‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 103 sur 120 · SUR LES ECRIVAINS CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

SUR LES ECRIVAINS CONTEMPORAINS

(Suite et fin.)

On ne s'attend, pas sans doute, à ce que nous passions en revue les critiques de l'Eujpire, ces hauts et puissans seigneurs du feuilleton , dont la plume était un scf^ptrc qui s'étendait sur le douiaine des lettres, non pour diriger, mais pour retenir dans l'obscurité le génie qui s'efforçait de surgir. Ils ont éié! paix à leurs cendres!

Il nous reste à parler du spiiituel professeur , dont la parole harmonieuse^ retentissait naguère dans la Sorbonne, et qui rassemblait , autour de sa chaire, une jeunesse enthousiaste et avide de savoir. Si jamais homme eut, en son pouvoir, les ëléinens du succès, ce fut assurément M. Villemain; car pour fonder la critique, toile que l'exige l'étal actuel de nos connaissances , la critique large , généreuse , compréhensive de toutes les pensées, juste appréciatrice de tout génie, que lui manquaii-il? l'éloquence? une tribune retentissante? un auditoire sympatl)i(iue et intelligent ? la liberté? Il avait tout cela ; de plus , l'un des plus beaux tiilens (l'écrivain de l'époque. Une seule chose lui a manqué : la science. « Quand » M. Villemain a hni une phrase, a-t-on dit avec beaucoup d'esprit, il cherche ce » qu'il y mettra. > Ia\ effet , la phrase , et surtout le phrase à effet , a toujours été recueil contre lequel M. Villemain est venu se briser : jamais il n'a pu s'élever audessus. Sa parole si douce , si harmonieuse , arrachait des cris d'admiration , elle soulevait spontanément un auditoire impressionnable, mais elle ne déposait dans son sein aucune grande pensée. Aussi , dès l'instant qu'elle a cessé de se faire entendre, la {;!oire (Ui professeur s'est évanouie, comme un de ces féeriques palais qu'un soleil d'autonme dessine le soir à l'occident , et que le vent de la nuit fait disparaître sans retour.

Si ce travail n'ëlait déjà bien lon^j nous tournerions nos ref^ards vers les nations voisines pour leur demander si elles ne possèdent pas chez elles celte critique que nous avons vainement cherchée par mi nous. Nous le demanderions surtout à la savante et laborieuse Allema(}ne, cette contrée chérie de la science, où l'art a de vc^ ritables adorateurs; elle, quia consacré à l'étude les années que nousavons vainement dépensées en stériles dissentions politiques, souvent, hélas ! en san/jlantes querelles. Là probablement , nos recherches seraient plus heureuses. Nous nous réservons de les faire plus tard et d'en communiquer le résultat à la Jeune France^ que nous avons eue en vue dans ce travail; car c'est à elle que doivent s'adresser toutes les consciencieuses pensées, toutes les vérités, morne les plus sévères. A elle appartient l'avenir. Les (générations de l'Empire et de la République se retirent de la scène du monde, emportant dans leur retraite et leurs vieilles antipathies et leurs amours surannés. Ûien ne doit plus séparer ie f^enre humain de la vérité : car la vérité pour nous, jeunes {générations, ne peut être ni un reproche, ni un remords. Aussi est-ce sans crainte que nous l'abordons, est-ce sans arrière-pensée que nous la formulons, telle qu'elle nous apparaît. Nous sijfnalions dans un précédent travail , inséré dans VEcho , la tendance sérieuse imprimée aux œuvres de notre époque. La critique littéraire surtout devra se mêlera ce mouvement si elle veut se maintenir à la hauteur de sa mission.

Dans un de ses derniers ouvrages, M. Victor Hugo hâtait de ses vœux l'apparition du poète qui doit donner son nom à ce siècle : être l'homme de la pensée comme Napoléon a été l'homme de l'action. Un souhait peut-être plus véritableblement utile , serait de voir sortir de la foule un homme à la parole grave et puissante , qui ait force pour régir et régenter ce monde littéraire , où s'agitent tant de principes désordonnés, où la vie fermente, à la vérité, mais à côte de la mort et de la dissolution. Qu'il se montre ! la place est vide !

Mais notre œuvre serait imparfaite, et la tache que nous nous sommes imposée ne serait remplie qu'à demi , si nous n'indiquions pas quels sont , à notre avis, les caractères que devra avoir la critique littéraire, pour être à la hauteur de sa mission. Ici nous sentons le besoin d'être clairs et succincts tout ensemble.

La critique sera grande et généreuse : grande dans ses vues , généreuse dans ses jugemens. Ces deux qualités résument, selon nous, tous ses devoirs. Lllo possédera cette vaste compréhension de toutes les pensées, ce goût exquis des arts, sans lequel nul ne doit se mêler de littérature , ni pour juger, ni pour produire. Dirons-nous pleinement noire pensée, au risque d'encourir l'accusation de paradoxe? Soit. Un paradoxe est une proposition étrange, et non toujours l^usse. Notre pensée la veici : C'est que la critique ne doit pas avoir de doctrine littéraire arrêtée et immuable. Cette minmiabiiité, dont quelques-uns se vantent comme d'une glande qualité, n'est le plus souvent que ie signe d'une profonde nullité. Notre esprit est-il donc si soiide, si sur, qu'il saisisse, tout d'abord, toute la vérité, sans que le temps , ni l'étude, ni l'expérience, puissent rien changer désormais à ses acquisitions, soit pour les augmenter, soit pour les modiiier ? Au milieu des révolutions qui renouvellent , autour de lui , toutes les choses créées , l'homme, qui n'a qu'un jour, sera-l-il lembiéme de l'ordre éternel et iinmuabe? et quel est celui qui a traverse ces quarante dernières années sans changer quelques unes de ses convictions, de celles même pour lesquelles il eût donné sa vie dans d'autres Umps? tout change, et nous changeons nous-mêmes tous h s jours : les brillantes illusions de la jeunesse font place aux sévères sollicitudes de l'âge mùr, qui bientôt elles-mêmes disparaissent devant les regrets irréparables qui sont le seul apanage de la vieillesse. Ne nous piquons donc pas d'une impossible permane.'ice. Renonçons au vain projet de me^/rd un clou dans noire î'ouc, comme dit .Montaigne : Elle tourne maigre nous et nous eninune à notre insu. Si, pour les intérêts les plus graves , f homme doit renoncer à cette immutabilité à laquelle il aspire vainement ; a plus forte raison doit-il désespérer d'y aitemdrii dans ie domaine dts arts qui, de leur natuie, olfrent moins d'importance. Du j-este, en ceci consultons l'expérience. Sans discuter la doctrine du progiès indéfini de l'esprit humain ; ce qu'il y a de certain , c'est que nul n'a pu encore assigner au génie de riuunanité îa borne

OiO LA JEUNE FRANCE.

qu'il ne saurait dépasser. Nul n'a indiqué le grain de sable où s'arrêterait et se briserait la mer montante des pensées humaines; et souvent, au moment où un ouvrier hardi posait sur le rivaf^e la pierre qui devait servir de limite aux flots , une vague naissant sous ses pieds l'emportait lui et son œuvre. Prenons pour exemple la tragédie. Eschyle fut le premier: il jeta sur la scène grecque, qui achevait à peine de s'élever, ces grandioses figures, ces dieux antérieurs aux dieux de l'Olympe, ces débris des racts Titaniques; et au milieu de tout et présidant à tout la terrible fatalité, l'inexorable destin. Sophocle lui succéda : il polit ces statues gigantesques, perfectionna la (orme, non toutefois sans enlever au bloc antique quelque chose de sa native et sauvage majesté. Euripide vint enfin : tout fut grâce entre ses mains; les muscles saillins s'effacèrent sous ses onduleux contours; il donna à la forme les dernières perfections dont elle était susceptible. L'art acheva sous lui sa brillante révolution.

Ee montent était, ce semble, venu pour la critiqne de poser les bornes de l'art et de l'enfermer dans d'infrancliissables limites. Et cependant au bout de vingt siècles la muse tragique , qui n avait pu trouver un seul écho chez jles Romains, devait avoir dans Sh.tkespeare, un interprète sublime, aussi supérieur aux tragiques grecs que la religion du Christ est élevée au-dessus des fables payennes.

D'après cela , notre pensée est que la critique nedoit pas avoir dedocirine faite , de poétique invariablement arrêtée. Qu'elle ne soit pas le lit de Prorrusie des lettres. Qu'elle se montre au contraire libre, dégagée, élastique; qu'elle prêle l'oreille à tout vent de poésie; car il en viendra de tous les côtés. Le Nord nous a révélé déjà une poésie bien grande, bien profonde, et qu'ignoraient et Rome et Athènes; le temps n'est peut être pas éloigné où l'Orient rompra le sévère silence qu'il s'est imposé et dé couvrira à l'Occidenî étonné le trésor de sa science et de sa poésie.

Que la critique ne croie donc pas avoir donné son dernier mol en disant : Aris-

lote,Roileau, Laharpe. Nulle autorité humaine n'est infaillible. Le beau et le vrai

sont deux sources dont les eaux ne tarissent jamais. L'art est contemporain de

l'homme: il lui fut donné pour enchanter ses douleurs, et il le suivra dans toute sa

carrière terrestre , en lui moi»trant l'avenir comme une consolation.

De plus, la critique sera généreuse, en ne faisant pas acception de personnes, en ne se mettant pas aux ordres d'un parti politique, ou d'une coterie littéraire. Elle devra répondre comme ces fidèlesdes premiers temps : < Nous ne sommes ni > à Paul nia Apollo, nous sommes à la venté. » Le génie s'abat indifféremment sur tous les lieux; les têtes qu'il choisit pour sanctuaire, tantôt sont couronnées du diadème de la grandeur, tantôt sont courbées sous le poids de l'aljjeciion. Que la critique n'ait donc pas de préventions pour ou contre les personnes. Nos disseniions politiques ou littéraires sont si peu de chose, qne c'est vraiment pitié de voir qu'elles puissent le moins du monde influencer nos jugemens. Bâtissons à l'art un temple, à la porte duquel nous déposions toutes nos dissidences. Qu il soit ouvert au talent , de quelque part qu'il vienne, et de quelque manière qu'il se produise; mais aussi, qu'il ne le soit (|u'à lui. Que la critique, à qui l'entrée en sera confiée, soit inexorable. Les petites passions, les petits intérêts, les petites ambitions n'y doivent pas avoir de place; qu'elle s'arme contre ceux-lii de sévérité. Alors, non-seulement la France, mais l'Europe, mais l'Univers entier, se iroijveront unis par les liens d'une sainte confraternité, et l'autel du génie recevra l'abjuration de nos liaiues , et nos offrandes de réconciliation.

BALLANGHE.

Quand , résumant les inmienses découvert^^s que son génie avait faites dans le monde historique, le Napolitain J.-B. Yico eui élevé à la philosophie ce beau monument, gloire éîernelle de sa patrie et de l'humanité, il chercha quel nom il donnerait à son œuvre, il l'appela : la Science Nouvelle; et ce nom caractérisa cet

LA. JEUNE FRAISCE. OÂi

élément, inconnu jusqu'alors, qu'il introduisait dans le domaine des connaissances humaines. C'était en effet la science nouvelle, la science de riium.iniié adulte qui faisait son apparition au milieu des sociétés pour leur faire entendre de fjraves instructions. L'histoire allait cesser d'être une lettre morte, ou un recueil de faits incohérens, plus ou moins constatés, propres seulement à occuper les premiers loisirs de l'enfance, ou à charmer un instant les ennuis d'une vieillesse inutile. Elle allait subir une {grandiose identification avec la philosophie ; lécorce matérielle qui cachait le sens intime des événemens allait être enlevée par la main de la science; le voile du sanctuaire était sur le point d'être déchiré , pour laisser les choses saintes exposées aux rejjards des profanes; et même bien lot il ne devait plus y avoir de profanes. Par de douloureuses et successives initiations, l'humanité s'est préparée à recevoir la révélation de toute vérité; et le mommt n'est pas loin où les paroles du divin maître, qui annoncent l'abolition de toutes les différences établies par les anciennes reli^^ions, recevront leur plein et entier accomplissement.

Il ne fut pourtant pas donné à Vico de voir les merveilles dont il avait reçu pour mission d'être le premier promoteui". La semence qu'il avait déposée dans le sein de la société, devait y demeurer quelque temps enfouie, avant de porter ses fruits; et Vico mourut obscur, n'ayant pour le consoler de l'oubli de son siècle , que la voix de son ç;én\e qui lui annonçait , dans l'avenir, de hautes destinées.

Et qui pourrait s'étonner que les théories essentiellement religieuses de Vico aient été, dès leur apparition, frappées de la pire des réprobations, celle de l'oubli? qu'on se rappelle qu'en 1712, lorsque parut la Science youvetle, la menteuse et sceptique philosophie du 18*" siècle avait étendu sur toute l'Europe le vaste réseau de ses déceptions. L'histoire était devenue pliilosopfiiqne dans l'Essai sur les mœurs des nations, de Voltaire; et quelle philosophie , grand Dieu! une philosophie fanatique d'impiété, qui ne voyait dans l'humanité qu'un troupeau d'esclaves écrasés par les rois , trompés par les prêtres, et maixhant , à travers toutes les misères , à un anéantissement éternel.

Pourtant ce siècle, avec son cynisme, avait une mission providentielle. Il devait montrer à l'humanité, combien, au fond, sont lugubres et désolantes les doctrines de l'incrédulité : ces doctrines qui promettent a l'homme le bonheur, combien elles sont incapables de lui en donner seulement l'ombre. Quant aux conséquences, la révoluiion française les a proclamées, l'Europe les a retenues. Nul maintenant ne peut prétexter cause d'ignorance ; nul ne songera désormais à recommencer les doctrines de l'école phdosophique de Voltaire. Le siècle est en progrès: et l'un des plus grands, sans contredit , c'est d'avoir reconnu que le progrès n'est possible que par le spiritualisme et la croyance chrétienne.

Ce retour vers les doctrines spiritualistes est si évident , que ce serait tomber dans d'inutiles redites que d'y insister. Tout : sciences, lettres, arts, est entré dans ce mouvement, et si le 19" siècle doit s'incarner dans un homme, nous ne craignons pas de voir démentir nos prévisions, en disant que cet homme sera un homme essentiellement religieux.

Ces réflexions préliminaires nous ont paru nécessaires j»our faire comprendre l'importance du travail que nous avons entrepris sur le philosophe qui, selon nous, résume le mieux l'alliance de la science et de la foi : alliance antique,

SUPPLÉME>Ï AU?iUiMI^RODU 5 FEVRIER '\SoO,

oi2 LA JEUNE FRANCE.

rompue dans ces derniers temps, et qui se renoue de nos jours pour être désormais indissoluble.

Notre but est de faire entendre à la studieuse jeunesse qui nous écoute, un nom grand et modeste à la fois , un nom qui ne s'est jamais trouvé mêlé à nos déplorables dissensions, un nom resté vier^je de toute inculpations. Nous voulons lui faire connaître le poète qui a trouvé, sur la lyre des derniers temps , des accords difjnes de la jeunesse du monde , le chantre ù'Aniigone et d'Orphée , l'auteur de la Vision d'Hèbal, M, Ballanche.

Nous ne nous dissimulons pas les difficultés qu'offre celte entreprise : car les questions que nous avons à remuer sont de celles qui touchent à la racine de toute science, aux fondemens mêmes de l'intelligence humaine. En dehors des habitudes de la pensée, elles exigent une terminologie spéciale. C'est ce qui explique comment un poète, un philosophe aussi essentiellement catholique que M. Ballanche, est encore presqu'inconnu à la jeunesse catholique. Il est temps pourtant que la religion compte ses gloires , pour les opposera l'incrédulité dédaigneuse qui lui demande où sont ses héros. Qu'elle ne craigne pas de s'initier à la science nouvelle, les révélations qui l'attendent seront de nouvelles manifestations de sa

force.

Pour mettre de l'ordre dans ce que nous avons à dire , nous partagerons ce travail en quatre parties ou paragraphes. Nous exposerons d'abord , avec le plus de clarté qu'il nous sera possible , le système philosophique de M. Ballanche. Revenant ensuite sur nos pas, nous jetterons un coup d'œil sur l'état de la science avant lui, pour mieux apprécier le progrès qu'il lui a fait faire. Dans une troisième partie, prenant la série de ses ouvrages et les disposant suivant l'ordre de leur publication , nous essaierons d'assister au travail de cette puissante intelligence et d'être témoins de ses initiations graduelles. Nous finirons par quelques réflexions sur la nature du talent de l'écrivain et la couleur de son style.

§. I". Exposition de la doctrine de M. Ballanche.

Dieu existait avant que rien existât. Il créa les substances intelligentes. Parmi ces substances intelligentes quelques-unes errèrent : dès lors il fallut un lieu pour les revêtir de la forme qui devait servir à les régénérer par l'épreuve : car la loi de la providence est que tout être arrive à la perfection , qui est sa fin ; et s'il s'en éloigne par le péché, il faut qu'il y revienne par l'expiation.

Ces substances intelligentes devant être régénérées par l'épreuve, le monde fut créé pour être le théâtre de cette épreuve. Il fut créé dans l'espace do six jours cosmogoniqucs, c'est-à-dire de six époques, qui, chacune, furent marquées par dos révolutions, des cataclysmes, des bouleversemens, destinés î\ préparer la demeure de l'être intelligent qui devait en être le roi. Alors rintelligence fut unie à la matière et l'homme fut créé : l'homme, pour qui toutes les merveilles de la création avaient été disposées comme un palais, et néanmoins comme un palais qu'il ne devait habiter qu'un jour: tant Dieu est magnifique dans ses œuvres! 3Iais en le créant, il lui donna la responsabilité de ses œuvres, c'est-à-dire la capacité du bien et du mal. Une épreuve lui fut imposée. A la persuasion de la femme, il iransf^ressa la loi. Alors un cri, comme un long et lugubre gémissement, qui fut répété par tous les échos de la création, annonça que l'homme avait succombé à l'épreuve.

LA JEUNE FRANCE. oAo

Cependant , après cette transjjression , Dieu no voulut pas perdre sa pauvre créature: ses lois sont des lois d'amour; ses chàiimens sont ceux d'un père. Aussi la loi de perfection que Dieu avait donnée à riiumanilé en la créant ne fut- elle pas annullée, elle fut seulement modifiée : il fut prescrit à l'homme de se réhabiliter par l'expiation.

Si l'homme était sorti vainqueur de l'épreuve, la perfection eût été pour lui une voie semée de fleurs, où il eût marché d'un pas assuré , sous l'aile de son Dieu. Pour l'homme pécheur, elle s'est changée en une montagne aride qu'il lui faut gravir par des sentiers difficiles, remplis d'épines qui déchirent ses pieds ; mais le but n'est pas changé.

Donc déchéance et réhabilitation : tels sont les deux grands mots de l'énigme du monde ; le dogme qui se trouve écrit dans toutes les cosmogonies antiques , dans toutes les traditions primitives, au cœur des sociétés comme au cœur des individus : ces deux mots résument la doctrine de M. Ballanche.

I^Iais avant de pénétrer dans les entrailles de ce dogme profond et terrilile , jetons un coup d'œil sur les suites qu'eut la transgression originelle par rapport à la création matérielle.

La principale fut la révolte de la nature contre l'homme , et la lutte que l'homme eut à soutenir contre elle pour la soumettre à ses besoins. Le travail imposé à l'homme comme expiation, est un fait formellenjent énoncé dans les Écritures. On le retrouve aussi , d'une manière ou d'une autre, au fond de toutes les traditions générales , non sous la forme abstraite d'une proposition philosophique, mais enveloppé sous le tissu léger de l'allégorie, langue harmonieuse des premières familles humaines. Et ici qu'on nous permette de faire une observation sur le génie *de l'antiquité.

Ce génie fut essentiellement symbolique et religieux. C'est pour ne s'être pas assez pénétrés de ce double caractère, que la plupart des philosophes qui ont étudié les temps anciens, se sont fourvoyés d'une manière si déplorable. Ce génie emblématique et allégorique, M. Ballanche a essayé de le deviner et de le reproduire en se l'appropriant : nous aurons occasion de revenir bientôt sur ce sujet , dans l'examen de ses ouvrages.

Quant au caractère religieux imprimé à toute la vie des sociétés anciennes , il ressort évidemment de tout ce qui nous reste d'elles. Leurs lois descendaient du ciel ; leurs cités avaient des dieux pour fondateurs ; leurs chanips avaient des limites célestes avant d'être enfermés par le sillon terrestre; nul acte important n'était entrepris sans le concours des augures; tous les monumens qui décoraient leurs places publiques étaient des monumens religieux. Mais leur religion n'était pas purement matérielle, comme nous sommes trop portés à le croire, é^rarés que nous sommes par les fausses notions mythologiques, dont nous avons été imbus dès l'enfance. Le matériel de leur culte était animé par un esprit de vie qu s'agitait au-dedans. Ces luttes incessantes, dont nous parlions tantôt, de l'homme contre une nature rebelle, remplissent toute l'histoire héroïque de la Grèce. Thésée, Pirithoiis, et au-dessus de tous, le grand Alcide, parcourent la terre i la purgent des monstres qui l'infestaient, dessèchent les marais, essartent les grandes forêts; partout substituent le rè^ ne de l'homme et de l'intelligence à celui de la nature sauvage.

Ainsi s'accomplissait ranaihême prononcé comro la terre à cause de la trans-

oiÀ^ LA JEUNE FRANCE.

pression ori^jinelle. Tel fut le travail imposé à Ihonime, à la fois comme punition et comme moyen de réhab:litaiion; car c'est là que se concentre toute l'économie de la création : la rtliabililaiion, telle est la condition d'existence de l'humanité déchue.

Ce dog^me identique de la déchéance et de la réhabilitation que M. Ballanche a choisi pour pierre angulaire du majestueux édifice qu'il élève, est non-seulement fécond C(tmme principe philosophique, il est déplus, pour le catholique, marqué du sceau de la vérité inlailhble et révélée. Car sitôt que 1 homme eut succombé à l'épreuve, ûeu\ paroles résonnèrent simultanément à son oreille : celle qui lui reprochait son crime, et celle qui lui annonçait le pardon par l'expiation : expiation qu'il était incapable d'accomplir à lui seul, et pour laquelle Dieu voulait bien s'associer à lui.

Et gardons-nous de croire que le péché ait été individuel. Le premier homme représentait l'hu inanité dans celle solennelle épreuve. Les suites de sa transgression se sont étendues à tous ses descendans et ont atteint les individus et les sociétés. Le péché, que fut-il? la révolte du principe volitif, représenté par la femme contre la raison. Cette révolte, qui de nous n'en est témoin tous les jours au fond de lui-même ? qui n'a poussé souvent des cris d'angoisse au milieu de cette p-uerre intestine de la volonté dépravée, contre la raison demeurée droite? Ce principe existe identiquement dans les sociétés.

Ce f>oint est très important , et forme une partie essentielle du système de M. Ballanche; on nous permettra de nous y arrêter quelques insians.

L'ensemble de la création se résumait , selon lui, dans une grande unité ; mais le péché vint, troubla l'ordre et créa un dualisme à la place de l'unité normale. € 1/unité brisée, dit-il dans la Vision d'Hébal , produit la succession. Le mal est

> dispersé dans la génération des èires , afin d'en atténuer l'intensité. Ce qui

> subsiste après la déchéance, c'est la volonté libre s'exerçant dans la variété

> avant d'arriver à l'unité ; c'est la puissance du retour à l'unité par l'expiation , » et lorsque ce retour sera acconipli , il sera l'ouvrage de l'homme reha-

> bilité. > .

Coite division, ce brisement qui iVappe l'œil de l'observateur attentif , et qui avait été l'objet des méditations de la sage anii(iuité, a l\jurni matière à bien des conjectures, à bien des systèmes. Dans la doctrine de M. Ballanche, l'origine en remonte au lait universellement traditionnel delà chute. Sa première application est dans la division des sexes qui devient l'endilème de la division des existes et des elasses, dans les institutions humaines priuiitives : division qui est celle du principe aclif et du principe passif; de ceux qui ont été réhabilités ou qui ont ret^u un commencement de réhabilitation , appelés aussi les initiés, et ceux qui doivent recevoir la rehabilitation ou l'initiation ; action réciproque de ces deux principes , qui souvent n'est qu'une lutte violente, et qui , dans les temps plus modernes se formule dans les dissensions du pairiciat et du plébéianisme chez les

Komains.

iS'ous venons d'énoncer deux dénominations qui reviennent fréquemment dans les ouvrages de M. Ballanclie; expressions qu'il a tirées de la spécialité , de l'individualité romaine, pour les appliquer à la formule historique générale. Le nairiciai , pour lui , existe dès le commencement des temps: il représente le principe aclif, la caste qui possède l'initiation, ou, en d'autres termes, la science

LA JEUNE ^•RA^CK. 3^n

et la vertu; le plëbéianisme représente au contraire la classe if;norante, qui ne possède que l'aptitude à être instruite ou iniiiée. Le patricien est l'homme fait et pariait au moral; le plébéien est l'homme qui se fait, c'est l'homme évolutif ou progressif: en ce sens c'est l'homme véritable.

Cette interversion d'expression, outre qu'elle est justifiée par la nécessité , a le mérite de constater un fait extrêmement important , l'identité de l'espèce humaine dans tous les temps. M. Ballanche a fait subir à l'histoire une sorte do palingénésie : il a reconstruit les temps primitii's au moyen d'idées nouvelles; il a prêté à ses personna/^es un lan^ja/je qu'ils n'ont pu tenir; il a expliqué la science antique avec des formules empruntées à la science moderne. Néanmoins , que cet emploi insolite n'effraie pas ceux qui désirent réellement aller au fond de la doctrine : c'est un voile lé^jer qui couvre les choses saintes , si toutefois on no devrait pas plutôt l'appeler un réseau d'un tissu pi^écieux qui laisse apercevoir la vérité à travers un jour plus doux et plus harmonieux. Nous reviendrons plus tard sur cette fusion des choses anciennes et des modernes qui est , selon nous , le cachet de l'orijjinalité du style de M. Ballanche. Reprenons l'analyse de sa pensée philosophique.

Ce dualisme de la pensée humaine qui se constitue en principe actif et en principe passif; qui , applqué à une individualité nationale , devient le pairiciat et le plëbéianisme, étendu à l'unité humaine , forme l'enveloppement oriental et le développement occidental. L'Orient représente Timmobiliié dans la possession incontestée de la science et de la vérité; l'Occident représente l'esprit progressif, qui veut acquérir incessamment , parce qu'il sent continuellement ce qui moncjue à ses précédentes acquisitions. Aussi l'Orient a toujours été appelé la patrie du savoir ; l'Occident, le foyer de l'activité humaine. Cette supériorité de l'Orient sur rO-cdent, et le besoin qu'ont de nos jours les nations occidentales de s'adresser à l'antique Orient pour recevoir ses ensei^jnemens, est devenue une observation banale. Pourtant, observons-le ici , l'orient de la science ne peut être l'orient i;éof;raphique , enferiué dans des limites infranchissables , que le doi^^t peut marquer. L'Ef^ypie est encore l'orient. L'Etrui'ie elle-même peut être re^jardee comme Torient de l'Italie ; et récemment M. 3Iicali , dans son Hisioirc des anciois peuples d'halle , a dejnontré qu'il a existé dès les ttjups anciens entre i'Éirurie et l'Orient un contact très-immediat.

Vue de celte hauteur, l'histoire de l'humanité cesse de s'éparpiller sur dt s faits décousus , isolés, sans consistance et sans rapports. Elle devicîU un tout Iiomogène; elle marche, ainsi qu'Israël, comme un seul liODime. On voit son but et ses moyens; on comprend ses hahes, ses luttes, ses rétro>';ra(laiions apparentes et sa pro(;ression réelle. Dans ce dualisme , qui sort lui-même du dofjme humanitaire , si profondément enfoui dans toutes les traditions : la déchéance et la réhabilitation est, si nous ne nous trompons , toute la doctrine de M. Bailanche. Il ne faut plus qu'en déduire les conséquences et en étendre les applications. Nous allons en ébaucher quelques-unes.

L'homme, disait l'antiqiiité , est un abrégée du monde ; elle l'appelait pour cela un microcosme. Donc entre l'homme, la société cl le monde, il y a simili ude : ce i^ui arrive à l'homme doit arriver à l'ensemble des homn)es. Or, examinons l'homme véritable , l'homme chrétien. Étudions la loi de son être.

L'homme pèche. II lui est prescrit de revenir à la vertu, de rentrer en grike ,

OÂ6 LA JEUJNE FRANGE.

(le se réhabililer. Mais, pour effectuer ce retour, ses forces étant insuffisantes , Dieu l'aide par sa j^race et par son union à lui. Là est la racine du dojjme chrétien de la rédemption. Revenu en {jràce , il lui est ordonné de se perfectionner tous les jours , de monter de vertu en vertu. Cette ascension continue , c'est l'initiation. Le ternie de celte ascension , nul ne le sait. Commencée sur celte terre d'exil , elle doit se poursuivre dans la vraie pairie : le reste est dans les trésors de la mafjnificence du Sei(];neur. Telles sont les destinées de l'homme ; de l'homme , être chétif, qui soulève les dédains d'une philosophie railleuse. Telle doit être aussi la société, et telle elle est. Déchue, elle doit se réhabiliter. Les ténèbres et l'ignorance qui ont été la suite et le châtiment de sa transgression , doivent disparaître successivement devant le jour éclatant de la vérité. Et , comme pour l'homme , l'acqnisition de la vertu est le fruit du sacrifice et de la souffrance; pour l'humanité, l'acquisition de la vérilé doit être marquée par des épreuves et des souffrances. Des larmes et du sang , tel est le prix du rachat du genre humain. Et depuis le sang du premier juste qui arrosa les fondemons de la première ville , jusqu'à celui du saint des saints qui a cimenté la société universelle , la voix du sang a toujours crié vers le ciel pour la pauvre humanité. Dès-lors que le re- .«>ard du juste ne se trouble pas en voyant la terre couverte coniine d'un voile de deuil ; que son oreille ne s'étonne pas de l'immense cri de douleur qui s'élève incessamment du milieu de l'in fortunée race d'Adam. Ces souffrances sont des épreuves qui marquent les diflerens degrés de l'initiation. Si les entrailles de la société sont déchirées, c'est pour donner naissance à la vérité.

M. Ballanche, à la suite de Varron et de'Vico, partage l'histoire en temps mythologiques , temps héroïques et temps historiques. Partant du dogme de la déchéance et de la réhabilitation qui est la base de sa philosophietil résout le .«a-and problême de l'origine du pouvoir et de sa transmission. L'homme défriche la terre, il la cultive, il se l'approprie ; il fait plus, il s'identifie avec elle , selon la doctrine antique ; et c'est là la vraie origine de la propriété , origine sur laquelle la philosophie a tant divagué , et qui a fourni à J.-J. Rousseau le texte de ses éloquens paradoxes.

Mais si l'identification de Ihomme avec le sol est la base de la propriété , l'identification des races royales avec le peuple est la vraie source du pouvoir et la condition de sa stabilité. La société a besoin d'un chef qui dirige son action vers un but ; qui la représente ; qui soit sa personnification ; qui puisse et doive dire, mais dans un sens différent , ce mot de Louis XIV : LEiai, c'est moi. 11 faut à un peuple un roi. Or, celui qui aspire à cette souveraine magistrature doit faire un avec le peuple qu'il est appelé à gouverner ; il doit se pénétrer de ses besoins , s'animer de ses passions légitimes , avoir le sentiment de son époque. C'est là l'énigme du mont Phicéus que , nouvel OEdipe, il doit deviner, sous peine de mort; car le Sphinx qui représente le génie de 1" humanité dévore sans pitié ceux qui n'ont pu l'interpréter. Cette énigme n'est autre que celle de l'homme. Elle se représente à chaque évolution que doit faire l'humanité , et chaque fois elle réclame une nouvelle solution , car le progrès est la grande loi des sociétés.

Mais , dès l'origine des sociétés, se déroule à nos yeux un lamentable tableau. Nous voyons le genre humain , qui est un , sépare en deux classes : la classe qui possède la terre , qui participe a»ix choses saintes , qui fait partie de la cité , qui , en un mot , a des ancêtres , et doit avoir une postérité ; et la classe qui ne possède

LA JEUNE FRAxNCE. oÂ7

rien , qui est exclue des choses saintes par ce redoutable anaihéme : Loin d'ici les profanes! caste malheureuse, sans existence à elle propre, sans nom et sans dieux ; qui, pour faire validement un acte civil , est obligée d'emprunter le nom et ramulelte de son patron. Et cependant celle classe , la plus nombreuse, possède en soi le (;énie pro(îTessif , celui qui doit conquérir l'avenir. C'est le r^rand mystère que la philosophie antique a voulu sonder, et auquel elle n'a pu trouver d'autre solution que la doctrine de la différence des âmes ; doctrine de/^radante , indigne de Dieu , et avilissante pour l'humanité. Mais la philosophie chrétienne , éclairée par la foi , porte sa vue plus loin. Pour elle, les âmes patriciennes ou plébéiennes ne sont pas différentes. Sorties également du sein de Dieu, leur nature est identique : mais l'initiation a des degrés , des degrés que toutes doivent parcourir, mais successivement. Et celles qui ont déjà parcouru quelques-uns de ces degrés doivent servir de guides à celles qui ne font que de commencer. Elles sont établies pour elles gardiennes de la vérité , et elles doivent la leur distribuer au temps opportun : c'est une tutelle que les patriciats doivent exercer, et non une lutte qu'ils ont à soutenir. L'Eurysthée patricien impose à l'Hercule plébéien de rudes travaux; mais ces travaux sont des épreuves qui le purifient, qui exercent ses forces ; et quand il les aura terminées , rien ne pourra retarder l'accomplissement de ses hautes destinées. Mais l'homme faible , infirme , tout brisé encore de la chute originelle , pourra-t-il accomplir seul ces redoutables travaux ? ses forces ne succomberont-elles pas à ces épreuves? Non, car Dieu proportionnera l'épreuve à ses forces ; il lui tendra une main secourable , il lui enverra son ange pour combatlre avec lui. Et c'est du miheu de ces patriciats hautains, qui voudraient imposer à l'homme l'épreuve comme un éiat permanent , que sortira l'initiateur. C'est des sommeis de l'Olympe que descendra Proméihée , pour donner à l'homme le feu dérobé au ciel. C'est du sein du collège des prêtres et des prophètes que sortira Orphée , tenant entre ses mains la lyre civilisatrice. Nés au milieu de la classe privilégiée , un immense amour pour la vérité s'emparera de ces hommes divins : ils descendront jusqu'à la classe infime pour l'élever à la vérité. Patriciens de droit , ils deviendront plébéiens par choix. Ici , contemplons avec respect ces grandes âmes , pour qui la vérité est un feu qui dévore , et qui a besoin de se communiquer ces natures expaiisives et profondément svmpathiques. Leurs entreprises sont grandes , leur ame est à la hauteur des plus sublimes sacrifices. 3Iais quel sera le fruit de leur dévouement? Pour tant de travaux entrepris , pour toutes les souffrances endurées , que recueilleront-elles ? La haine des patriciens, l'indifférence des plébéiens , la réprobation universelle : et toujours, loi terrible! leur sang devra couler pour sanctionner l'évolution qu'ils auront fait faire à l'humanité. Prométhée est enchaîné sur le Caucase ; et , avec un amer dédain, les dieux de l'Olympe lui demandent quelle est la reconnaissance des niortels pour ses bienfaits. L'Ilèbre a roulé la tète et la lyre hannonieuse d'Orphée ; les Ménades ont dispersé ses membres sur les montagnes de la Thrace. Et lorsque le grand initiateur de l'humanité , celui qui devait compléter toutes les initiations sociales et religieuses, celui dont les initiateurs prccédens n'avaient été que la figure et les précurseurs ; lorsque le Christ , fils de Dieu , a revêtu l'infirmité humaine; pour l'ardent amour de l'humanité qui l'a consumé, pour ses sacrifices ineffables; pour ses enseignemens, pour ses souffrances , pour l'agonie du jardin des Olives , où il porta tout le poids du péché et tout l'analhème

5^8 LA JEUNE FRAÎSCE.

que le peclié a encouru , nous ne demanderons pas ce qu'il a recueilli. Les ëchos du Golgotha ont entendu un cri de détresse qu'ils répéteront jusqu'à la fin des temps.

MOUTTET.

(La suîle an prochain numéro.) -^ i 3^J

Le premier mois de l'année a été fécond en événeraens politiques. Après cette mémorable séance, où nos députés ont fait faire nn si grand pasàiasiluation,voicique M.deTalleyrand, l*acteur inévitable de toutes les scènes de notre histoire, depuis ces quaranles dernières années, M. de Talleyrand, cette malfaisante caducité qui a accompli deux âges d'hommes, sans y trouver une seule journée pour la vertu, ni même pour le repentir, ce Xeslor de la trahison et du parjure, celte momie diplomatique, toute trempée de scandales , et tout embaumée dans ses vices, déf>ose enfin à la veille de sa quatre-vingt-unième année, son testament politique sur le seuil fatal qui sépare le temps de l'éternité.

Nous sonmies sans merci pour la vieillesse de cet homme, parce que sa vie a été un long outrage à la conscience puhlique, et une sanglante injure à la vertu. Cette prospérité constante au milieu de tous les désastres du pays, cette sécurité insolente nous indigne comme une dérision impie jetée aux maux de la France; et, au nom de la société outragée, nous devons prolester contre ce scandale centenaire, et courber sous une juste réprobation ce vieillard coupable, sur le front duquel les années se sont accumulées si nombreuses, sans lui imprimer le caraclère auguste de la vieillesse, et chez qui l'expérience n'est qu'un vice de plus.

Quant à la lettre de I\I. de Talleyrand, en elle-même , elle a été le texte de bien des commentaires ; et comme de raison, les commentateur sont prétendu tout y voir, excepté ce qui y était. L'esprit de M. de Talleyrand a ime si grande habitude d'ironie, qu'on ne veut plus prendre rien de ce qu'il dît au sérieux. C'est lui qui a proclamé cette détestable maxime, que la parole est un voile destiné à cacher la pensée, et l'on est assez excusable, après tout, de regarder sous les expressions d'un honune, dont la seule franchise, peut être, a été d* avouer son hypocrisie systématique. Mais cette fois, nous croyons qu'on a poussé trop loin ^es inicrprélalions, et qu'on a moins bien réussi à deviner la pensée da M. ('e Talleyrand, qu'il n'a réussi, lui, à deviner une autre pensée, comme il s'en vante dans son testament politique. Que celte inlelligenre habituée depuis si long-iemps à voii venir de loin les silualions, et à éviter de heurter de front les événemens, ail saisi avec l'a-propos qui le caractérise, l'instant de se poser de manière à n'être point dans un contact trop direct avec les faits, c'est ce qu'il est difhcile de n>éconnaîlre. Que l'avènement du ministère tory rendant en Angleterre la position de ^I. de T.iMeyraud difficile en raiscui de ses liaisons intimes avec le ministère précédent, il ail jugé que sa vie poliiicpie active était finie, c'est ce que nous admettons encore. Mais si l'on ajoute que M. de Talleyrand nourrit l'arrière-penseede donner une suite à l'épisode politique , qui prend place dans sa vie, à la date de <8lo, nous avons tout heu de croire qu'on tombe dans une grande erreur, Il n'y a dans l'âme de M. de Talleyrand qu'un sentiment encore vigoureux et vivace, c'est la haine profonde qu'il |>orte à la branche aînée de la maison de Bourbon, et lorsque ses mémoires, qui sont aujourd'hui terminés, deNiemlront publics, on pourra voir jusqu'où va la vivacité de celte haine. Celle inimitié se conçoit, et elle est d'autanl plus implacable, que ce n'est point une inimitié de choix, mais de position. A vrai dire, la reconnaissance de la restauration avait eu beau charger M. de Talleyrand de richesses et de litres , tout en ployant sous le poids de ses récompenses , il ne pouviiil s'em[>écher de la haïr; parce qu'elle rétablissait tous les princif)es sociaux qm sont une solennelle condamnation des milles scandales de la vie de M. de Tal-

L\ JEL1^Ë FRANCE. 549

leyrand. Le prêtre apostat , le gentilhomme parjure avait trop à rougir devant la royauté très-chrétienne , devant la royauté, fille de Henri IV , et de Louis XIV, pour lui pardonner ses torts révolutionnaires envers elle. Cette ame arrogante se sentait sous le poids d'un pardon; elle comptait une à une ses souillures et ses humiliations, enfonçant de plus en plus dans son cœur le ressentiment qu'elle nourrissait contre un ordre de choses dont la moralité la fatiguait comme une censure éternelle.

Disons-le , puisque l'occasion s'en présente , ce fut là peut-être la plus grande difficulté de la restauration, celle contre laquelle elle se brisa ; et c'est là une différence capitale entre la révolution de 89 et celle de ^850. La révolution de 89 avait produit dans les affaires un grand nombre d'existences souillées , mais formidables, par la longue possession du pouvoir ; ces existences ne purent jamais se résoudre en 4815 à croire à la franchise du pardon de la royauté , ou si elles y crurent , elles se trouvèrent humiliées d'avoir besoin d'un pareil oubli. La révolution de i 830 , au contraire, n'a point produit de ces existences, soit que jusqu'ici le temps ou l'occasion lui aient manqué , soit qu'elle ne soit pas douée de la fécondité déplorable de son aînée, et c'est ce qui peut affranchir l'avenir d'un obstacle qui a tué le passé.

M. de Talleyrand , qui est le type de ces hommes d'affaires de la première révolution , de ces habiletés compromises, de ces capacités souillées, ne peut donc pas se retirer pour travailler dans l'ombre à la réédificalion de la monarchie , qu'il a tant contribué à renverser. Sa retraite aura deux occupations plus analogues au reste de sa vie, et plus conformes à sa situation politique. D'abord il est averii par ses infirmités , que sa longue carrière approche de son terme, M. de Talleyrand sent lui-même qu'il n'est plus qu'un cadavre intelligent. Or , il veut profiter des dernières lueurs de celte intelligence , pour arranger le seul avenir dont il se soit occupé jusqu'ici , l'avenir de son nom, comme il a arrangé sa vie. Il prétend tromper la postérité , comme il a trompé les contemporains , et se faire dans l'histoire une existence aussi belle et aussi satisfaisante , que celle qu'il a réussi à se faire dans le monde. M. de Talleyrand est en travail de sa moralité politique. Il entend léguer à son tombeau, des titres de civisme , en prouvant qu'il y a constance dans la ligne politique qu'il a suivie, depuis 89 jusqu'à \Sôo, à travers tant de disparates, et unité dans sa vie bariolée de tant de sermens. En un mot, M. de Talleyrand prétend mourir en odeur de consiilutionnalité.

Mais il est détourné de cette conspiration contre la vérité historique, par des soins plus pressans. Celte intelligence si clairvoyante, comprend sans vouloir se l'avouer, que les événemens entrent malgré elle, dans les voies politiques au bout desquelles lui apparaît cette combinaison odieuse, détestée, qui détruirait non-seulement l'influenccde ses derniers jours, mais qui mettrait au néant tout l'avenir de gloire qu'elle se bàlil. L'œil perçant du vieillard a plus d'une fois rencontré dans ses rêves un enfant. Alors, sa vigueur se retrempe dans les tortures morales de son agonie; il se rattache avec fureur à l'exislence qui lui échappe , la haine lui lient lieu dévie, il n'a confiance qu'en bii-mème pour défendre sa création politique qui chancelle. C'est ainsi qu'on a tort de penser que M. de Talleyrand ait cessé de s'occuper d'affaires. Sa vie publique continue dans sa vie privt-e, ses regards mouranssont fixés sur Madrid et sur Londres, et le dernier plan de ce génie machiavélique commence à se dessiner.

Ce plan, c'est d'abord d'amener, par les négociations, à rendre une intervention du cabinet du Palais Royal en Espagne possible , c'est-à-dire à la faire avec la tolérance du nord de l'Europe, et l'approbation de l'Angleterre; car Î\L de Talleyrand sent que le jour ou Charles V serait à Madrid , le palais royal aurait à craindre qu'il [)ùl bientôt ciire à son tour : Il n'y a plus de Pyrénées. C'est ensuite de désintéresser , si l'on peut sex[)riraer ainsi , \çs trois grandes puissances continentales , de manière à obtenir d'elles que maîtresses d'agir dans un certain cercle sans empêchement , sans contrôle , elles abandonnent au principe opposé au leur une certaine portion de territoire. En deux mois , M. de Talleyrand voudrait

faire partager le droit politique de l'Europe, en droit d'action directe et droit indirect d'observation, suivant certaines limites territoriales , fixées d'avance.

Vous voyez qu'en Espagne les événemens s'arrangent ou plutôt que l'on arrange les cvénemens de manière à donner à l'intervention dont nous venons de parler une couleur qui ne soit pas trop révolutionnaire, etqui puisse tromper les rois de l'Europe sur la portée d'un tel acte. Madrid est dans une anarcliie complète et l'on entrelient à dessein cette anarchie. Dès dix heures du soir il faut se barricader chez soi, et l'on ne peut s'exposer à faire un pas dans la ville sans danger de mort. Les assassinats politiques sont des événemens de chaque jour. Tout homme accusé d'avoir prononcé une parole favorable à Charles V est massacré sur l'heure sans autre forme de procès; puis on traine le cadavre par les pieds jusqu'à la porte de la prison et on l'étend sur le seuil. C'est à cette morgue improvisée par les passions politiques que les parens viennent reconnaître la victime pour lui rendre les derniers devoirs. En même temps le clergé est journellement insulté par une populace dont la haine ne connaît plus de frein. Elle se fait un barbare plaisir de forcer, le poignard sur la gorge, tout ce qu'elle rencontre d'hommes portant l'habit religieux, à rompre les observances du christianisme les jours déjeunes. Enfin, ces symplômes révolutionnau'es prenant un caractère plus décidé, on a donné à Madrid le spectacle d'une rébellion militaire, faite aux cris de vive la liberté, et d'une guerre civile.

C'est sur ces démonstrations que l'on compte pour déterminer les puissances continentales à souffrir une intervention, non plus tant , leur dira-t-on, contre don Carlos que contre la révolution de jour en jour plus menaçante et en faveur de la seule monarchie aujourd'hui possible. En même temps les émissaires de M. de Talleyrand et entr'aulres l'ambassadeur d'Espagne caressent à Londres cette idée que la puissance de la Grande Bretagne est attachée à avoir groupés autour d'elle des peuples qui aient un gouvernement analogue au sien. On encourage ce prosélytisme de constitulionnalité qui trouve des apôtres jusque chez les tories. On représente l'équilibre européen comme rompu si ce qu'on appelle le gouvernement absolu, c'est-à-dire la vieille monarchie espagnole avec ses franchises et ses garanties vient à triompher par don Carlos. On s'adresse à cette politique machiavélique propre à la Grande Bretagne, dont les secours ne sont jamais sans arrièrepensée, etqui ne prête jamais appui aux principes sociaux, que de manière à entretenir la lutte sans la décider ; et on espère obtenir du ministère de sir Robert Peel un Quiberon espagnol.

Ce n'est point là le seul ressort qu'on mette en jeu de ce côté. L'Angleterre , à travers tous les obstacles, marche depuis des siècles à la réalisation d'une vaste pensée politique qui serait la ruine de la France , c'est l'union de la Belgique à la Grande Bretagne. Presque toutes les guerres que l'Angleterre nous a suscitées ont eu pour but de nous empêcher de réunir ce magnifique annexe à notre territoire. En 1813 elle profita de nos désastres pour fortifier contre nous les places frontières de la Belgique sur lesquelles elle ne dit point alors sa dernière pensée. En ^830 les Anglais exigèrent du Palais Royal une renonciation à la Belgique qui s'offrait d'elle-même; et commençant à laisser percer leur dessein, ils y ctablirentune vice-royauté anglaise. Puis ils intimèrent au cabinet du Palais Royal l'injonction de s'exposer à allumer unecondagralion universelle pour enleverAnvers à la Hollande, péril que n'aurait jamais couru le ministère Périer s'il n'avait pas eu la main forcée ; en effet la possession d'Anvers si importante comme point commercial pour les Anglais, l'était fort peu pour les nouvelles Tuileries qui ne prenaient la citadelle que pour l'évacuer. Le moment approche de recueillir le fruit de tant de labeurs politiques. Le ministère Tory songe à un mariage qui, unissant l'héritière présomptive du trône d'Angleterre au fils aîné du prince d'Orange (jui apporterait pour dot à sa royale fiancée la Belgique, réaliserait les projets et les espérances de tant de siècles. Or la diplomatie du cabinet du Palais Royal, subissant les inspirations du génie de M. de Talleyrand, est là pour représenter auxTorys qu'il n'y a qu'un système doctrinaire qui puisse voir patiemment la création d'une Angleterre conlinen-

LA JEUNE FRANCE. 5o1

taie à la porte de la France, et que la licence d'intervenir en Espagne est peu de chose en échange d'un pareil service.

Avec les puissances continentales , on use aussi de ce large moyen des concessions qui paraît être le pivot sur lequel va tourner toute la politique du cahinet du Palais-Royal. On représente à la Russie qu'on l'a laissée maîtresse ahsolue en Pologne et dans l'Orient, et la dernière discussion de la chambre, relative à cette résurrection des créances polonaises éteintes et périmées depuis J8!8 , avertit le pays que ce n'est pas le seul genre de condescendance qu'on ait pour St-Pétersbourg. On renouvelle la politique de l'abbé Dubois, qui stipendia tout le nord de l'Europe pour avoir le droit de faire la guerre en Espagne à l'ennemi personnel du récent; et l'on espère trouver, dans l'inépuisable résignation des contribuables, l'équivalent des ressources passagères, mais immenses du système de Law. Aujourd'hui, comme alors, on est prêt à payer, avec l'or de la France, la sécurité d'un égoïsme princier, et à acheter, au prix d'un sacrifice plus complet et plus absolu que jamais de tous les intérêts français , la connivence diflicile à obtenir du cabinet de St. -James. On lui promet de faire de la campagne d'Espagne une seconde édition de la campagne de Belgique, c'est-à-dire une guerre anglaise faite par la France et pour l'Angleterre, qui stipulera à son profit, dans la Péninsule, tous les avantages commerciaux et politiques, et laissera à notre charge tous les frais et tous les périls.

Que , si l'on parvient ainsi à gagner l'Angleterre et à désintéresser la Russie , on compte sur l'influence de cette dernière pour fléchir le cabinet de Berlin qui, depuis -1815, marche toujours avec elle. D'ailleurs, du moment que le gouffre des créances de ^815 est ouvert, il est bien impossible qu'on ne trouve point aussi quelque dette oubliée envers un royaume que nos armées ont pendant si long- temps occupé. Ou sait que le nord de l'Europe a moins d'or que de fer, et on se confie à la politique des subsides pour tout obtenir de ces cabinets qu'on regarde comme des mendians belliqueux , qu'il faut acheter poiir ne point avoir à les combattre.

Reste l'Autriche. Mais l'Autriche a aussi une idée favorite que l'on caresse : cette idée , c'est de détruire l'œuvre de Gharlemagne en Italie, c'est de concentrer dans ses maius toute la domination de cette belle péninsule, en réduisant peu à peu le pape à n'avoir plus qu'une autorité purement spirituelle, à ne plus être, au lieu d'un citoyen du monde catholique, qu'un sujet autrichien enclavé , avec sa Rome pontificale, dans la domination impériale. Il y a bien des siècles que la patiente Autriche poursuit, avec cette lenteur opiniâtre qui la caractérise , cet ambitieux projet, et on lui offre, pour prix de sa tolérance , une obéissante complicité.

Au milieu de cet abandon de notre dignité et de cet holocauste de nos finances j vient encore se placer le tripotage des 23 millions des États-Unis, réclamés par les hautes et basses cupidités de l'agiotage. On dirait d'un essai que l'on veut faire de la patience et de la résignation du pays, avant de le soumettre à ce vaste système de subsides dont il est menacé. Les insolentes paroles du général Jakson , suivies de la honteuse proposition d'obtempérer à ses menaces, commencent celte éducation de lâcheté qu'on veut donner à la France , et ouvrent cette carrière de concessions dans laquelle on prétend la faire marcher d'un pas rapide.

Ainsi tout se tient dans le plan de M. de Talleyrand ; plan machiavélique qui embrasse toute la situation , et qui compte sur le matéiialisme politique des gouvernemcns européens et sur la corruption des honmies qu'ils emploient. Quel en sera le succès? c'est à l'avenir de le dire. Mais, en laissant de côté les chancelleries dont il est toujours difficile de marquer d'avance la pensée, nous voyons, iès à présent, deux écueils contre les(|uels doit échouer ce clief-d'œuvre d'hypocrisie et de ruses : c'est la nationalité de l'Espagne et l'intelligence de la France.

— Au premier février, ^5I actions de 500 francs étaient placées en France; il n'en reste plus à la souche que 69, pour la délivrance desquelles on doit s'adresser directement', soit à M. Jules Forfelier, soit au notaire ou à l'avoué de la société.

Le premier partage des dividendes et le premier paiement des intérêts auront lieu au mois d'avril prochain, quelle que soit l'époque à laquelle on ail pris les actions.

M. Jules Forfelier restera dans la société, et consacrera tous ses soins et ses instans à cette entreprise , jusqu'à ce que MM. les actionnaires aient été remboursés intégralement par les dividendes de chaque année.

— • Première liste des députés associés à la Jeune France. — MM. Berryer lils, Bernardi, de la Boulie, Dugabé , duc de Fitz James, de Grasset , Gardés, Hennequin, comte d'Hautpoul , Janvier, Lamartine, Libert.

MISCELLANEES.

DE LA JOURNALOMANIE.

J'en demande bien pardon à mes classiques lecteurs ; quoique cet ambitieux néologisme frise quelque peu le romantisme, j'insiste pour qu'il soit admis dans la nouvelle édition de l'éternel dictionnaire de l'académie qui,

Toujours très bien fait, est toujours à refaire.

Celtes, si j'avais la moindre prédilection pour ce style à la mode , qui court les revues , s'étale dans les feuilletons, se trainejusque dans les prospectus de librairie ou de commerce; je pourrais vous dire que « tout le monde a senti le besoin d'un mot nouveau pour caracté- (c riser cette nouvelle maladie du corps social. » Mais comme, grâce à quelques bons vieux livres, que je i élis sans cesse comme préservatifs contre la barbarie littéraire dont nous menace notre civilisation avancée et la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine, je suis convaiucu qu'en définitive la clarté est la seule qualité dont le style ne peut absohmient se passer; de plus, conservant une vieille rancune c -nlre ces grandes phrases toutes gonflées de grands mois, qui charment l'oreille comme une musique harmonieuse, mais où l'esprit cherche en vain un sens; je veux vous dire bonnement, là, comme si nous causions au coin du leu , vous le soufflet en main, moi les pincettes pour tisonner , que Juunialomanie veut «ire autant que manie des journaux , et qu'il exprime à mon sens, non une maladie, mais une des plus incurables folies de ce siècle. Notre nation sinon aussi corrompue , ce (jue j'ignore pleinement, mais à coup sûr aussi folle que la nation llomaine du temps des empereuis, ou bien du Panem et Circenses qne le descendant des Fabriciuset des Brulus demandait au tyran qui voulait bien le gouverner, se contente de quel(|ues feuilles de papier barbouillées d'encre. « Une demi-tasse et le ConstHutionnel ! « voilà amplement de quoi satisfaire les besoins des peuples régénérés par le représentatifs comme ils l'appellent.

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je vous avoue que je n'ai jamais pu entrer dans un café, ce qui m'arrive raremeni, sans rire inierieuremenl de ces trrands enfans si sérieusement occuprs à fiarcourir avec une avidité vraiment insatiable, les immenses colonnes des journaux politiques. Sans doute ils ignorent comment un journal se fait : voyez-les lecou leu'lii, leslunelies sur lenez, l'air sérieux, la physionomie pleine d'anxiété. Ils ne feront grâce ni au fait Paris, ni à la crise actuelle, ni même aux annonces de librairie : ils engloutissent tout. Je me dis alors : en avalant ma dernière gorgée de café : en tout temps, en tout lieu, l'humanité n'a besoin que d'une seule chose : un joujou.

DE l'hilarité considérée COMME ÉLÉMENT DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF.

Ceux de nos lecteurs qui ont la patience de parcourir dans les journaux quotidiens, le compte rendu des séances de la chambre de^ députés doivent remarquer que depuis quelque temps ces mots : hilarité, rires, reparaissent plus fi equemmeni à la fin des paragraphes, IJn député s'avise-t il de signaler quelque acte d'arbitraire ? hi arilé. Faii-it entendre (pielques 'uis des griefs delà France contre le gouvernement <pii l'exploitedepuisciiiq ans?liilarilé. Proteste-il contre les dilajtidaiions des deniers publics? hilarité croissante. Dans son inuiicnalion, reproche-i-il à la chambre le peu de respect qu'elle conserve [H)ursa dignité ? riiilarilé esta son comble. C'est là assurément un excelkni argument à l'usage de messieurs les mangeurs du budget, et je crois (pi'il faudra finir |)ar changer le mol de Mazarin : Ils rient? Ùs payeront ! contre celui-ci : Us rieni^nous payerons ! le malheur c'est que tout

LA JEUNE FRANCE. 5o5

a son terme, même la patience; et il n'est pas inouï qu'une orgie commencée au milieu des chants et des ris, se soit terminée au milieu des pleurs.

INSTITUTION BÉNÉVOLE D*CN JURY DE CONCILIATION POUR TOUS LKS DIFFÉRENS DES

Page 1