'homme, pour éire capable de vertus, dut être capable de vices. • Un des attributs de la divinité est venu se réfléchir dans son âme : la volonté, qui

> seule sépare les deux natures en deux mondes contraires; la volonté, telle est la i magnifique dotation de cette créature privilégiée : l'homme peut vouloir, et Dieu » voulut que la liberté de la volonté humaine allât jusqu'à pouvoir désobéir à Dieu.

> Dangereux mais magnifique privilège, qui , au milieu des voix confuses de la

> nature, nous permit d'élever une voix pure et intelligente , digne d'arriver jus- » qu'au trône de l'intelligence suprême! Admirable création morale qui donna un

> témoin aux merveilles de la création matérielle, et qui plaça l'homme sur la terre » comme l'interprète des mondes innombrables qui roulent dans l'étenilue! Fait » à l'image du verbe divin , l'homme est le verbe des mondes. L'histoire du temps

> et de l espace n'est qu'un sublime dialogue entre l'inielligence créatrice et 1 in-

> lelligence créée, qui , séparées par l'infini, se rapprochent par l'amour. El Dieu » aima celte intelligence, fille de ses mains puissantes, jusqu'à vouloir que h^ verbe

> du ciel vînt, sous une forme humaine, racheter le verbe de la terre. Qu'on ne » s'en étonne point, car Dieu qui a tant tait pour préserver l'ordre du monde

> matériel , devait faire encore davantage pour rétablir l'ordre dans le monde

> moral. En abusant de sa liberté l'homme avait troublé l'ineffable harmonie de la » création : il y eut une seconde création morale du haut du calvaire ; une expia- » tion immense satisfit une justice infinie , et le principe de la liberté et le principe » de l'autorité , se rencontrant entre le ciel et la terre, scellèrent leur réconcilia- » lion dans les sanglans embrassemens de la croix.

» Et c'est cette croix du christ , symbole de la réhabilitation douloureuse de l'hu- » manité que le dix-huitième siècle a rejetée avec tant de superbe et tant de dédain. » Etalant sa pompeuse ignorance à la face du ciel et de la terre, il n'a pas compris » qu'il rejetait la seule explicationdu monde moral, et que tout devenait mystère ,

> du moment qu'on n'admettait plus le mystère sublime qui seul donne un sens à la

> vie, un but à l'homme , une pensée à la création. Qu'ont-ils donc vu , les con-

> tempteurs de cette religion qui, pendant dix-sept siècles avait suffi à l'ignorance

> des faibles et aux lumières des savans? qu'ont-ils trouvé? qu'ont ils imaginé?

> Où est donc cette sublime invention qui leur a donné le droit de mépriser le

> christianisme qui , survivant à toutes les vicissitudes humaines , semble , au mi- » lieu des civilisations qui passent et des peuples qui tombent, participer à l'éler-

> ni té de son fondateur?

> L'esprit hésite à se jeter à travers les folies de ces sages. Dieu ne semble leur

> avoir donné le génie que pour qu'ils élevassent jusqu'au ciel un ma^^nifique lé- » moi^onage de leur impuissance et de leur néant. Ils ont été précipités dans leur

* croueil , et cette intelligence dont ils étaient si fiers n'a plus été que 'confusion et

* ruines. On les avait avertis que l'esprit ne s'arrête point quand il cède une fois à

* celle fureur d'innover sans limites comme sans frein, et que la soif d'indépen- » dance dont il est transporté se tourne en rag^e. Rien n'y a fait , ni conseils ni en- » seignemens. De là ces systèmes impies qui , échelonnés de proche en proche , » vont aboutir à l'abîme : chacun voulait dépasser la limite où l'on s'était arrêté » avant lui , et se jetait dans leirange emportement de mille opinions téméraires » et folles ; on avait commencé par douter de la vérité, on finit par croire à l'er- » reur. Quel speclacle se déroule devant mes regards, et que Dieu montre bien » quand il lui plait, la vanité de celte raison humaine dont nous tirons tant de

> gloire ! L'homme se dégrade de ses propres mains. Abdiquant ses titres de no- » blesse , ce roi déchu incline sa lête découronnée et abaisse sa grandeur morale

> devant la masse inerte de la nature matérielle ; le roseau le plus l^ible de la na- » ture oublie qu'il est supérieur à la nature entière parce qu'il pense. Il trouve je » ne sais quelle joie siupide à dépouiller sa dignité et à humilier sa gloire. Pour » remplacer cette noble origine, qui rattache l'ame humaine à la lumière éternelle » dont elle est l'image, les sophistes armés de leurs instrumens lui cherchent une » origine dans la boue. Ce n'était point assez que les premiers fondateurs du scep- » ticisme et de l'incrédulité ébranlassent tous les principes par des nouveautés

> hardies : je vois des logiciens de démence , des fanatiques d'impiété qui pous- » sent les systèmes une fois posés à leurs conséquences extrêmes, et, pour der-

> nière déduction des doctrines du dix-huitième siècle, ceux-là qui n'ont point

> voulu croire aux sublimes mystères du christianisme , prétendent soumettre la » raison humaine aux honteux mystères de leur philosophie , qui ne voit dans » l'homme qu'un vil poisson ou qu'un ignoble ver, qui, de transformation en » transformation, s'est élevé ou s'est dégradé jusqu'à l'état dans lequel il est au- » jourd'hui. »

A ces mots un sourd et long murmure courut dans l'assemblée des générations. Ce siècle orgueilleux, qui avait jugé le passé éiait à son tour jugé par lui. Courbé sous la parole de Bossuct , il ne portait plus , comme naguère , la tête haute. L'atlitude de ses chefs était humble et ir.quiète , Voltaire avait perdu son sourire ironique , Diderot son assurance; et celte grande population de la tombe qui les environnait, ces annales, mais annales vivantes qui respiraient à l'enlour, ne pouvaient comprendre cette bizarre manie , cette étrange aliénation.

Et Bossuet parlait toujours :

« Lorsque j'examine , disait-il , cet amas de doctrines et de systèmes que je

> voyais déjà poindre dans mon siècle , j'aime encore mieux la sauvage logique de i l'athée qui nie Dieu que l'inconséquence de celui qui l'admet en rejetant le chris- » tianisme : il n'y a dans le monde que deux espèces d'hommes logiques , le chré-

> tien et l'athée. L'athée est un monstre dans l'ordre moral , mais le déiste est un » fou. L'athée voulant faire de l'homme un misérable jouet d'une fatalité inerte, » aveugle, qui frappe sans savoir qu'elle frappe, l'athée règle tout sur le même

> plan. Il ne veut point de Dieu : il n'en a pas besoin , puisque l'âme de l'homme

> n'est à ses yeux qu'une combinaison fortuite de la matière, puisque la pensée » n'est qu'une'propriété un peu plus raffinée du corps, la conscience un mécanisme

» et la volonté un levier, que le sanjj et les humeurs mettent en jeu. Ne trouvant

> pas à employer Dieu dans son système, il le supprime. Mais, admettre l'existence

> de Dieu et ne point admettre le christianisme, qui explique la situation de l'homme

> par rapport à Dieu, et qui explique Dieu à l'homme ; vouloir que la nature morale • n'ait point son code comme la nature maternelle a le sien , c'est, à vrai dire, une

> étrange inconséquence, un incroyable aveu{][lement. Concevoir la divinité comme » une immense inutilité au milieu de la nature , prétendre qu'elle ne se manifeste » pas dans l'ordre moral après s'être manifestée dans Tordre physique , c'est pro- » clamer deux principes incompatibles, ''opposés , contradictoires, ou bien c'est i supposer avec l'athée que l'intelligence qui nous rapproche de l'essence de Dieu » même et fait de l'homme son image, est au-dessous de la matière inerte ou or- » ganisée, qui n'est que l'œuvre de ses mains.

> Cette grande manifestation de Dieu dans l'ordre moral c'est le christianisme.

> Ce que l'arrogance philosophique du dix-huitième siècle n'a pas voulu com- » prendre, c'est que le dernier effort de la raison et du sentiment qu'il prenait » pour guide , était d'amener l'homme à se soumettre à l'autorité qui, le soutenant

de sa main puissante , le conduit jusqu'au pied du trône de Dieu. La raison et le sentiment ont bien assez à faire de résister aux fascinations de cette nature matérielle enivrante qui agit sur l'homme par l'intermédiaire de ses sens. C'est un assez rude combat à soutenir , que ce combat de tous les jours contre la mystérieuse influence de l'univers physique. Participant aux deux natures, l'homme est comme une proie qu'elles se disputent. Pur esprit si on le regarde du côté de l'ame, vile poussière si on l'envisage du côté du corps; mais dans cette lutte il a sa liberté pour choisir et sa volonté pour vaincre, et le plus sublime usage de cette liberté c'est de s'abdiquer elle-même entre les mains de Dieu ; le plus bel acte de cette volonté, c'est de se soumettre à l'autorité d'en haut.

> Que si l'on veut prendre le sentiment ou la raison pour uniques règles ; que si on les consulte sur des mystères du monde moral qu'ils ne sont point appelés à juger, tout est en proie. Le sentiment, dès qu'il va au-delà des limites où sa mission s'arrête, n'est plus qu'un guide trompeur qui s'égare dans le labyrinthe de mille perceptions confuses et obscures. La raison appliquant des règles d'une nature inférieure à des objets d'une hauteur infinie, prend ses fantaisies pour des réalités et ne marche plus qu'au hasard. La raison et le sentiment, voilà pourtant les seuls principes invoqués par les deux chefs des écoles philosophiques du dix-huitième siècle. Le premier ne voyait pas qu'en adoptant la raison pour règle il prenait une règle incertaine, chancelante, variable à l'infini et qui reconnaîtrait suivant ses caprices une vérité également variable et changeante au gré des passions et des lumières de chaque individu ; ainsi la vérité, au lieu d'être une et immuable, comme elle l'est de son essence, devait varier suivant les temps et les lieux, bornée par une montagne , arrêtée par un fleuve, et sous tel degré de l'équateur devenant mensonge ; ou plutôt la raison de chacun étant l'arbitre souverain de sa croyance, tout devient vérité, excepté la vérité suprême que la raison humaine n'est point capable de concevoir. Que si, comme le second de ces philosophes on se livre au sentiment et si on l'adopte pour gui<le, on tombe dans des égaremens sans bornes comme sans fin. Ce ne sont plus que des rêveries vagues et indécises que l'on consulte quand il s'agit des vérités les plus positives qui soient au monde puisque tout en découle. C'est un je ne sais quoi

Oj6 la JELUE FRANCE.

que personne ne peut définir, c'est quelquefois le dérèglement d'une ima^jinalioa malade, que Ton institue en rè{j^le suprême du monde moral , en arbitre souverain des principes les plus nécessaires et les plus élevés. Gomme chacun sent à sa manière , les vérités de sentiment sont encore plus nombreuses , encore plus changeantes que les vérités de raisonnement. Il n'y a point de folie qui n'ait son prétexte, point de système absurde qui n'obtienne droit de cité parmi les opinions humaines, et tandis que le monde matériel offre le merveilleux spectacle d'un ordre immuable et d'une éternelle harmonie, le monde moral , bouleversé par une anarchie perpétuelle n'est plus qu'un vaste chaos. > Pour achever de dompter cette arrogance humaine qui prétend s'égaler à Dieu , regardez où ils en sont venus, ces rares génies, avec la haute intelligence qu'il avait plu au Ciel de leur accorder. N'est-ce point vous, Voltaire , le philosophe du raisonnement, qui en êtes arrivé à proclamer comme le type et le prototype de la perfection humaine, une société qui s'est endormie depuis des siècles dans les réseaux de fer d'une civilisation matérielle où elle est comme emprisonnée? Ce peuple immobile qui semble avoir pris racine sur cette terre où tout change et tout passe; cette société chinoise qui n'est pas moins mun-e dans ses mœurs et dans ses idées que sur ses frontières; cette nation mom e qui, gênée par les mille liens qui la soutiennent , et garottée dans son système de pratiques méticuleuses et étroites , étale depuis tant de siècles au soleil le spectacle tristement unjfornie de sa civilisation sans âme, de sa vieillesse froide et inanimée et de son existence mécanique, voilà l'avenir que vous offrez, au nom de la raison, à tous les peuples modernes. Vous, Rousseau, le philosophe du sentiment, vous vous êtes jeté dans l'excès opposé. Vous en êtes venu à voir la perfection idéale dans l'état sauvage. Vous avez pris la dégradation de l'espèce humaine pour son dernier perfectionnement. Vous avez proposé aux nations mûries par une longue éducation morale et intellectuelle de jeter au vent les trésors de leur civilisation , et d'aller prendre des leçons chez ces peuplades vagabondes, dont l'enfance brutale et inexpérimentée habile les forêts, et se plaît dans une nature encore moins sauvage qu'elles-mêmes.

» Ainsi de c< s deux apôtres de la liberté , l'un proclame le despotisme de la raison et emprisonne la liberté humaine dans une forme étroite , dans un cadre resserré: il déclare l'homme libre en lui mettant des entraves, il le garoiie dans une civilisation matérielle hérissée de barrières, et ne lui donne que la paix ^\es tombeaux ; l'autre proclame l'anarchie du sentiment , qui conduit l'homme à l'état sauvage et à une autre espèce de despotisme, le despotisme de l'instinct, la tyrannie de la force brutale, la souveraineté du nombre. » Voilà les admirables résultats de ces deux philosophies rationnelles et instinctives; et résultats si nécessaires et si évidens, que les fondateurs des deux écoles ont été obligés de les reconnaître en principes comme les générations qui sont venues sur leurs traces en ont vu les effroyables suites. > Que croyez-vous que va faire la justice éternelle pour punir tant de folles erreurs et tant de coupables témérités? Dieu frappera-t-il cette société rebelle d'un coup de sa puissance? Non, il l'abandonnera à elle-même. Il la laissera à celte raison superbe et à ce sentiment si orgueilleux de sa perspicacité, qu'elle a choisis pour règle et pour guide. Il se retirera d'elle avec ce principe d'autorité qu'elle a dédaigné.ll sera donné aux philosophies humaines de pré>aloir contre la

t religion du Christ, et, pour un temps, les chefs desdeux écoles seront comme des » dieux sur la terre. Vengeance de Dieu, que vos conseils sont justes , mais qu'ils » sont terribles ! Elle vient , elle vient cette époque étrange , souillée de toutes les orduresduviceettoutetacheedecrimes.il faut pour l'instruction des rois et pour l'enseignement des peuples, qu'on sache enfin par un grand exemple que les idées ne demeurent point toujours enfermées dans les écoles philosophiques, et que, lorsqu'on a déplacé toutes les bornes, elles se ruent à travers le monde avec d'elfroyables ravages. Je vois la querelle de Rousseau et de Voltaire s'élargir jusqu'à devenir la situation d'une époque; puis ces deux intelligences rivales se heurter sur un plus vaste théâtre, avec une de ces haines vivaces que n'a pu glacer le froid du sépulcre. Au milieu du chaos des hommes et des choses, à travers ce déluge de sang auquel chaque jour apporte une vague nouvelle, et au sein duquel la seule arche qui s'élève c'est l'elfroyable échafaud, je n'aperçois que deux hommes debout , car je n'aperçois que deux idées. C'est la raison et le sentiment qui veulent reconstruire une société nouvelle sur une nouvelle base, et qui commencent leur épouvantable duel sur les ruines qu'ils ont faites. L'une veut sans cesse arrêter son œuvre , elle prétend cercler en fer cette société modèle qu'elle vient d'enfanter. L'autre pousse sans cesse en avant dans les voies de l'avenir, et veut arriver à une perfection vague et indéfinie. Celle-là sentant le vide que le principe de l'autorité a laissé en tombant, veut le remplac^^r par son despotisme à elle , par le despotisme de la raison : vaine chimère de Voltaire et de ses partisans ! Celui-ci lutte avec la liberté du sentiment et en appelle ainsi à la souveraineté populaire, rêve insensé de Rousseau, qui a pour principe une incroyable inconséquence, puisqu'il confond ensemble le sujet et le souverain, et pour effet une insupportable tyrannie , puisque la brutalité du nombre devient la loi sociale et la règle suprême. Mais après sa mort comme pendant sa vie Voltaire écrase Rousseau. Quand cette sanglante bataille est terminée, quand la lumière est descendue au milieu de cette terrible mêlée, il ne reste plus qu'une société matérielle et mécanique, dont l'égoïsme est le mobile, dont l'or est l'unique dieu ; et le despotisme de la raison veille en armes autour de celte frêle machine dont il défend avec une tremblante sollicitude les mille rouaj^es ; tandis que la liberté du sentiment, réduite à se cacher, conspire dans l'ombre de nouvelles catastrophes et de nouvelles ruines.

» Telles ont été par un jugement d'en haut les suites de ces pompeuses nouveautés qui devaient renouveler la face du monde. Au bout de dix-neuf siècles d'existence, le christianisme descendu du haut d'une croix pour conquérir la terre, sans autre moyen que ses sanglantes défaites de l'amphithéâtre, conserve encore toute la force de sa jeunesse, toute la puissance de sa vinLié. Au bout d'un siècle la philosophie est restée ensevelie dans sa victoire , et cependant ce n'était pas comme victime qu'elle montait sur les échafauds ! 9 Où sont-ils maintenant, ces sophistes, qui, lorsque le doigt de Dieu est si manifeste , accusent de leurs propres erreurs et de leurs propres crimes, la fatalité, vaine excuse dont se berce la présomption humaine? Il n'y a d'autre làtaiiié que celle de leur faiblesse et de leur orgueil. Chaque siècle a une grande tentation qui le tourmente et le travaille ; c'est à lui de la vaincre. Les tard venus du monde croient-ils être les seuls qui aient éprouvé les séductions enivrantes qui vous emportent et vous entraînent comme ces courans dangereux qui vont à l'a-

Lime? Les {générations qui les ont précédés ont \u aussi le principe de l'autorité tendu jusqu'à l'excès par les passions humaines; elles ont assisté aussi, sous la reforme, aux abus du principe de la liberté; mais ces générations ont résisté et combaitu, elles se sont servies de leur volonté pour vaincre; conduites par leurs grands hommes elles ont marché d'un pas ferme et sûr dans des routes laborieuses , et elles ont conservé intact à leur postérité , le christianisme qui leur avait été légué parles générations leurs devancières, comme l'ame de la civilisation et l'appui du monde.

> Mais dix-huitième siècle , vous avez été plus faible et plus lâche. Vous n'avez point su porter le poids de la chaleur du jour; la tentation que vous auriez dû vaincre, elle vous a vaincu. Vous n'avez point songé que les siècles vos aînés contemplaient votre combat du sein de leurs tonibes , et que la postérité attendait de vous une victoire. Et vous voilà maintenant , siècle jadis si superbe, vous voilà découronné de vos rayons , dépouillé de votre gloire, attachant à la terre votre front tout pesant de honte, et condamné à vivre, pendant l'éternité, à genoux dans l'assemblée des siècles, entre le passé que vous avez renié et l'avenir que vous avez trahi , en face des générations vos héritières, qui vous accusent de\ant ces générations les aînées du monde, qui vous condamnent par ma voix. »

Bossuet disait , et ses paroles, que la langue humaine ne peut rendre, tombaient sur le cœur du siècle maudit, terribles et inexorables comme la justice de Dieu,

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