I. De l'influence des femmes dans la Socïélé
L'histoire universelle du monde se résume dans deux femmes: l'Eve tombée et l'Eve réparatrice dont les entrailles fécondes enfantent le salut du genre humain. Outre le sens religieux que présente cette grande dualité, elle a aussi un sens profondément philosophique qu'il est impossible de méconnaître. La femme, celte frêle créature dont l'anùquilé avait fait une esclave et que la société moderne n'a admise qu'à une égalité morale que la législation n'a point consacrée, la femme lient toujours cependant dans ses faibles mains les destinées des peuples, grandes ou honteuses, propices ou fotales. La magnifique épopée chrétienne qui commença dans l'Eden le jour de la première chute pour se terminer dans l'humble demeure de la glorieuse Marie, continue à se refléter, à travers les siècles, dans toutes les histoirrs. Aujourd'hui comme au premier jour c'est par Eve que les sociétés tombent, c'est par Marie qu'elles se relèvent. Eve, c'est la femme avec la fragilité de sa nature , avec les séductions auxquelles elle n'a qu'à céder la première pour nous entraîner à sa suite, avec la toute puissance de sa faiblesse , avec ce nuage de molles vapeurs, d'influences mystérieuses, d'enivrantes fascinations, dont elle marche comme enveloppée; avec celte capricieuse instabilité de cœur, celte imprévoyance d(î raison qui fait de sa vie une longue et riante enfance. Marie, c'est la fen^iUie qui a vaincu le tendre penchant de sa nature ou plutôt qui l'a spiritualisé; qui est sortie du cercle de ces impressions vagues et indéterminées qui la berçaient dans une lan.'uieur voluptueuse; c'est la femme qui, fixant ses émotions indécises et ennoblis*
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sant cet immense besoin d'aimer qui fermente dans son cœur, s'est élevée jusqu'à cet état sublime dans leifuel l'amour qui n'était qu'un instinct devient un devoir.
Ces deux types primitifs sont la clef des annales du {jenre humain. Quand voub' voyez chez un peuple l'Eve antique se réfléchir dans les mœurs sociales avec les attributs qui lui sont propres , soyez surs que ce peuple marche à sa ruine et que les voluptés de son ajjonie aboutiront à la mort. Mais si le type opposé vient à prévaloir , si la divine 3Iarie fait sentir sa fraîche haleine au milieu des tièdes et molles vapeurs dont celte société est comme enivrée; s'il s'élève une brise chaste et pure qui pousse devant elle les poisons dont l'atmosphère sociale est impitVnée , alors ne craignez point de prédire que le Messie de cette nation est proche, et qu'elle a trouvé grâce devant la Providence.
Au premier coup d'œil jeté sur l'histoire on est frappe de celte loi qui en domine toutes les phases. L'inunoralité et la corruption sont assises, comme deux divinités fatales, sur le seuil de toutes les décadences. Les mœurs publiques sont de vivantes murailles qui garaniissent les empires ; quand elles sont tombées, il ne faut plus demander par quelle brèche entrera la destruction. Rome perdit ses mœurs avant de perdre sa gloire , et l'on sait quelles épouvantables débauches précédèrent ses épouvantables ruines. Quand la chasteté antique se fut peu à peu effacée devant les vices de toutes les nations qui, ne pouvant vaincre la ville éternelle, la corrompirent ; quand le génie austère du foyer domestique fut contraint de se voiler la face devant ce débordement de scandales et cet amas d'impudicités qui s'accroissaient chaque jour, les temps n'étaient pas loin où la majesté du Gapitole devait s'écrouler sous l'épée des barbares. Catulle et Tibule ne se doutaient point que lorsqu'ils chantaient les vices des Lesb'e et des Cynihie, c'étaient les funérailles de Rome môme qu'ils célébraient dans leurs vers. Lorsque le christianisme, élevant sa croix au milieu de ces décombres, voulut sauver la société qui penchait la tête, prête à rendre le dernier soupir au milieu de ses infâmes voluptés, ce fut aux femmes qu'il s'adressa; ce qu'il rendit au genre humain qui périssait sans pouvoir trouver la cause de son mal, ce furent des mœurs. Dans notre propre histoire, les renversemens de 93 ne vinrent qu'à la suite des licences effroyables de la régence et du siècle de Louis XV. Ce fut par les femmes encore que la destruction entra dans le monde. L'adultère marcha de tout un siècle en avaïit du bourreau , et ce fut lui qui livra à l'homme aux bras rouges celte courtisane perdue de vices qu'on appelait la société française. C'est encore au christianisme, ce grand fondateur des. mœurs sociales, qu'ilappartient de réparer nos ruines, et ici l'influence de la femme sur l'avenir du xix*" siècle se révèle tout entière. Un mot expliquera cet empire mystérieux , exercé sur les destinées générales par une créature réduite à une condition de faiblesse et d'infériorité apparente. L'homme ne hii que les lois, la femme fait les mœurs.
IL Z,ft femme au xix* siècle.
Ce que nous allons écrire n'est ni un panégyrique ni une satire, c'est un chapitre de philosophie sociale. Quand la censure nous semblera juste nous ne la déguiserons point sous de mielleuses paroles. Quand la louange sera méritée nous la donnerons sans restriction et sans arrière- pensée. Nous es.viierons de nous tenir également éloignés des seniimeniales fadeurs, de M. Legouvé qui semble avoir écrit
sur les femmes un madrigal en quatre chants, et des mordantes hyperboles de Juvenal, toujours empressé de croire au vice qui fournit un aliment à cette indignat'on rhétoricienne qu'il avait reconnue pour muse.
Nous sa\ons bien qu'en adoptant cette voie nous nous exposons au plus grave péril dont, selon nous, on puisse être menacé : le péril d'un lieu commun que tout le monde respecte parce qu'il a été mis en avant une fois: Comment oserez-voiis jeter une seule parole de blâme sur un sexe auquel vous devez votre mère?
11 n'y a rien à opposer à une aussi puissante objection sinon ceci peut-être: c'est que, si le sexe auquel on doit sa mère, devient par là même inviolable , celui auquel on doit son père, devra au même titre jouir du même privilège : ce qui constitue l'écrivain dans une nécessité perpétuelle de panégyrique, et l'oblige à asphyxier sans cesse la vérité dans un nuage d'encens. Ce serait une belle et curieuse chose qu'un traité de morale où l'on pourrait parler absolument de tout excepté seulement de l'homme et de la femme , à cause de cette considération décisive : que mal'^ré tous les subterfuges, il faut bien souscrire au raisonnement victorieux de ceux qui s'en vont vous prouvant que votre père était un homme, et que c'est parmi les femmes que la nature avait placé votre mère.
A envisager la femme du xix*" siècle sous ce point de vue^ nous aimerions mieux imiter ce fils d'un fermier-général, qui, par la bizarrerie d'un banquet, se fit une sorte de renommée à la fin du xvm*" siècle ; nous aimerions mieux parodier sa table entourée de thuriféraires pour remplacer, disait-il, les louangeurs parasites dont les panégyriques fumaient perpétuellement devant le riche Mécène qui les admettait chez lui.
Je ne louerai point la femme du xix*' siècle aux dépens de celle qui l'a précédée. Les écliafauds de 95 auxquels tant de riantes figures montèrent sans pâlir , s'élèvent si haut dans l'histoire que les honteux boudoirs de la régence et du règne de Louis XV en demeurent cachés. Paix à la femme du xvnf siècle ! Lorsque la république la convia à ses sanglantes fêtes, lorsqu'elle alla ramasser, dans sa large main, tous ces trésors de grâce et de beauté qui brillaient dans les salons de Versailles , pour en décorer ses échafauds , la femme du xv!!!"" siècle se retrouva chrétienne pour mourir. Respect à sa tombe , et paix à sa mémoire ! La postérité a perdu le droit d'être sévère avec elle; sur chacune de ses erreurs il y aune goutte de son sang!
Née le lendemain de ces terribles journées, la femme du xix*" siècle rencontra auprès de son berceau le christianisme, que les prescripteurs de 95 avaient cru détruire, et qui priait pour la France, agenouillé sur des tombeaux. La femme du xix*" siècle est donc chrétienne ; mais chez elle le christianisme est encore plutôt un sentiment, un instinct qu'une croyance raisonnée. Il a pénétré dans son cœur comme une douce poésie. Cette nature tendre et expansive s'est laissée aller au charme puissant de respirer une religion toute parfumée de pieux élans et de chastes amours. Dieu avait mis à côté de son berceau un séraphin aux ailes de flammes, quilui rcdisaitsur un rhylhme mélodieux les hymnesdel'Eden. Chateaubriand, ce poète du christianisme, chantait à son heureuse enl^nce les harmonies de son évan'nle, et la femme du xix'^ siècle, cédant aux innocentes tentations delà vérité, devenue aussi séduisante que l'errrur, s'accoutumait à s'endormir dans les bras de c ite religion qui tournait devant elle un livre aux pages merveilleuses , dans lesquelles semblaient se réfléchir d'en haut de suaves figures d'archanges.
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Ne demandez donc point à la femme de notre siècle ce christianisme profond , intellecluel , j'allais dire austère, que la femme du siècle de Louis XIV enracinait danssa conscience, quand de !a chaire sacrée descendaient la rude parole d'un Bourdaloue ou les apostoliques ensei^^nemens d'un Bossuet. Ne cherchez point de ces Sévigné, de ces Anne de Gonza{jue, d'une religion si haute, si raisonnèe, si grave, qui lisaient et comprenaient ces livres sérieux dont le nom seul effraierait aujourd'hui leurs héritières, Pascal, Arnaut, Nicole et tout ce que l'esprit des docteurs pouvait enfanter de plus élevé. Ou vous ne les trouveriez nulle part , ou de rares exceptions viendraient seules, de loin en loin, vous offrir un contraste tranché avec l'esprit général de l'époque. La réaction du christianisme qui s'est emparée de la femme fut une réaction de sentiment, et elle a conservé de son origine quelque chose de vague et d'indéterminé. On s'est mis de la religion des victimes contre l'athéisme des bourreaux , on s'est réfugié dans les fraiches eaux du christianisme pour échapper aux sécheresses de la philosophie voliairienne. C'était quelque chose de si contraire à la nature qu'une femme incrédule ! quelque chose de si monstrueux qu'une femme athée! La poésie faisait sa réaction contre la prose: la femme a suivi sa pente naturelle, elle s'est mise du côlé de la poésie. Elle a été pour Chateaubriand contre cette école sceptique qui lui glaçait le cœur , et quand Lamartine a soupiré ces vers mystérieux qui semblent écrits avec les larmes des anges , elle a pleuré aux vers de Lamartine. De grâce ne louez pas la femme du xix^ siècle d'avoir résisté aux pièges du saint-simonismeet de l'abbé Chatel I Epargnez-lui cette félicitation injurieuse, et cette offensante louange. La néophyte des maîtres de la grande lyre n'a pas eu la peine de résister à ces grossières séductions , car elles ne lui ont inspiré que le dégoût. Le sensualisme brutal de Saint-Simon était sans danger pour celte nature délicate et choisie , et ce pitoyable Luther qui traîne le fordeau de son apostasie dans toutes les fohes du ridicule , ne pouvait point avoir accès dans cette àrne encore toute retentissante des hymnes de Lamartine et de Chateaubriand.